Le "nouveau Monde"

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Le "nouveau Monde"

Observateurs attentifs, les analystes sont aux premières loges pour percevoir l'onde de choc qui s'est propagée depuis New-York. Même si nous voulons rester sourds au déferlement de paroles de toutes sortes qui suintent de nos radios et de nos journaux, même si nous ignorons les images divulguées par la télévision, et cela de peur d'être emportés par le tourbillon comme un fétu de paille, nous ne pouvons par contre fermer nos oreilles à ce que nous en disent nos patients. Une souffrance que ces paroles diffusées n'apaise pas, bien au contraire, mais contribue à entretenir est perceptible chez eux et beaucoup d'entre eux ne vont pas bien.

Cette souffrance vient de loin. C'est bien l'Histoire- qui n'est pas morte n'en déplaise à certains - qui vient de se rappeler à notre conscience, comme si des signifiants enfouis, très anciens, ressurgissaient tout à coup.

Nouveau Monde. L'intolérance religieuse fait rage en Europe chrétienne, quand les premiers immigrants américains s'installent difficilement sur cette terre d'abord hostile. Il fait froid, on crève de faim. Les Indiens parfois amicaux parfois hostiles, encore à l'âge de fer, vous attendent pour vous tuer, avant d'être plus tard par vous exterminés sans merci. Mais il faut fuir, fuir les luttes religieuses qui poursuivent et persécutent ceux qui sont minoritaires dans leur religion. Alors plutôt que d'avoir à subir encore et encore ces massacres, ces persécutions, ces atrocités ils ont choisi de fuir pour construire un Nouveau Monde. Et qu'on ne leur parle plus de l'ancien.

Ce refoulement ne peut s'opérer qu'à partir d'un principe simple. De la terre, il y en a pour tous- cela n'aura qu'un temps- Chacun se regroupe sous la houlette d'une religion fut-elle une secte, fut-elle réduite à quelques membres. A chacun son espace. Si tu n'es pas d'accord, si ta règle n'est pas la mienne, si tu tire de la Bible des enseignements différents des miens va t'installer ailleurs, plus loin. L'Amérique est vaste. Chaque communauté vit séparée des autres. Bien sûr cela donne quelques restes à gérer et des Etats se montent qui visent à intégrer ceux qui ne voudraient pas faire communauté, mais bon, ce ne sont pas eux qui donnent le ton.

Passent quelques années et le bon principe commence déjà à voler en éclats. Pour travailler le tabac et les terres il faut faire venir du monde de l'ancien monde. Des miséreux auxquels on paye le voyage et qui s'engagent à rembourser par leur travail ces sommes avancées et aussi très vite des esclaves noirs venus d'Afrique. Tout cela est connu et les conséquences aussi. Le problème noir prégnant durant des siècles et qui servira de prétexte à la guerre civile entre le sud qui avait besoin des esclaves et le nord qui n'en avait pas besoin et qui au décours des années 1970 manque de faire exploser l'Amérique blanche, finit par être réglé en partie lui aussi. Un apartheid accepté qui ne dit pas son nom s'instaure. La montée des classes moyennes noires américaines permettent à la population noire un accès à la consommation, mais chacun reste chez soi, séparé par des conventions non écrites. Le clivage reste la meilleure façon de gérer les conflits potentiels. Avec l'ancien monde, on commerce, mais on s'en tient là. Commercer oui, se mélanger, non. Et les guerres, toutes les guerres auxquelles bon gré mal gré les Etats-Unis sont mêlés, n'y changent rien. Une fois la guerre, toujours ailleurs, toujours au loin, une fois la guerre terminée on revient chez soi oubliant le reste du monde le rendant à sa nature de terre originaire refoulée.

L'Amérique du Nord reste ce pays construit sur le refoulement et comme tel il s'expose au retour du refoulé. La violence y est toujours présente et explose en des épisodes qui font frémir l'Amérique. Mais chacun garde une arme sur soi et Dieu est partout y compris, surtout même, dans le discours des dirigeants. La séparation de l'église et de l'Etat reste à faire, on invoque Dieu tout autant qu'au pays des ayatollahs.

Tous les juifs immigrés aux Etats-Unis aimeraient bien se contenter pour apaiser leur conscience de soutenir financièrement Israël, mais la guerre de 39-45 fait découvrir aux GI's américains l'étendu de shoah. Comment alors continuer à ignorer le monde dont on vient ?

Ce refoulement peut prendre des formes encore plus radicales. Cela dépend des périodes et peut conduire à ce que d'aucuns nommeront isolationnisme et que l'on peut nommer nous, peut-être, forclusion. Non seulement je n'en veux rien savoir de mes racines et de ce monde que j'ai quitté et qui fût pourtant la terre de mes ancêtres, mais je m'en trouve séparé par un retranchement qui fait gouffre, et que je ne peux plus franchir.

La mondialisation a ceci de paradoxal qu'elle est contestée au nom d'une hégémonie supposément américaine alors qu'elle n'est que capitalistique. Cette mondialisation menace paradoxalement les Etats-Unis car elle supprime les barrières entre l'« ancien » et le « nouveau monde », barrières voulues depuis l'origine et principe fondateur de ce pays, presque de ce continent.

Susan Sontag dit bien qu'à de nombreuses reprises, la virginité de son pays s'est trouvée anéantie mais que l'Amérique a reconquis sa virginité peu après ; Elle cite avec justesse comme exemple à sa thèse1 l'assassinat de Kennedy et Pearl Harbor, la chute de Saigon. Elle a raison. Mais elle ne dit pas pourquoi les choses reviennent en l'état après ces coups de boutoir. Cela ne peut se comprendre que par l'effet de la structure du mythe fondateur de ce pays et ce mythe s'appelle refoulement des origines, création d'un «nouveau Monde », tout aussi utopique et révélateur que l'»homme Nouveau » dont on connaît les potentialités mortifères.

Guerre Sainte, Croisade, voici une terminologie qui ne devrait pas être dans la «bouche » des élus américains, C'est une terminologie qui leur vient d'un temps qu'ils refusent, qui précède le moment où les émigrants ont rompu avec l'Europe, d'où, très majoritairement, ils étaient originaires ; Quant à la lutte du bien contre le mal, c'est aux processus de l'enfance qu'ils nous renvoient, et c'est vers Mélanie Klein qu'il faut nous tourner pour saisir à quel stade de régression ce clivage nous conduit. Reconstitution d'un mauvais objet externe menaçant, reconstitution d'un bon objet interne rassurant et sécurisant.

La structure de l'être américain a volé en éclat, retrouvant le clivage de l'objet de la prime enfance. Pour un temps et seulement pour un temps ; Mais ce temps est dangereux. Temps du clivage, de la phase paranoïde schizoïde la bien nommée, elle peut ouvrir sur des lendemains dévastateurs. Sans doute avons-nous, acteurs de l'ancien monde, un rôle à jouer dans ce retour du refoulé de l'Amérique qui ne nous conduise pas à nouveau sur les chemins déjà maintes fois parcourus du clivage et de la guerre. Demain la phase de réunification commencera. Ce sera celle d'une inévitable dépression toujours familière, inévitable quand le mauvais objet et le bon objet devront s'unir. Sans doute les peuples de l'ancien monde ont-il une lourde tâche à accomplir pour que cette phase ne se déroule pas dans l'horreur et la violence déchaînée. En analyste en somme.

L. Le Vaguerèse

  • 1.

    Cf intervention du jeudi 20/9 8h sur l'antenne de France-Culture/ interview de Pierre Assouline à «première édition »