Des Etats généraux, une façon de parler

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Des Etats généraux, une façon de parler

Certainement, les Etats Généraux ont été un événement : merci à René Major et à Elisabeth Roudinesco, à tous ceux qui ont participé à la préparation, d'avoir fait en sorte qu'un tel lieu puisse exister : lieu ou les psychanalystes puissent entendre énoncer leurs différences et s'interroger sur ce qui fait leur unité. Les deux étaient sensibles. Certains au moins ne s'en tiendront pas à la reconnaissance par identification imaginaire, qui voisine avec l'exclusion, et se laisseront interroger. Différences de langues et de culture, mais place de la psychanalyse dans la culture. Différences aussi d'appréciation des problèmes et des solutions en fonction de la situation locale de la psychanalyse et du mode de fonctionnement adopté par les sociétés de psychanalyse locales.

Un seul exemple, parmi cent autres : un psychanalyste américain, extrêmement cultivé. Il fait le lien entre les sociétés de psychanalyse et les Ecoles antiques, stoïciens ou épicuriens, Portique ou Jardin. Mais, dit-il, nos Sociétés ont tellement insisté sur la formation clinique et technique que les élèves ne sont plus capables ni de penser ni d'écrire ; le nombre des publications, au sens scientifique du terme, tend vers zéro. Ce qu'il nous manque, dit-il, ce sont des théoriciens (taisez-vous, les français au fond de la classe !). De plus, la formation hyperclinique s'accompagne d'une accumulation de transferts et autres identifications à l'analyste qui, combinés, font tout sauf une capacité de raisonnement. Cette immobilisation des transferts se trouve induite dès le départ, par l'intégration de l'analyse didactique au cursus de formation. En conséquence, il propose 1) d'extraire l'analyse personnelle du cursus, 2) d'instituer deux catégories de psychanalystes : après l'analyse, certains se consacreraient essentiellement à la réflexion théorique ; ils seraient plus liés à l'université et prendraient part au débat scientifique. D'autres se consacreraient essentiellement au travail clinique, la combinaison des deux positions étant aussi possible. La relativité des façons d'envisager les problèmes ne devrait-elle pas nous interroger sur la façon dont chacun, dans son propre pays, perçoit les échardes dans ses propres pieds ? Si les E.G. n'avaient eu que cette fonction, de donner au psychanalyste une idée de l'interpénétration entre la psychanalyse et la dimension sociale, déjà le jeu vaudrait la chandelle. Celle-ci était pourtant onéreuse, mais les psychanalystes savent qu'il faut payer pour son désir, plus d'un l'a dit.

La question politique, qui était clairement posée, à donné lieu à des débats moins clairs. Elisabeth Roudinesco l'annoncait à la tribune comme dans les médias : ce qui était en jeu, c'était la question de la souveraineté en psychanalyse. Il n'y en a pas, dit-elle, le dogmatisme n'est plus de mise, la psychanalyse doit rentrer dans le débat scientifico-culturel d'aujourd'hui et y entrer plurielle. La grande conférance de Derrida (deux heures trente sans entracte) entamait ce réexamen philosophique, entonnait la modernisation.

Question politique, les sud-américains étaient là en nombre pour témoigner de leur expérience encore récente en matière de dictatures. La question était à l'origine de cette réunion du « peuple psychanalytique » (E.R.) : des psychanalystes peuvent-ils être impliqués dans des atteintes aux droits de l'homme ? et il fut question de totalitarisme et de démocratie, de mondialisation et d'air pour respirer, d'un globe couvert de glace et d'une lueur d'espoir. Mais, pourquoi donc ces justes questions débouchent-elles toujours sur des chaos ? En voici une petite vignette, que j'espère clinique, et qui décrit peut-être bien l'effet d'une feuille de vigne rapidement soulevée.

Le dernier après-midi était consacré aux motions et propositions. Aucune ne put être discutée ni même lue. Le feu a pris à partir d'une urgence relative : où se tiendra la prochaine réunion des Etats Généraux ? Mais qui donc va en décider ? et qui va décider comment on va décider ? et comment décider qui va décider ? Internet et démocratie ... N'y aurait-il pas dans cette grande ouverture apparente des crypto-pouvoirs ? Faut-il seulement tenir une prochaine réunion ? Deux possibilités avaient été évoquées : Amérique latine, ou Vienne ? Pourquoi cette question en apparence inessentielle a-t-elle donc mis le feu aux poudres ? Il y avait bien eu cette très pathétique intervention d'un viennois posant la question : pourquoi y a-t-il ici si peu de psychanalystes de langue allemande ? La réponse, il la formulait en termes de honte : premièrement, les nazis ont détruit la psychanalyse dans les pays où se parle la langue dans laquelle elle a été inventée. Deuxièmement, un monstre nommé psychothérapie occupe maintenant sa place, avec ses objectifs prédéfinis et ses séances contrôlées. Enfin, ce pays vient de se donner un gouvernement qui ne cache même pas ses accointances.

Les psychanalystes, le peuple psychanalytique devrait se réunir à Vienne, mais à Vienne il ne peut plus aller débattre ni édifier. Il n'y a que les psychothérapeutes pour s'y congressionner, s'en réclamer comme d'un argument. Voilà que nous revient la question du Carmel d'Auschwitz. Comment peut-on seulement en discuter ? pourquoi ne comprennent-ils pas que, supermarché ou carmel ou synagogue, ce n'est pas possible, un point c'est tout, rien, rien et rien. Anne-Lise était là, elle avait dit : à Auschwitz, on ne rêvait pas ; à Auschwitz, personne n'était réchauffant. Là où il y avait le crématoire il n'y avait pas d'espérance.

Un psychanalyste, c'est d'abord quelqu'un qui ne fait pas feu de tout bois, quelqu'un qui respecte le silence du désert, quelqu'un qui sait se taire quand il faut, quelqu'un qui ne fait pas semblant de guérir ce dont on ne guérit pas. Le respect et la décence sont deux composantes essentielles de la psychanalyse. Voilà ma partialité.

Danièle Lévy