Essai sur l'autorité

La couleur des idées

LE POUVOIR DES COMMENCEMENTS ESSAI SUR L’AUTORITE Compte rendu du livre de Myriam REVAULT D’ALLONNES Ed du Seuil, Coll. La couleur des idées, Paris, 2006. Myriam Revault d’Allonnes, met en forme dans ce bel ouvrage, le séminaire qu’elle a mené sur l’autorité à l’EPHESS. Elle s’interroge sur cette « crise » de l’autorité dont bruit la rumeur contemporaine. Certains nous invitant à la restaurer coûte que coûte dans son état initial alors que d’autres en récusent toute forme. C’est un ouvrage rigoureux de philosophie politique, mais tout ceux qui s’intéressent à l’autorité, au soin, à l’éducation ou plus largement aux sciences humaines pourront y trouver matière à réflexions à condition d’accepter de dérouler, dans leur champ, le passionnant travail qu’initie Myriam Revault d’Allonnes. Sa réflexion est bâtie sur l’hypothèse novatrice que l’autorité a fondamentalement à voir avec le temps « le temps est la matrice de l’autorité comme l’espace est la matrice du pouvoir » . Elle montre que « c’est le caractère temporel de l’autorité qui en fait une dimension incontournable du lien social » en assurant « la continuité des générations, la transmission, la filiation tout en rendant compte des crises des discontinuité et des ruptures » qui en déchirent la trame ». Myriam Revault d’Allonnes souligne d’abord que l’institution de l’espace public s’est faite sous le primat d’une métaphore spatiale qui court depuis l’agora grecque jusqu’au « lieu vide du pouvoir » tel que l’évoque Claude Lefort. De la polis grecque aux révolutions modernes, l’espace est le lieu des assemblées ou des désobéissances civiles. Dans cette conception le primat est donné au visible « le pouvoir lie et délie les hommes dans l’espace ; il disparaît dès que les homme se dispersent et cessent d’agir ensemble. Il ne survit pas à l’actualité du moment qui l’a fait naître » , mais il peut se disséminer et renaître en d’autres lieux . C’est pour les Grecs cette pluralisation qui assure la survie en gloire de l’existence politique : le rayonnement ( cf par exemple celui d’Alexandre le Grand). Dans ce cadre la fonction de la mémoire est répétition et rappel de l’institution inaugurale. L’expérience romaine de la fondation est diamétralement opposée. Elle n’est pas répétition elle renvoie à une augmentation que produit l’autorité (on retrouve là une des racines du mot autorité). Cette augmentation ne vise pas seulement le territoire mais la durée : souvenons nous que le temps romain est mesuré ab urbe conditas. L’acte de fondation rassemble donc à la fois l’instant du commencement inaugural et l’institution durable du corps politique. La durée publique chère aux Romains devient donc la dimension fondamentale du vivre ensemble des hommes « le principe même de la production et de la permanence du lien social. » Cette conception va installer une dissymétrie entre les générations qui assure une prééminence des anciens. « Le caractère sacré de la fondation oblige les générations futures à s’engager dans l’existence politique pour prolonger ce qui revient à la fois à conserver la fondation de la cité et à commencer quelque chose ». Myriam Revault d’Allonnes souligne qu’il ne s’agit pas d’un passé in ou a-temporel car pour elle « c’est l’acte même de fonder, qui par son énergie perdurante, secrète pour ainsi dire sa propre permanence » Si la vision grecque intègre la discontinuité et la rupture dans l’espace, la conception romaine en distinguant autorité et pouvoir nous permet de saisir comment le fondement de l’autorité réside dans un acte d’ « acceptation et de reconnaissance et non pas dans un acte de soumission de d’abdication de la raison » pour reprendre la distinction qu’utilise H. G. Gadamer dans « Vérité et Méthode ».(1976) Myriam Revault d’Allonnes insiste sur cette générativité « qui, assurant la permanence du monde commun , est tout aussi déterminante que la dimension de l’espace public ou de l’espace commun » puisque « nous partageons le monde non seulement avec nos contemporains mais aussi avec nos prédécesseurs et nos successeurs » A partir de là elle articule une distinction fondamentale entre autorité et pouvoir : le second terme ne pouvant être véritablement pensé qu’à l’aune du premier qui le traverse , ou pour le dire autrement « l’autorité est le prédicat d’un pouvoir auquel elle confère sa légitimité ». Dans une analyse serrée de la pensée de Max Weber , Myriam Revault d’Allonnes montre que dans le consentement à la légitimité de l’autorité s’exerce une volonté et qu’ainsi les volontés subjectives « ne font pas que confirmer la légitimité ,elles la constituent » même si pour Max Weber (à la différence de Hanna Arendt) le pouvoir ne peut être pensé sans la domination. Cela nous amène à comprendre que « l’obéissance n’est pas seulement un effet de la capacité d’imposition du pouvoir, elle est aussi un effet de la croyance des individus en cette même capacité ». La croyance est alors plus originaire que l’ensemble des motivations (affects, intérêts raison), elle les excède. Myriam Revault d’Allonnes souligne que « la persistance du charisme au sein de la rationalité maximale qui caractérise notamment la bureaucratie montre clairement qu’un résidu d’irrationalité, subsiste au sein même des formes les plus achevées » en affinant cette réflexion dans des développements que nous ne pouvons reprendre ici, elle montre que « ce retour du charismatique rompt la monotonie routinière de l’existence et défait ce qui, revenant chaque jour, assure la permanence de la vie sociale » On retrouve cette manière de rompre avec une médiocrité désenchantée dans l’action d’un Führer démagogue cultivant le terreau de l’abandon émotionnel, dans ce qui nourrit le phénomène révolutionnaire issu de l’enthousiasme ou encore s’incarnant dans la démocratie plébiscitaire Il s’agit d’un retour du refoulé qui resurgit sous forme de régimes « où la crédibilité est étayée sur la personnalisation des rapports au sein d’une modernité qui s’est en partie construite sur leur effacement ». On voit alors comment la croyance, sous son aspect de crédibilité, introduit un supplément. Ce supplément n’est pas le complément d’une présence mais plus finement il supplée à une absence. La croyance qui fonde l’autorité supplée en effet à ce qui manque : « l’énigme de la fondation fuyante à laquelle nous sommes toujours ramenés lorsque nous cherchons à retrouver la source de l’autorité ». Paul Ricœur voit d’ailleurs dans ce « supplément » de croyance l’espace vide au sein duquel prend place l’idéologie puisque celle-ci avant d’être une distorsion ou une image déformée du réel est d’abord une représentation ou une médiation symbolique face à un réel qui ne peut que nous échapper. La croyance se trouve être l’en deçà de la revendication, elle est en excès sur l’ensemble des motivations et ce fossé ne peut être comblé. Ceci explique ce paradoxe « que constitue le débordement de l’instituant sur l’institué » En pensant l’autorité comme un supplément d’origine on peut à la fois saisir le fait que l’origine est défaillante et ne cesse de fuir mais qu’en même temps ce supplément n’est pas un simple dérivé de l’origine puisqu’en s’y ajoutant il la constitue. La croyance devient ainsi l’opérateur de la temporalisation. Il y’a une temporalisation de l’action sociale : elle va s’inscrire dans l’institution. Cette articulation nous permet aussi de penser comment « l’expérience d’un monde partagé ne concerne pas seulement l’espace mais aussi le temps … s’il faut le supplément de la croyance pour assurer la durabilité, la permanence dans le temps, c’est encore une fois le signe que toute autorité … fait appel à une altérité différente de celle qui s’exerce dans le rapport commandement / obéissance, lequel ne requiert pas l’investissement de la dimension transgénérationnelle» Nous pouvons maintenant comprendre l’actuelle crise de l’autorité comme étant une crise de la temporalité. Je rapporterai cette crise à la montée en puissance de la simultanéité dans l’actuelle société de communication. Pour dépasser cette impasse il convient de penser l’autorité non seulement comme étant celle de la tradition ou du passé mais de la voir comme futur à travers la notion de projet qui inscrit l’action dans un devenir. Les modernes «se sont auto-institués et n’ont assuré leur existence et leur perpétuation qu’en se donnant le garant d’un devenir historique et politique à penser et à faire » nous rappelle Myriam Revault d’Allonnes. Revenir à la notion d’institution nous permet, en effet, de « ne pas rester enfermé dans le ressassement de la perte de la fin ou de la vacuité ». Myriam Revault d’Allonnes, reprenant la démarche de M. Merleau Ponty, aborde la question de la dimension instituante du social : « l’autorité n’est pas seulement de l’ordre de l’institué, de l’établi, elle est une force instituante et a une capacité dynamique » : Pour elle, la force liante de l’autorité ne tient pas seulement à la confirmation de l’institué mais à sa force instituante. Elle considère ainsi le passé non pas comme un dépôt mais comme une profondeur vivante qui lui permet de s’ouvrir à un avenir qu’elle définit d’une jolie formule comme étant « une exigence tissée d’incertitudes ». Le monde n’est pas un simple état de chose , mais comme le montre Merleau Ponty, « un berceau de significations » qui nous ouvre à « l’intentionnalité » par nos corps, nos perception, nos imaginations. . « Ce monde de la vie, présent avant toute analyse que nous pourrions en faire est un monde commun …où chacun peut avoir partage de la vie les uns des autres » nous dit Myriam Revault d’Allonnes. Il nous interpelle à partir de ce qui nous a toujours précédé « à commencer par ce toujours déjà là : le langage : l’institution des institutions ». Les crises peuvent alors être appréhendées comme « le moment où s’effacent les réponses les plus communes sur lesquelles nous nous appuyons généralement (les préjugés) mais dont nous avons le plus souvent oublié qu’elles étaient à l’origine réponse à des questions ». La crise, en nous expulsant de la doxa, nous fait revenir aux questions remettant en cause ceux qui ont parlé avant nous, elle nous amène à retrouver le sens enfoui sous les sédiments, à le présentifier : « Le mode d’être du sens n’est pas la survie, encore moins la conservation du passé mais le renouvellement ». L’autorité ne se détient pas à la manière d’une chose : elle nous a été confiée pour être transmise : « elle s’exerce dans un devenir, elle autorise ». Nous conclurons cette brève présentation sur cette phrase que Myriam Revault d’Allonnes emprunte à Paul Ricœur et qui, dit elle, l’a habitée tout au long de ce livre « Je reporte sur ceux qui viendront après moi la tâche de prendre la relève de mon désir d’être, de mon effort pour exister, dans le temps des vivants ». Frédéric ROUSSEAU Psychanalyste fredericrousseau@wanadoo.fr

Qu'en est-il de l'autorité dans un monde où l'arrachement à
la tradition et au passé a pris valeur de mot d'ordre? Que
devient l'autorité lorsqu'elle se trouve confrontée à l'indivi-
dualisme et à l'égalisation démocratique et que de surcroît le
futur - comme c'est le cas aujourd'hui - se dérobe à toute
espérance ?

L'autorité ne se confond pas avec le pouvoir. Elle appelle la
reconnaissance plus qu'elle ne requiert l'obéissance. Elle se
déploie dans la durée alors que le pouvoir est d'abord lié au
parcage de l'espace. Parce qu'elle assure la continuité des
générations, la transmission, la filiation, tout en rendant
compte des crises qui en déchirent le tissu, elle est une
dimension fondamentale du lien social.

Si pour nous l'autorité est encore porteuse de sens, ce n'est pas
parce qu'elle se réclame d'un monde vétusté, mais parce qu'elle
nous fait naître neufs dans un monde plus vieux que nous.
Qu'est-ce que l'aurorité, sinon le pouvoir des commencements,
le pouvoir de donner à ceux qui viendront après nous la capa-
cité de commencer à leur tour ? Ceux qui l'exercent — mais ne
la détiennent pas - autorisent ainsi leurs successeurs à entre-
prendre quelque chose de nouveau, c'est-à-dire d'imprévu.
Commencer, c'est commencer de continuer. Mais continuer,
c'est aussi continuer de commencer.

Myriam Revault d'Allonnes est philosophe, professeur des
universités à l'École pratique des hautes études (section des
sciences religieuses). Elle a notamment publié Ce que
l'hommefaità i'homme. Essai sur le mal politique (Seuil, 1995,
Flammarion, «Champs», 1999), Le Dépérissement de la poli-
tique (Aubier, 1999, Flammarion, «Champs», 2002), Fragile
Humanité (Aubier, 2002).