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hommage à X.Audouard homélie
hommage à X.Audouard homélie
Les lectures que vous avez choisies, Bernadette, pour cette célébration parlent de vie, d'une victoire de la vie sur la mort présentée comme l'irruption d'un ciel nouveau et d'une terre nouvelle, d'une vie que Dieu veut donner aux hommes en possession perpétuelle, car il les aime et a pour eux la tendresse d'un père pour ses enfants. Le mot « vie » est significatif, en effet, des pensées qui habitaient Xavier dans la dernière année de son existence, mais il résume aussi bien ce qui fut la recherche constante de ses années de travail, recherche désormais apaisée comme si elle se sentait proche du terme.
Mon amitié avec Xavier Audouard s'était nouée au cours de la lecture de la Critique de la raison pure, étude menée en commun à cette époque de la vie où se fait le passage de la jeunesse à l'âge adulte, où les idéaux absolus de la croyance se heurtent à la résistance des phénomènes. Puis nos routes avaient divergé, comme il arrive à tous les amis de la jeunesse, et l'on ne se revoyait chaque fois comme si nous nous étions quittés la veille.
Ce que fut, ce que fit Xavier Audouard dans cet intervalle de temps considérable, quelle fut sa carrière, quels furent ses travaux, d'autres sont plus qualifiés que moi pour le dire et pourront en témoigner à l'issu de cette célébration.
Chaque fois que je venais le voir, chez lui ou à l'hôpital -et vous étiez toujours à ses côtés Bernadette- je le trouvais tout souriant, empressé de reprendre avec enthousiasme le débat de la veille. La fatigue tempérait toujours trop vite son enthousiasme, alors, il se taisait et écoutait, laissant filtrer son intérêt jusqu'à épuisement. Quand on se revoyait il écartait les questions sur son état de santé, il écartait les sujets oiseux, il reprenait vie et goût de vivre en abordant des débats d'idées. Il m'interrogeait sur mon travail ; je réfléchissais alors sur la théologie de la création, et Xavier entreprit de m'initier à la science et à la philosophie quantiques à travers la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty ; un auteur que nous avions peu fréquenté dans notre jeunesse, mais pour lequel nous nous étions découvert un intérêt commun, outre qu'il le connaissait personnellement.
Or, mon grand étonnement était de savoir comment Xavier Audouard conciliait son métier d'analyste et les études cliniques auxquelles ce métier l'entraînait avec la cosmologie, comprise au sens scientifique d'aujourd'hui, et avec sa passion pour l'astronomie, une passion qui était presque un autre métier puisque sa compétence reconnue dans ce domaine lui ouvrait les portes d'observatoire fermées habituellement au public. Quel rapport peut-il trouver, me demandais-je, entre les corps célestes que les philosophes de l'Antiquité dotaient d'immuabilité et la psuchè , ce lieu des passions communes aux hommes et aux animaux d'après ces mêmes philosophes, lieu par excellence du corruptible ? Quel intérêt peut-il avoir à explorer tantôt le plus élevé et le plus lointain, tantôt le plus proche et le plus profond, pour ne pas dire le plus bas ?
Quand je lui posais ces questions, Xavier me répondait par un mot, un seul, toujours le même : l'acte.
La réponse se trouvait dans un livre qu'il me donna, Sortir de la croyance, livre publié à l'Harmattan en 1997.
Dans la constitution de l'univers comme dans la formation de la conscience, écrivait-il, il est question de « l'origine, c'est ce qui ne cesse pas de sortir, de s'échapper de soi-même » ; « l'ex de notre ex-istence est passage, ouverture » (pl7), et l'univers en incessante genèse nous pose la question de notre identité et de notre désir, la même question que le sujet analysant, du fond de sa solitude, pose à l'analyse.
Je cite quelques lignes : « le mouvement essentiel à mon existence me conduit, dès lors que j 'existe, à me sentir projeté hors de moi, profondément mis en question par ma sensation la plus primaire de vivre : que m 'est-il donc arrivé pour être ici et maintenant, plutôt que de n'être pas ? » () « Cette découverte ne peut évidemment se comprendre comme un pur « Deus ex machina ». Le mouvement de s'échapper de soi-même était là, au premier instant de l'univers ; le Big- Bang n 'est pas autre chose, ce n 'est pas hier qu 'il a commencé, ce n 'est pas demain que cela finira ; c 'est à tout moment que l'expansion de l'univers le rappelle. » (p50)
Et quand nous parlions de Dieu -et c'était souvent- quand je lui demandais : comment le concevoir, au-delà des représentations que Kant nous interdit d'hypostasier, comment l'appréhender dans ce moment des phénomènes d'où Kant a effacé ses traces, Xavier Audouard répondait par le même mot : dans l'Acte, car Dieu est Acte, Acte d'origine , il est Création de tout parce qu'il est lui-même éternellement en en acte de se donner l'origine (p 215-217). Il remarquait qu'au Prologue de l'Evangile selon Saint-Jean, qu'il ne craignait pas de comparer au champ de Migh, au règne du virtuel coextensif au vide : « Au commencement était le verbe », à l'origine de tout, il y eut une Parole, un Acte d'Origine, acte de détruire du même en du même, car le verbe était Dieu, mais Dieu envoya son verbe, il s'en sépara, il l'élimina de lui, et le verbe se fit chant et la parole devint chair du monde (P208- 209). Telle fut l'origine du langage qui permet la nomination de Dieu car, en un sens, « le langage est tout » dit Merleau-Ponty en citant Valéry, « puisqu'il n'est la voix de personne, qu'il est la voix même des choses, les ondes et les bois » (Le visible et l' invisible, p204)
De cette remontée vers l'origine, Xavier Audouard concluait à la nécessité de traverser les métaphores et les représentations du langage religieux, de dépasser même la religion que Freud vouait à l'illusion mais en la traversant, car « nous sommes obligés de cheminer a travers l'illusion vers la nudité de l'acte, ici et maintenant, aujourd'hui qui est la foi comme acte », disait-il, la foi qui n'est que l'acte de recevoir ce que la tradition chrétienne appelle la grâce, c'est-à-dire « un acte qui ne vient pas de nous » (p 224-225). Cette référence au Prologue de l'Evangile selon Saint-Jean opère tout naturellement le raccord avec les lectures de l'Ecriture que nous avons entendues. Les plus anciennes perceptions du monde, comme mystère de l'origine la croyance au divin. La Bible hébraïque lui a donné un nom personnel, qui résonne comme une promesse d'une énigme ; Yahvé, je suis qui je serai. La révélation chrétienne lui a donné un visage, celui du Christ, Parole de Dieu étouffée par les mille bruits du monde et dont on ne peut entendre que le Silence, le Fils abandonné du Père et livré au monde. Pourquoi abandonné, pourquoi livré ? Parce que Dieu répudie le masque dont les hommes l'ont recouvert, celui du Père tout puissant, c'est-à-dire du Père castrateur qui dévore la chair de ses fils ; et parce que nous nous sentons abandonné de lui, perdus dans l'anonymat du vaste monde, il envoie son Fils nous chercher, son Fils source de toute vie, pour que nous retrouvions vie en lui. Le Fils n'est pas venu nous juger, mais nous sauver. Il ne vient pas nous juger, juger à notre place , il ne nous dit pas : vous faites bien, ou vous faites mal, ni : faites ceci et ne faites pas cela ni : passez par ici mais ne passez pas par là ; car des jugements aussi tranchés nous condamneraient à rester ce que nous sommes et nous empêcheraient de naître à la vie, c'est-à-dire de devenir fils comme lui. Mais il vient nous sauver, nous sauver de l'enlisement dans le moi, nous appeler à sortir de soi, à naître, à naître inépuisablement, car telle est la vie éternelle
C'est pourquoi Jésus a dit : Je suis le chemin, et la vérité et la vie. Personne ne vient par le Père que par moi. » II n'est pas la vérité absolument révélée, car la vérité n'a d'effectivité que dans la vie. Il n'est pas la vie absolument donnée, car la vie est perpétuellement en mouvement à la recherche de la vérité. Aussi Jésus ne dit pas : Voici que je vous apporte la vérité à la vie, mais : Je vais vous conduire à la vérité et à la vie car je suis le chemin. Sommes nous donc obligés de passer par lui pour atteindre la vérité et la vie ? Oui. Mais de sa part, ce n'est qu'abandon et non contrainte. Car il s'est identifié au chemin, à tout chemin, que suivent les hommes pour retrouver l'Origine perdue, pourvu qu'ils soient à la recherche de la Vérité et de la Vie, de la vérité qui fait vivre, de la vie qui est vérité de l'existence au milieu des autres. Jésus ne se laissera pas nécessairement découvrir au terme du Chemin. Il n'est pas besoin de le trouver pour aller vers le Père, car il est à l'origine du chemin, il est l'acte de se mettre en tout ; encore faut-il prendre la route, partir.
Dans cette Eucharistie, qui est acte de reconnaissance et de remerciement, nous rendons grâce à Dieu de nous avoir donné Xavier Audouard, de lui avoir donné d'être ce qu'il a été et de faire ce qu'il a fait, des voies qu'il nous a ouvertes vers la Vérité et la Vie.
Et plein de confiance et de gratitude, nous tous, ses amis, ses parents, vous, Bernadette, vos enfants et vos petits enfants, nous remettons Xavier dans les mains du Père venu à sa rencontre. Xavier est parvenu au terme de sa recherche ; il est entré dans le silence de l'Acte originel, qui est la Parole de Vie ; nous continuerons à l'entendre nous parler dans ce silence.
Père Jo Moingt
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