Décès de Joseph Gazengel

Joseph Gazengel
Nous apprenons avec une grande tristesse la disparition de notre ami et collègue Joseph Gazengel. Neurologue de formation, il  consacrait toute son énergie depuis de longues années, à l’accueil et à l’écoute des soignants dans les services de réanimation. Le titre de son dernier ouvrage, qu’il présentait un peu partout ces dernières semaines, dit bien son combat : « Les vêtir de paroles ». Avec ses collègues, il animait son association l’AML  L’Association pour le maintien du lien psychique en soins intensifs. Celle-ci  promeut et soutient la nécessité d’un soin psychique dans les services de réanimation.
 
La cérémonie d'inhumation aura lieu au crématorium du Père Lachaise salle Mauméjan à 11H30 le mardi 12 Novembre.
La levée du corps se déroulera le même jour à 10h30 au funérarium de Ménimontant 7 Boulevard de Ménilmontant.
Nous publierons ici-même les textes d'hommage qui nous parviendront.
 
Laurent Le Vaguerèse
 
les textes en hommage:
 

Quelques jalons dans la vie professionnelle de Joseph Gazengel.

 

Neurologue le matin, psychanalyste l’après-midi, Joseph Gazengel fut l’un de ces cliniciens dont peut s’honorer la psychanalyse. Sans esbrouffe, ni tapage, il menait son travail d’écoute au long cours avec une passion qui ne s’est jamais démentie.  Fin praticien, il était soucieux d’aider ses patients à s’extraire des bourbiers dans lesquels ils se débattaient. « L’hypothèse de l’inconscient » comme il aimait dire était par lui prise vraiment au sérieux et quand il enfilait sa blouse de médecin, il restait adossé à la psychanalyse, attentif à créer du lien même avec le patient le plus démuni dans ses capacités d’expression. Ce n’est pas un hasard si les premiers travaux que j’ai connus de lui (y’en avait-il eu d’autres auparavant ? Je l’ignore) concernaient son travail auprès de malades enfermés dans leur corps par le syndrome des « locked in ».  Pour moi j’ai rencontré « l’ange gazelle » comme l’avait surnommé une de ses patientes quand il m’a recrutée pour quelques vacations de psychologue dans la recherche sur la vie psychique des « traumatisés du crâne » qu’il avait souhaité installer, avec le concours d’AML (Association pour le maintien du lien psychique en soins intensifs) dans le service de neurochirurgie de La Salpêtrière où il œuvrait depuis des années. A l’occasion de cette recherche qui dura quelques années, je découvris le bonheur de penser à deux. Penser à deux comme on joue au ping pong : quand nous nous croisions dans le service, une fois par semaine, l’un proposait à l’autre une hypothèse de travail, une observation, une question, et l’autre y répondait la semaine suivante, et ainsi de suite, de fois en fois. Ce temps dilaté d’élaboration et de ponctuation partagées était formidablement stimulant.  Cette façon généreuse d’être avec l’autre est significative de la façon dont Joseph savait et aimait travailler avec les autres, d’une façon telle que l’autre devenait créatif à son tour. 

 Joseph Gazengel n’a jamais cessé de s’intéresser à la façon dont la psychanalyse pouvait être une alliée de la médecine, notamment dans les services de réanimation dont il décrivit la violence inhérente, et dont il dénonçait la violence supplémentaire quand on oublie le sujet qui souffre.  Il a participé très activement aux activités d’AML, fondée par Dina Farhi. Il est resté assidu au séminaire du Gram (Groupe de recherche analyse et médecine) aussi longtemps que Ginette Raimbault a pu l’animer. Il a été accueillant à Psychisme et Cancer. Son intérêt était dirigé à la fois vers les malades et vers les soignants auxquels il était attentif. Pensons par exemple à ces « petits déjeuner » des infirmières où il venait une fois par semaine pour écouter et de temps en temps, dire quelques mots pour alléger leur fardeau. 

 Du trauma crânien il en était venu à s’intéresser au traumatisme de la Shoah et fut un fidèle du séminaire de Michel Fennetaux, « parole/génocide ». Des interventions qu’il y a faites sont nés ses premiers livres : Vivre en réanimation. Lazare ou le prix à payer (2002) et Jouissances. Du sein au meurtre (2014). Ces textes -  mise en écrits de ce qui fut d’abord dit à haute voix, souvent en duo avec sa complice Jacqueline Fennetaux -, font entendre la voix d’un Joseph lecteur attentif et curieux (de Gradowski, Gary, Camus, Orwell, Germaine Tillion, etc.) et d’un Joseph conteur. Et quand je dis « conteur » je pense à cette phrase de Claude Spielman, « La clinique, ça ne se raconte pas, ça se conte. » Joseph ne parlait pas la langue savante faite pour écraser un auditoire, il savait rendre partageable ses expériences de pensée, de lecture et d’actes psychanalytiques.

Dans les dernières années de sa vie, devenu patient à son tour (patient impatient, dirais-je), il éprouva dans toute sa violence l’expérience d’être réduit à n’être qu’un corps à soigner, sans paroles. Vinrent alors ses derniers textes, réunis dans « La psychanalyse et les réanimés. Les vêtir de parole (2017) dont le sous-titre donne son nom au séminaire qui l’aura occupé jusqu’à ses derniers jours.

 

Ceux qui ont connu Joseph Gazengel ont eu de la chance.  C’était un de ces êtres rares et discrets dont l’humanisme profond était contagieux.  Et de cette contagion-là, il n’aurait pas souhaité que nous guérissions. 

 

J. Morel Cinq-Mars, Montreuil, novembre 2019

Joseph,
 
demeurent vos écrits
nos pas à pas au taxi
crieront de détresse
 
vous savoir mortel
je vous pensais immortel
un vide désormais
 
éteinte votre voix
continuer à penser
difficile épreuve
 
vêtus de paroles
Sigmund et Jacques vous sourient
on est mercredi
 
adagio
 
 
Shirley
votre disciple à jamais

La disparition de Joseph,

Il a eu si souvent des alertes, seul dans la journée,  pendant que ses proches travaillaient dehors mais il s’en sortait de façon improbable, et cette fois ci en sécurité, près de ses proches, il ne nous en dira plus rien.

Cher Joseph, « compagnon de misère » disais tu..

Caractère vif, à la fois inattendu et présent.

L’écriture : comment faire un compte rendu lui demandé-je ? comme quand tu fais un « espresso » : bien serré !

Merci Joseph pour « vivre en réanimation » que j’ai offert à ma fille médecin généraliste et à un médecin réanimateur, pour tes analyses plus que littéraires dans « jouissance, du sein au meurtre » *, pour ton style « espresso », qui réussit à faire ressortir l’arôme de la vie, même dans ses plus douloureuses expressions.

Christine

 

*Jouissance, du sein au meurtre sélectionné en 2015 pour le prix Œdipe des Libraires « L’auteur nous parle de notre humaine dépendance à l’autre celle qui commence dès notre naissance. Une dépendance, une fragilité que nous aimerions nier tout autant que notre propension aux exactions les plus extrêmes. »

CH

CHER JOSEPH,
 
Te souviens-tu, Joseph, comme un soir de 1973, une amie nous a présentés l’un à l’autre ?
Tu es venu dîner dans notre véranda, à Villiers, et nous t’avons rendu visite à notre tour à La Varenne, dans cette belle maison qui allait me devenir si chère…
C’était il y a 46 ans.
Depuis, nos enfants sont devenus parents à leur tour, mais à chacune de nos visites mutuelles, nous avons éprouvé ce plaisir des retrouvailles.
Tu te souviens de Trémolat, en Dordogne, où tu nous as invités dans une ferme si agréable, ou des Carroz d’Arrache en Haute-Savoie, en février 1991, où Pierre a fêté ses 1 an en nous enchantant de ses sourires.
Tu m’y as collé « la pâtée » souvent aux échecs, tandis que Sophie et les garçons — mon fils Sébastien et le jeune frère de Sophie, Eneko — dévalaient les pentes neigeuses. Nathalie qui nous accompagnait était déjà une délicieuse et blonde fillette.
C’est là aussi que j’ai découvert tes dons culinaires : aujourd’hui encore, je conserve les recettes
-       du « Pot au feu de Joseph » (Il ne faut pas en faire trop, parce qu’après trois jours, on en a marre.)
-       Du « Bœuf braisé aux carottes de Joseph » (Enrouler le bœuf passé au gros sel dans la demoiselle).
-       Et du « Sauté de veau de Joseph » (La moelle trop ou trop peu cuite, c’est dégueulasse!) !
Je m’y suis essayé quelquefois, mais bon… la copie ne vaut pas l’original…
Mathieu, qui a suivi Pierre nous a toujours étonnés et ravis de ses dons de comédien, interprétant ses propres pièces à … 4 ans !
Je ne peux oublier non plus un compagnon bruyant, insupportable, vindicatif mais inséparable de tous nos plaisirs, Flutiau, un teckel qui avait une haute conscience de son importance et exigeait un respect sans faille.
Tu as toujours montré une curiosité attentive dans tous les domaines, et c’est ainsi que tu as cultivé un bonsaï adorable, qui méritait bien son nom d’espèce : charme. Tu me l’as offert. Il devait alors avoisiner les quinze centimètres et aujourd’hui, grâce à mes soins attentifs, il approche les cinq mètres… Je n’ai pas dû tout comprendre… Auberge de la Jeunesse à sa manière, il abrite maintenant les amours des oiseaux du voisinage. Ce bonsaï géant me demande régulièrement de tes nouvelles. Que vais-je lui dire ?
Tu m’as fait l’amitié aussi de me proposer la relecture de tes bouquins de neuro-psychiatrie, écrits avec tant de clarté qu’on pourrait penser que c’est là une discipline médicale fort simple…
Sophie et toi avez accueilli dans votre grand salon plusieurs soirées musicales et poétiques : piano, accordéon, poèmes, lecture d’une splendide lettre inédite (mais surtout apocryphe) de Victor Hugo, théâtre, toutes soirées que toi et moi avions organisées… de concert, pardonne-moi le jeu de mots, mais je sais que tu les reçois avec amitié et bienveillance…
Les années ont passé, quelquefois à toute berzingue, quelquefois au pas, mais toujours nos retrouvailles ont été tissées de la même joie fraternelle… des retrouvailles ! Nous t’avons ainsi reçu encore à Villebon à déjeuner avec Sophie le 14 septembre dernier…
Aujourd’hui, nous ne partagerons pas une flûte de champagne ou un verre de whisky, mais bien mieux, nous partagerons, comme toujours, notre amitié, notre fraternelle complicité.
Je t’embrasse !
Alain Ryckelynck, le 12 novembre 2019

Je suis très triste apprendre le décès de Joseph Gazengel, je le connaissais peu mais l'appréciais beaucoup. Durant plusieurs années j’ai fréquenté le fameux Forum d’Œdipe, où les échanges étaient parfois tendus ; modérateur du forum, sa façon de faire était toujours agréable, intéressante. Je l'avais rencontré ensuite à son séminaire une ou deux fois. Son rapport à l’autre était accueillant, sans position de surplomb, disponible et ouvert, avec un dire souvent très proche de la poésie. Je me rappelle d’une chose qu’il avait évoqué en séminaire : toujours très en alerte sur les phénomènes d’exclusion, de stigmatisation, il évoquait ce jour-là (je n’ai plus les détails en tête) les persécutions envers les Juifs, peut-être la Shoah ; il nous raconta, amusé, qu’on lui demandait souvent si son nom de famille était juif.

Or tout psychanalyste, héritier de Freud et de son judaïsme laïque, sait qu’on peut avoir des facettes juives sans en avoir l’origine biologique ; sans doute Joseph Gazengel avait de juif cette sensibilité à la vulnérabilité, cet amour des mots et du texte, ce sens aiguisé des injustices envers et contre les cynismes contemporains, ce goût du partage… et cet humour bienveillant. Je regrette beaucoup de ne pas avoir lu son livre plus tôt, pour pouvoir en parler avec lui. Ce sera inscrit dans mes prochaines lectures.

Je pense à sa famille et ses proches, à qui j’adresse mes plus sincères condoléances.

Nathalie Cappe

Comment exprimer ma tristesse et ma désolation de perdre un être aussi généreux que Joseph Gazenchel, un ami lointain et proche,  profondément inscrit dans mon coeur. Du séminaire de Michel Fennetaux où j ai eu la chance de l entendre et de le découvrir est née une ouverture à  des sujets que je n aurais jamais pu aborder sans lui, une descente en enfer sur laquelle il mettait des mots simples , l intime de la réanimation , comment la "vêtir de paroles" . Avec quelle simplicité il racontait son histoire, sa venue à la Shoah, ses interrogations poignantes d homme non juif face à  la question juive. J ai eu la chance d entrer un jour dans un café de Saint Germain des Prés dans l écriture de l un de ses livres où il était question de Camus. J ignore si j ai pu répondre à  ses questions mais j ai retenu de cette conversation l opéra que Germains Tillon avait écrit au camp de Buchenwald cachée au fond d un tonneau parmi ses camarades qui l emmenaient au travail. C est un des écrits les plus bouleversants sur le quotidien concentrationnaire. La dignité et la force de cette grande résistante sont intimement reliées à  celles de joseph. Lorsque moi même j ai été confrontée à  l AVC de Claude Benazeraf, mon époux  terrassé pendant quatre ans par l aphasie et la dépendance des machines , je n ai jamais cessé de penser que la vie devait poursuivre son cours par la parole , que les mots étaient porteurs d énergie, que la musique vehiculait le souffle. Je téléphonais à notre médecin magicien. De sa voix douce et tranquille, il redonnait sens , vie, élan à  ce combat contre l impossible.  Avec Germaine Tillon et Joseph je repartais au combat bien convaincue que nous viendrions à  bout de cette maladie. 
Il y a moins d une semaine invitee à  son séminaire,  je lui ai écrit pour le remercier. 
Je le remercie du fond du coeur d avoir été cet homme valeureux , généreux,  combatif qui donnait inlassablement sa parole et sa présence.
 
Jacqueline Sudaka Benazeraf