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Agora de l'Inter associatif
Agora de l'Inter associatif
Inter-Associatif Européen de Psychanalyse
27 mars 2004
Table ronde n° 4
La psychanalyse, les psychanalystes
et la modernité culturelle et sociale
Nous allons écouter Claude Rabant et Alain Didier-Weill. Catherine Delarue est-elle là ?
Catherine Delarue, d'Analyse Freudienne :
Claude Rabant y va.
Claude Rabant : Puisque j'ai été convié à cette table ronde, je voulais, de façon décousue et au pied levé, vous dire deux ou trois choses que j'ai sur le cœur en ce moment. En fait, ce n'est pas pour moi la première fois que j'assiste à ce spectacle que je considère comme affligeant, à savoir que les psychanalystes se trompent de guerre. J'ai vu plusieurs fois, au cours de mon histoire avec les associations analytiques, les analystes se tromper de guerre et se préparer pour la guerre précédente. En un mot, je pense qu'aujourd'hui les analystes – enfin la plupart de ceux qui se prononcent, qui écrivent dans les médias, qui se font entendre plus fort que les autres parce qu'ils ont l'oreille des médias ou du gouvernement et qu'ils gouvernent eux-mêmes les associations psychanalytiques – viennent de gagner une guerre dépassée, celle qu'on aurait pu vouloir gagner dans les années 70 ou 80, celle de la reconnaissance administrative de la psychanalyse et de son « autonomie » garantie par l'Etat, pour autant qu'on puisse se fier à une garantie accordée dans de telles conditions.
Pourquoi est-ce une erreur aujourd'hui, cette alliance d'un certain groupe d'analystes avec le ministre (très provisoirement) en place, cette manière de mettre l'autonomie des psychanalystes sous son parapluie ? Parce qu'à mon sens, pour faire une guerre utile et pertinente – car guerre il y a, forcément, comme disait Bourdieu : « Le monde social n'est jamais neutre » — pour gagner une guerre, il faut avoir une vision un peu précise et exacte du champ de bataille : en particulier, avec qui faire alliance, et contre qui ? Quel est l'enjeu principal ? Quels effets peut-on escompter de telle stratégie ? Sur ce plan, je ne vais pas vous décrire le champ de bataille actuel, parce que je n'en ai pas le temps. Mais pour l'essentiel, je me range à la description qu'en a faite Elisabeth Roudinesco tout à l'heure. Je pense que c'est absolument essentiel d'avoir une vision du champ de bataille et de savoir où sont les fronts et les vraies lignes de partage et d'enjeu.
Encore une fois, il s'agit de savoir avec qui nous faisons alliance et dans quelle perspective, et en même temps au nom de quoi nous produisons ou maintenons telle ligne de fracture, pour quel enjeu éventuellement nous l'aggravons.
Je n'ai pas le temps ici, bien entendu, d'envisager en détail toutes les questions politiques posées par le débat actuel autour de la psychanalyse, de son rapport à l'ensemble du champ « psy » aussi bien qu'à la préoccupation collective concernant la surveillance nécessaire de la « santé mentale » et de ses thérapeutes (au sens propre, puisque le terme « thérapeutes » veut bien dire « serviteurs »). En un mot, suffit-il à la psychanalyse de se déclarer « science reine » pour être à l'abri de la servitude ?
Pour ma part, je sens l'urgence de remonter quelque peu en amont pour comprendre les prises de position récentes, car il y a une logique qui procède, à mon sens, de ce que j'appellerai une « dérive droitière », concernant les prises de position régressives de bon nombre d'analystes, pourtant lacaniens, à propos des faits de société contemporains tels que l'évolution de la famille et de la parentalité, sur lesquels ils étaient appelés à se prononcer en « experts » de « l'ordre symbolique ». On ne peut séparer, selon moi, la théorie et la pratique quand on examine ce qui détermine d'une manière générale la politique de la psychanalyse, et donc les choix concrets effectués dans une situation politique concrète.
En l'occurrence, une certaine capitalisation frileuse du lacanisme prêt à s'allier à l'ordre établi et à le soutenir alors même qu'il s'effrite, me paraît inséparable d'une propension à défendre avant tout le privilège d'une tour d'ivoire où l'on s'enferme au nom d'une prétendue éthique. Mais pour moi cette courte vue n'est pas une éthique. Car on y retrouve pêle-mêle bon nombre de thèses non seulement pré-lacaniennes, mais carrément pré-freudiennes. J'avais eu l'occasion d'en débattre déjà à quelques occasions. Ce n'est donc pas un hasard si cette dérive, qui date à mon avis d'une bonne quinzaine d'années, nous mène aujourd'hui à rechercher l'alliance et la protection du gouvernement le plus réactionnaire que la France ait connu depuis fort longtemps, et, dans certains cas, à applaudir à ce qu'il nous propose.
Le titre que j'aurais aimé donner à ma petite intervention serait quelque chose comme : « La psychanalyse et la Cité éthique ».
Je ne crois pas que la psychanalyse puisse soutenir son éthique en s'enfermant dans sa seule tour d'ivoire, au mépris de ce que font tous les autres autour d'elle. En un mot, je ne crois guère à l'extraterritorialité d'une pratique telle que la psychanalyse dans le contexte actuel, où nous sommes au contraire dans une grande intercommunication de toutes les pratiques. En revanche, je pense que les psychanalystes ont une responsabilité, non seulement par rapport au petit domaine de leur cabinet où ils peuvent cultiver la pureté d'une transmission ésotérique et la joie sans tache d'une confrontation à l'essentiel hors de toute finalité thérapeutique, mais aussi par rapport à l'éthique de la Cité, et à la Cité comme éthique. Pour moi, l'enjeu est là.
Cet enjeu est plus global. Plus international aussi. Il s'agit de savoir si la psychanalyse peut être encore subversive, ou si elle se contente désormais de défendre ses privilèges institutionnels. Car – je l'ai écrit en quelques lignes sur Internet début janvier — c'est toute la sphère éthique qui est menacée d'asphyxie par ce qui se passe aujourd'hui, et pas seulement en France. Je reviens des Etats-Unis où l'emprise du pouvoir médical sur les pratiques psychanalytiques et psychothérapeutiques se formule dans des termes presque identiques à ceux du rapport de l'Inserm ou du rapport Cléry-Melin.
La psychanalyse est-elle encore en pointe dans ce combat ? D'autres pratiques, pour une part issues d'elle, pour une part surgie de ses défaillances ou de ses méconnaissances, non seulement ont élargi le champ « psy » à la dimension d'une demande sociale impérieuse, incluant toutes sortes de situations et de cas dont la psychanalyse en général ne s'estimait pas responsable ou qu'elle négligeait, mais offrent aussi des espérances et des instruments de révolte que la psychanalyse ne paraît plus offrir. En même temps, la psychanalyse s'est risquée dans des franges thérapeutiques ou institutionnelles qu'elle méprisait jadis, s'affrontant à divers champs « border-line » de la subjectivité. Tout cela fait des interférences et des interactions, qu'il n'est plus possible de trancher simplement par une frontière éthique claire et infranchissable. L'inconscient avec lequel nous travaillons ne peut être l'apanage d'un groupe ou d'une officine. Et si nous nous réclamons d'écoles, c'est en tant que sources d'énergies, lieux de transmission mais aussi pôles d'invention et de liberté, non-coffres-forts de théorie.
Tout cela pour dire qu'à mon avis ce n'est pas en livrant nos frères à la vindicte évaluatrice et calculatrice que nous mettrons la psychanalyse à l'abri de ce qui la menace. L'immense majorité des psychothérapeutes, même s'ils n'ont pas les mêmes façons de faire que nous avec l'inconscient (encore que la psychanalyse ne leur soit pas étrangère), respectent en général une éthique qui ne le cède en rien à la nôtre, quoi qu'en disent certains. Ajoutons que le spectre des sectes, qui sert de couverture à l'entrée en scène de Big Brother dans le champ « psy », a consisté surtout à monter en épingle, au prix de quelques mises en scène médiatiques, des cas d'emprise et de dévoiement certes dramatiques ; mais joue le même rôle finalement dans ce champ que la montée en phobie des crimes sexuels dans l'ordre pénal pour couvrir une régression générale des libertés et de la sphère éthique.
Oui ou non, y a-t-il une marge suffisante pour une éthique de la parole (c'est ainsi que Lacan définissait la psychanalyse, si je me souviens bien), pour un respect de la subjectivité et des choix libres et risqués de chacun ? Quel crédit fait-on aujourd'hui à l'intelligence des individus dans la conduite de leur vie, comme à la prescience des collectivités dans l'invention de nouvelles formes de créativité sociale ? La psychanalyse, pour moi, n'a de sens que si elle est à l'écoute de ces créativités et de ces presciences. C'est pourquoi, ce n'est pas dans son seul giron que l'on peut s'instruire, mais au vent de toutes sortes d'autres expériences. L'air confiné ne convient pas à la psychanalyse. Plutôt que de cultiver des haines rancies, sa meilleure chance éthique est de s'immiscer —, il y a chez Freud même des appels à l'action efficace, par exemple celui-ci : « L'inconscient est vivant, il est susceptible d'être modifié par les événements ». Si les événements nous permettent de modifier un inconscient vivant, cela doit être vrai non seulement dans le transfert, mais dans l'ordre politique et dans les formes sociales. Ou bien, en inversant et en généralisant : quelle sorte de transfert les analystes pensent-ils susciter chez leurs contemporains en abritant leur pratique derrière le rempart d'un amendement Accoyer-Mattéi ?
De quelle écoute témoignent-ils en se souciant d'assurer exclusivement leurs privilèges dans un champ social en complète transformation ? Ne serait-il pas temps plutôt de prendre la parole pour affirmer des exigences et créer des alliances suffisamment fortes pour s'opposer à tout ce qui menace ce que j'appelle ici, pour faire bref, « la sphère éthique » ?
Je termine. J'avais jadis dans un cercle, qui était le Cercle Freudien, émis cette formule : « Qu'est-ce que les psychanalystes ont fait de leur corps ? » Cette interrogation n'est pas caduque, car elle me revient de temps en temps. Mais j'aimerais aujourd'hui lui ajouter cette autre : « Qu'est-ce que les psychanalystes ont fait de leur voix ? Au service de quoi prétendent-ils la faire entendre ? » Voilà ce que je voulais dire.
Catherine Delarue : Merci, Claude Rabant. Alain Didier-Weill.
Alain Didier-Weill : Je voudrais vous parler du rapport de la psychanalyse aux Lumières. Freud met la psychanalyse sous la bannière de l'Aufklärung ; Lacan, vous le savez, reprend fermement cette affiliation aux Lumières. Et je voudrais mettre l'accent sur le fait que, si la psychanalyse hérite des Lumières, elle hérite aussi d'un conflit majeur d'un paradoxe qui habite les Lumières, dont je voudrais vous dire un mot, car je suppose que nous héritons avec les Lumières du paradoxe qui les habite.
L'origine de ce paradoxe, je le vois déjà dans la chose suivante : c'est dans le fait que les constituants et les conventionnels, qui ont les premiers votés la déclaration des Droits de l'Homme, les seconds qui ont établi la République en 1792 ont agi sous l'inspiration spirituelle d'un homme qui, étrangement, s'est posé comme l'adversaire le plus radical des Lumières : Jean-Jacques Rousseau. Quarante ans après la victoire des Lumières dans les cénacles parisiens où Rousseau était un maudit ; quarante ans après, quand les états-généraux s'ouvrent, pour une raison étrange, à la migration du signifiant de la gauche à la droite. Des Feuillants aux Girondins aux Vespiristes, c'est cet homme qui est l'adversaire farouche des Lumières qui préside aux séances des conventionnels et des constituants.
Alors, je voudrais réfléchir avec vous sur ce paradoxe. Qu'est-ce qui fait que c'est celui qui a pris à contre-pied ses grands amis, qui sont aussi nos amis – les hommes que Freud admirait le plus : Diderot, Debaque(?), Voltaire, d'Alembert –, qu'est-ce qui fait que c'est celui qui prend à contre-pied ses amis en soutenant que le progrès de la raison des sciences et des arts – c'est le premier texte fameux de Rousseau – tendait à plus à corrompre l'homme qu'à le libérer ? Qu'est-ce qui fait que c'est lui qui est devenu le père spirituel de Robespierre, Saint-Just, de tous les révolutionnaires qui se sont coupé la tête les uns les autres ? La grande idée, c'est que Rousseau apporte cette grande idée : c'est que si l'homme souffre, s'il est corrompu, ça n'est pas à cause du péché originel, ça n'est pas pour une cause métaphysique, c'est pour une cause terrestre : il souffre parce qu'il est corrompu, pas par le ciel, mais par la terre, c'est-à-dire par la société. Il y a dans le social un lien social qui corrompt l'homme et qui donc implique la possibilité d'imaginer un nouveau contrat, contrat social d'une autre nature, qui donnerait l'espoir de pouvoir bâtir un autre homme et ouvrir la possibilité – possibilité complètement nouvelle à cette époque : l'idée du bonheur. Non pas le salut religieux, l'idée d'un bonheur laïque. L'idée de ce bonheur, c'est ce qui va animer la vertu d'hommes incorruptibles, comme Robespierre, qui prend au pied de la lettre la notion de la corruption, l'idée de Saint-Just. Aujourd'hui, nous vivons dans une ère nouvelle : l'homme a droit au bonheur.
Une remarque : quand un analysant vient voir l'un d'entre nous, c'est aussi parce qu'il sait qu'une idée complètement…
Cassette 4 – Face A
Alain Didier-Weill (suite) : C'est que dans les Lumières il y a donc ce combat, c'est-à-dire d'un côté, avec les encyclopédistes, l'idée d'un savoir qui se répand indiscrètement dans la rue, et dont le pouvoir est de corrompre la censure. Ça, c'est la lignée des grands encyclopédistes. Rousseau, lui, dit que le savoir ça ne suffit pas. Le savoir peut corrompre la censure, mais son hypothèse, c'est que le savoir peut se mettre au service de la censure. Que le savoir, nous en tant qu'analystes, puisse se mettre au service du refoulement, nous ne pouvons pas le contester. La grande question devant laquelle nous sommes, c'est qu'aujourd'hui, on peut dire que l'Aufklärung freudienne, c'est qu'avec Freud le savoir est descendu dans la rue, un savoir caché sur la cause du refoulement, et dans la rue, et dans les médias, et dans tous les magazines. Et l'on peut supposer qu'il y a un rapport entre ce savoir qui court la rue tout seul – il n'a pas besoin de militants – et le fait que nous vivons aujourd'hui dans une société où la chute de la censure se traduit par l'explosion de libération sexuelle sur laquelle je ne m'étends pas ; libération, chute et tabou.
La grande question que je pose est celle-ci : comment devons-nous comprendre que, lorsque le savoir circule, attentant ainsi à la censure et laissant apparaître cette libération sexuelle, comment devons-nous rendre compte, nous psychanalystes, dans notre pratique analytique, ce que nous recueillons ? C'est que les gens qui viennent nous voir, qui souffrent, qui donc ont, à travers cette souffrance qu'on appelle dépression aujourd'hui, un libre accès à cette jouissance débridée, comment devons-nous comprendre que cette jouissance soit aussi muette et solitaire, puisque ce dont souffre l'homme d'aujourd'hui, c'est de la parole ? Peut-être accepte-t-il la jouissance, mais il découvre qu'il perd la faculté de se faire entendre. Il découvre que ce que Lacan appelle le parlêtre, cette fonction de l'être parlant, c'est son défaut qui crée cette souffrance : l'homme n'entend plus l'homme, ne se parle plus. Comme si, avec la victoire des Lumières, agissant sur le défoulement sexuel, s'accompagnait l'apparition d'un nouveau type de refoulement qui est la souffrance dite dépressive, liée à ce deuil du parlêtre de la parole.
Alors, je vois encore un autre rapport entre nous et nos amis philosophes du XVIIIe, c'est la question du temps par lequel émigre le savoir. Je dirais que, de la même façon qu'il a fallu une quarantaine d'années pour que le savoir des Lumières sorte des salons confidentiels pour éclater dans le champ de l'universel avec la Révolution française, je dirais que de la même façon il a fallu une quarantaine d'années pour que la psychanalyse, dans des petits cénacles, s'arrache à ces cénacles et soit aujourd'hui l'objet d'une diffusion inimaginable. Récemment on me disait au Nouvel Observateur que quand ils veulent vendre un numéro, ils font une couverture sur la psychanalyse.
Et je pense à cet égard que ce n'est pas la psychanalyse freudienne qui pose question à l'administration ; je pense que la question qui est posée aux politiques par la psychanalyse, c'est la réussite de cette propagation sociale qui met l'administration, comme nous-mêmes, en rapport nouveau avec le grand nombre, le très grand nombre. Et le fait que les psychanalystes aujourd'hui soient mis en rapport avec le grand nombre d'analystes dans une association, grand nombre de citoyens qui sont déjà éclairés par le savoir freudien, je pense que ça expose les psychanalystes à des questions, et à mon sens, ça expose les psychanalystes à interpréter de façon différente la formule de Lacan : « L'inconscient, c'est la politique. »
Je suppose qu'aujourd'hui, il y a au moins quatre interprétations divergentes de cet aphorisme de Lacan, et que ces différentes interprétations organisent les différentes tendances analytiques actuelles. Je pense au Groupe de Contact. Premièrement, je dirais, la politique dont parle Lacan là, il s'agit du discours du maître. « La politique c'est l'inconscient. » C'est ce que Lacan élabore en mai 1968. Il rappelle aux gauchistes : « Vous souhaitez un maître, les gars ! » La question : si la politique, c'est le discours du maître, est-ce qu'il va s'agir pour les analystes d'assumer le signifiant maître, ou au contraire de le désidéaliser, puisque le but de la psychanalyse c'est de lutter contre les identification du sujet ? C'est une problématique contradictoire. Et je dirais qu'elle m'apparaît peut-être comme celle de ce qu'on appelle actuellement les grosses associations, celles qui ont été à l'origine des initiatives prises dans le Groupe de Contact, et je dirais que peut-être cette position est celle-ci : ces groupes ont en commun d'organiser des enseignements de haute qualité dans leurs associations dans lesquelles il est professée la désidéalisation du maître et des idéaux ; ce qui n'empêche pas qu'en temps de crise, ces associations sont amenées à considérer que le pouvoir politique est lié pour eux à l'aspect quantitatif du nombre d'adhérents.
Je faisais remarquer à mon ami Alain Vanier, il n'y a pas longtemps, que ce qui avait pu heurter un certain nombre de collèges de l'Inter-Associatif – pas tellement à l'initiative originaire du Groupe Contact – c'est l'idée que soient promues initialement quatre grosses associations, dont le seul point commun – puisque nous connaissons les adversités qu'il y avait entre elles – disparaît pour autant que le point commun, Realpolitik, est le plus grand nombre. Je faisais remarquer à Alain qu'il faut faire la politique, mais quand c'est trop, c'est un peu trop. Alors, ça c'est une position, je dirais, traditionnel de la politique. C'est une position traditionnelle.
Il y a une deuxième position, celle de l'ECF, qui renvoie à une conception complètement moins traditionnelle de la politique, et qui s'appuie – pour aller vite – sur un parallèle passionnant, parallèle historique entre le président Mao et le président Lacan. Je cite L'Ane (le nouvel Ane) n° 2. Jacques-Alain Miller qui manifeste que, dans cette association, le rapport au grand nombre n'est pas celui d'une collectivité, mais celui de ce qui est nommé la masse. Je cite : « Le président Mao avait défini la ligne de masse qui constatait précisément à discuter avec les paysans pauvres et à extraire de leur expérience un savoir. Moi qui avais été maoïste, j'y reconnaissais le principe de Lacan : l'émetteur reçoit du récepteur son message sous forme inversée. »
La Revue Cité n° 16 pose cette question. Elle dit : « Si Lacan annonce que le fondement du désir c'est ne pas céder, peut-on extrapoler à partir de là qu'un groupe humain pourrait désirer de façon conforme un sujet individuel dans son destin ? » La question est posée par la Revue Cité, avec l'idée que ça ne paraît pas possible de passer d'un destin singulier à un collectif. Réponse de Jacques-Alain Miller, Revue Cité n° 16 : « Je ne suis pas d'accord là-dessus. On peut tout à fait parler d'une collectivité en termes de désir. Vous voyez un Luther mettre au point un désir inédit se communiquer de proche en proche à la masse. Lénine n'a pas fait autre chose. Il a transmis à une élite un désir très décidé. » Je ne commente pas.
La troisième position qui me paraît exister dans notre milieu, c'est celle des Etats-Généraux de la Psychanalyse, animés par notre collègue René Major qui s'oppose, lui, aussi bien à la notion de collectivité traditionnelle qu'à la notion de collectivité de masse. Les Etats-Généraux représentent un type de communauté dans laquelle est privilégié le un par un, c'est-à-dire la part non-institutionnable de l'analyste.
La quatrième position enfin, c'est un autre rapport à cette altérité qui est le public – le public des analystes et des citoyens –, je dirais, renvoie aux associations qui comprennent entre autres celle de l'Inter-Associatif – pas seulement, je dirais – qui décident de se fonder sur un projet de recherche et qui, de ce fait, sont conduites dès leur origine à devoir nécessairement limiter le nombre de leurs adhérents, ce qui implique l'apparition de petites et moyennes associations dans le projet initial. Le rapport de ces associations politiques est autrement située pour autant qu'il s'agirait davantage – je vais vite – au caractère législatif qu'au caractère exécutif du pouvoir politique. Et cet accent mis sur la loi symbolique démocratique, entre autres, a comme conséquence, je dirais, et je conclus là-dessus, d'espérer rencontrer dans un tel lieu Inter, la possibilité de poursuivre le travail de symbolisation de l'analysant.
D'où je pense, comme me le faisait remarquer mon frère Eric, l'importance de l'intérêt pour la Passe dans ces associations de l'Inter. Et je dirais que pour que ce lieu Inter permette le devoir de continuer soll Ich werden, eh bien la formule « l'inconscient sera politique », je dirais qu'il le sera si politique signifie le social, c'est-à-dire ce lien social où l'esprit peut se transmettre selon cette formation de l'inconscient que Lacan proposait d'appeler « le mot d'esprit ». Et je dirais que le mot d'esprit, ce n'est pas quelque chose qui introduit un idéal dans quoi on peut espérer, mais plutôt quelque chose de l'ordre de l'inespéré.
Catherine Delarue : Qui veut ressurgir sur ces questions ? Michel Guibal.
Michel Guibal : Je voudrais rebondir sur un fil d'Ariane qui se tisse entre un certain nombre de discours, qui vont de Claude Rabant à Elisabeth Roudinesco, en passant par Le Vaguerèse et puis maintenant Alain Didier – j'en oublie peut-être certains dont moi-même d'ailleurs – pour dire qu'il me semble qu'on commence à cerner peut-être les enjeux. Le champ de bataille, je reprendrai ça, puisque effectivement la guerre se poursuit avec d'autres armes, on pourrait dire. Je voudrais plus particulièrement répondre à Alain Didier qui resitue un point de l'histoire à propos de la mise au travail de l'hétérogène. Et j'ai dit tout à l'heure qu'il y avait un échec à l'Inter-Associatif, qu'on avait failli à la tâche, et presque un échec d'origine, parce que je me souviens, Alain Didier, d'avoir dit dès le départ qu'il y avait un homogène dans l'Inter-Associatif : c'était d'être anti-millérien, et que je m'opposais, moi personnellement, à cette position. On ne pouvait pas se constituer d'être anti-millérien, anti-IPA ; il fallait qu'on se donne un projet qui était mis au travail de l'hétérogène.
Je voulais situer ce point-là parce qu'il ressurgit effectivement, comme on le dit si bien, et il ressurgit là puisque je suis d'accord avec le fait que Jacques-Alain Miller a pris une position politiquement juste et que s'il ne l'avait pas prise, je ne sais pas ce qui se serait passé. Mais il l'a prise. Que la question maintenant effectivement se pose qu'à long terme, probablement, je ne suis pas d'accord avec Jacques-Alain Miller, pour les raisons que tu viens de dire et que j'ai rappelées, c'est-à-dire : j'étais maoïste ; d'une certaine façon, je pense qu'il l'est toujours. Et pas maoïste de la révolution culturelle ; qu'il est maoïste au sens de la tradition autocratique chinoise qui dure depuis des siècles et des siècles. Voilà pourquoi je ne suis pas d'accord à long terme avec les projets de Jacques-Alain Miller. Ça c'est le premier point que je voulais dire.
Le deuxième point, pour faire bref : quand tu pointes ceci de Jean-Jacques Rousseau. C'est un point qui m'intéresse particulièrement. On fait un séminaire de l'Inter-Associatif à Chengdu dans quinze jours où il y a 55 Européens qui se déplacent. On commence à travailler le chinois chez Jacques Lacan. Il y a un endroit où Jacques Lacan, parmi d'autres, parle du chinois : c'est pour situer Manzius. Non seulement il le cite, mais il l'écrit en chinois. Il écrit les idéogrammes en chinois. C'est très intéressant de voir le lieu et ceux qui choisissent Manzius pour l'écrire en chinois. Il cite Manzius pour dire qu'un des rares endroits où dans le texte il n'y a pas « Manzius dit que » mais il y a « je dis que ». Et qu'est-ce que dit Manzius ? Qu'il n'est pas d'accord avec Gao Tsé. Sur quoi il n'est pas d'accord avec Gao Tsé ? C'est que Manzius dit que l'homme est naturellement bon et que Gao Tsé s'y oppose en disant que ça vient de l'extérieur, que ça vient du social et pas de la nature. Ça peut venir du social et pas de la nature. C'est ça que cite Lacan.
Et pour rappeler François Jullien, dans ces fondements de la morale, ou autrement dit son détour par la Chine lui permet d'interroger l'impensé des fondements de la morale occidentale, c'est justement ce point qu'il va travailler, c'est-à-dire la relation, la passerelle possible entre Manzius et Jean-Jacques Rousseau.
Guy Dana : Juste une réflexion qui m'est venue à entendre Claude Rabant et Alain Didier-Weill : c'est qu'il y a une parenté possible entre le traitement qui a été fait en France de la laïcité, et je dirais globalement ce qui nous arrive. Il y a un effet littéral, c'est-à-dire qu'on prend les choses à la lettre – non pas le désir à la lettre – mais le nom à la lettre. Et dans ce qui nous arrive, je dirais, on a pris le nom « psychanalyste » à la lettre, ou alors on a été contraints de le faire. Et de la même façon pour la laïcité, on a été contraints, me semble-t-il, de prendre cette laïcité à la lettre, peut-être un peu au-delà de ce qui aurait été souhaité. Alors d'où vient le fait, cette poussée en quelque sorte, de prendre le nom à la lettre et non pas le désir à la lettre ? Et sans doute est-ce un effet de nos modernités actuelles.
Il me semble qu'il y a eu quand même, pour ce qui nous arrive, quelque chose qui a fonctionné comme une sorte de séduction, dont nous ne savions pas comment nous dépatouiller. C'est-à-dire que lorsque est venu l'amendement Accoyer, il y avait l'idée de psychothérapie analytique. C'est encore cette appellation, je dirais, ambiguë où les analystes se sont senti dépossédés. Et à juste titre, je dirais que les analystes se sont toujours confrontés à des effets de dépossession et de réappropriation. Il n'y a pas moyen, je dirais, c'est le métier lui-même qui le veut : il n'y a pas d'autre façon que de se réapproprier l'acte analytique en permanence, et donc aussi d'être extrêmement sensible lorsqu'il y a des effets de dépossession.
Pour dire aussi : il me semble que le temps subjectif de compréhension des choses entre octobre et aujourd'hui est tout de même sensiblement différent. C'est-à-dire que lorsqu'en octobre, il y a eu cet effet de séduction, assez comparable à quelque chose d'une séduction perverse – et de la même façon pour la laïcité – et bien les analystes ont cru devoir en effet aller parler et dire « non » ; enfin « non mais ». Enfin, essayer de faire quelque chose par rapport à ce qui fonctionne comme une séduction. C'est pour ça que je suis assez gêné de toutes les prises de position après-coup qui sont venues tout de même, y compris d'ailleurs le Manifeste. Nous aurions signé le Manifeste s'il était venu en octobre. Mais il vient quand même assez tard. Ça veut dire que le temps subjectif de compréhension des choses, nécessairement, il est long, il change, et nous pouvons nous donner le droit de changer aussi peut-être que dans trois mois nous n'aurons pas la même idée. Mais voilà, c'est ça qui me frappe dans ce qui nous arrive, cette parenté entre le traitement de la laïcité, cet effet de frontière aussi entre psychothérapie et psychanalyste, cet effet de frontière, et aussi ces temps subjectifs tout à fait différents entre octobre et aujourd'hui qui posent le problème de ce que j'appelle, moi, la perlaboration du nom, c'est-à-dire quelque chose qui pour l'appellation psychanalyste ne peut pas être stable. L'inscription sociale du psychanalyste est problématique parce qu'elle stabilise l'appellation d'une façon qui ne nous convient pas. Donc comment faire ? Effectivement, les associations – et Eric, si en effet la question de la Passe se pose dans les associations, c'est une façon de se réapproprier quelque chose du nom de psychanalyste. Mais il faut effectivement trouver cette passerelle entre les associations et maintenant les pouvoirs publics, car nous y sommes – je ne sais pas s'il faut dire hélas, mais enfin c'est comme ça –, nous y sommes engagés à parler. Et c'est pourquoi pour ma part, j'ai quand même soutenu – même prudemment –, mais j'ai quand même soutenu ce qu'a fait le Groupe de Contact, parce qu'il fallait ouvrir en effet un espace de parole, de discussion qui soit une forme de protection – j'utilise ce terme – de protection à l'endroit de ce métier très particulier qui ne peut pas supposer une appellation stable.
Eric Didier : Ça se précipite comme ça et il faut maintenant que j'essaie de dire quelque chose. Je crois que les analystes sont prévenus quand même de ce que l'humain peut faire à l'humain. Jean-Jacques l'évoquait tout à l'heure – il y a le film sur le Cambodge, c'est tous les jours comme ça – c'est-à-dire en effet le réduire à un pur objet, à de la merde, à de la matière. Ils sont prévenus historiquement ; ils sont quand même, comme n'importe quel citoyen, prévenus du discours qui est tenu par le gouvernement actuel, qui était déjà en effet, concernant la santé mentale, tenu par le gouvernement socialiste précédent, qui avait instigué les choses. Donc, ils ne peuvent quand même pas faire les innocents sur cette terrifiante loi concernant les fous. Je ne dirais même pas la santé mentale ; déjà parler de santé mentale – et notre ami psychiatre tout à l'heure – il n'y a rien à faire, il ne peut pas dire « la folie du fou », c'est la santé mentale. On est placé différemment.
Donc quand même, ce qui se montre, c'est qu'il y a une espèce d'oubli radical par moments, dans des moments de crise, de certains analystes – je ne dirais pas tous les analystes. Ils ne sont pas dans n'importe quelle institution, je suis persuadé de ça. C'est qu'il y a des institutions qui ont élaboré un mode de fonctionnement, qui nient ce qui les fonde un par un comme analystes. C'est-à-dire qu'il y a des associations quand même d'une certaine manière de type : il y a un maître, ou un bureau qui fait le poids – d'ailleurs il n'y a qu'à lire les écrits dans la presse, comme on l'a rappelé, ce sont des gens compétents, sérieux et, nous le savons, particulièrement constipés. Ça va quand même avec. Et puis il y a quelques associations – c'est pour ça que je voudrais aussi dire à Olivier Grignon qu'il est pessimiste sur l'Inter-Associatif – qui mettent au cœur de leur protocole, disons la Passe, mais ça peut être d'autres protocoles, qui sont des protocoles qui font des trous partout. C'est même mieux que démocratique : ça fout des trous partout. C'est-à-dire qu'à tous les étages du protocole, la condition pour s'y risquer – et chacun qui s'y risque le sait – il est dépossédé de la position du savoir, de maîtrise et du savoir. C'est-à-dire participer à un jury de Passe par exemple, c'est entendre comment on déconne, comment son copain qui est au jury de Passe peut dire des conneries. C'est-à-dire exposer publiquement la bêtise même de l'analyste, même s'il peut avoir de l'esprit par moments.
Or ces associations, elles excluent ce type de fonctionnement, c'est-à-dire où tout analyste est quelconque. C'est pour ça qu'évidemment, ça prend un temps fou quand il tombe une loi préfasciste, qui est eugéniste, donc qui n'est pas très loin du discours nazi. Il faut quand même savoir que ça a des liens, même si c'est à l'insu des politiques. Donc il y a une responsabilité à appartenir à telle ou à telle association. Et donc, à l'Inter-Associatif, il y a quand même plusieurs associations qui font partie maintenant d'une Passe Inter-Associatif. Il ne faut quand même pas l'oublier, ça.
Alain Didier-Weill : Je voudrais dire que je pense que nous, analystes, nous sommes divisés entre la politique et le politique. On a évoqué rapidement – Michel l'a repris – j'étais sensible à ce que tu as dit sur Jacques-Alain Miller. Je dois reconnaître que j'ai lu ses interventions au Forum : remarquables. Il est en phase d'homme politique et c'est absolument formidable, la façon dont il pose les questions, dont il pose les problèmes. Formidable. Quand nous le suivons, là c'est vraiment en tant que dialogue avec la politique, formidable. Le problème, c'est que ce grand talent, ce n'est pas pour autant qu'il s'agit de psychanalyse. C'est extrêmement intelligent, mais il y a quelque chose de l'abandon du discours analytique.
Michel Guibal : Je n'ai jamais dit le contraire.
Alain Didier-Weill : Je sais. Mais je veux confirmer ce que tu as dit.
Michel Guibal : Et le numéro que tu as cité de la Revue Cité des Arca(?) est tout à fait remarquable sur l'intervention ponctuelle. Ça veut dire quoi ? Qu'il a une politique, qu'il se donne les moyens d'avoir une politique. Il intervient à tous les niveaux pour se donner les moyens d'une politique.
- Je ne suis pas tout à fait d'accord. Ce n'est pas aussi simple.
Alain Didier-Weill : Ce n'est pas aussi caricatural, Elisabeth. Toi, le problème, c'est que ça a l'air de tellement te plaire, la politique de Jacques-Alain. Ça te plaît suffisamment pour considérer que c'est de ce côté-là que tu te sentes bien et que tu veux aller, d'après ce que tu dis.
Elisabeth Roudinesco : …
Alain Didier-Weill :Ça, je ne le savais pas. Mais ce n'est pas parce que tu es fascinée par ce talent-là, ça n'autorise pas le rapprochement avec la question de la psychanalyse et du politique.
Elisabeth Roudinesco : Mais personne ne me fascine.
- Alors il a du talent. Qu'il le garde. Il est reconnu, ce talent. On continue. On s'occupe de nos affaires.
Michel Guibal : Je ne sais pas si vous avez une idée de la différence entre la tactique et la stratégie. On peut être d'accord avec sa tactique, reconnaître qu'elle est remarquable et pas être d'accord avec la stratégie à long terme.
- Et puis Laurent a demandé la parole et on termine.
Elisabeth Roudinesco : Ecoute Alain, je voudrais juste quand même te dire quelque chose. De dire que je suis fascinée par ceci et cela. C'est quand même incroyable que vous lui ayez laissé la totalité de la place politique dans le champ. Je vais même te dire une chose, c'est que j'ai essayé au tout début – tous mes amis sont témoins – qu'il y ait un front uni. Je suis allée partout et tout le monde le sait. Quand j'ai écrit mon article à la une du Monde, c'était un appel à ce que l'Ecole de la Cause ne soit pas seule à occuper tout le terrain politique. Au lieu de quoi, on a eu le 12 décembre et la remise des Annuaires à monsieur Mattei, et l'écrasement de la psychanalyse française sous le… Il ne faut pas t'étonner qu'ensuite il ait eu un boulevard. D'ailleurs, il l'a très bien dit. Donc, vous êtes les principaux responsables de ce succès politique de Jacques-Alain Miller. Ça n'est pas moi. C'est vous. Moi je n'ai jamais changé d'avis. Ça fait vingt ans. Je n'ai pas changé d'avis. Je pense absolument la même chose de Jacques-Alain Miller que ce que j'ai écrit en 1993. Le problème n'est pas là du tout. Le problème, c'est la faillite de vos sociétés devant le pouvoir politique. C'est une catastrophe, ce que vous avez fait. Alors, vous allez le comprendre dans quelque temps. Ce n'est pas tout de suite. Mais ça va vous revenir. Ça, c'est sûr et certain.
Alain Didier-Weill : Je ne suis pas convaincu par ce discours.
Elisabeth Roudinesco : Je sais. Malheureusement.
Un homme : J'ai bien aimé tes quatre modèles, Alain. Ça me fait revenir à la réflexion d'Olivier Grignon sur un petit peu un constat d'échec ou d'épuisement ou de fin. Mais est-ce qu'il y a une alternative à procéder par de l'Inter ? Est-ce que nous avons le choix ? Je crois que non. Nous devons éventuellement constater que cet Inter-là, tel qu'il était construit, effectivement avec des faux frères à l'intérieur, c'est-à-dire des grosses associations qui n'avaient rien à foutre de travailler de cette façon. Peut-être que cet Inter-là a vécu. Mais nous ne pouvons peut-être pas faire autrement que de constituer une force politique ainsi constituée qu'elle contient en son sein des blancs, des vides. N'ayons pas peur du vide. Ceci étant, ne soyons pas fascinés par ce vide-là. Ça ne nous rend nullement impuissants. Nous pouvons collectivement représenter une force et signer, à mon avis, toutes les pétitions qui se présentent et qui peuvent amoindrir, détruire, faire reculer le gouvernement. Signons-les. Mais ce n'est que la première étape. Parce qu'effectivement, ça c'est de la broutille. Parce que le vrai front, il est derrière. Je suis tout à fait d'accord avec Alain là-dessus.
- Laurent Le Vagueresse et puis Claude Rabant, vous voulez bien parler brièvement.
Laurent Le Vaguerèse : La question n'est pas de signer des pétitions. Mais on est tombé sur la tête ! Aujourd'hui, depuis trois mois, Jacques-Alain Miller organise des forums, rassemble du monde, fait intervenir des intellectuels, intervient dans la presse. Mais où sommes-nous, les autres ? Qu'est-ce que nous faisons ? En quoi nous construisons un rapport de force politique ? En quoi nous défendons la psychanalyse ? Est-ce que vous croyez une seconde que le public, que les gens, ça les intéresse de savoir qu'on a un amendement Mattei ? Ils s'en foutent totalement. Mais signer des pétitions, ce n'est pas construire un rapport politique. Construire un rapport politique, c'est effectivement ce que fait actuellement Jacques-Alain Miller tout seul, comme l'a dit Elisabeth, auquel on a laissé un boulevard, alors qu'il était dans une situation catastrophique. Ça fait plusieurs fois qu'il nous fait le coup ! Ça fait plusieurs fois que Jacques-Alain Miller est acculé dans le mur. Moi je voudrais quelqu'un à Œdipe qui soit un caricaturiste, qui fasse des dessins, qui nous montre à chaque fois Melman en train d'essayer d'attraper Miller, et Miller qui à chaque fois s'en sort. C'est ça qui se passe. Or aujourd'hui, le seul qui construit ce rapport politique, c'est Miller. Et nous, on ferme notre gueule parce qu'on a les fesses serrées. Voilà ce qui se passe. Alors ce n'est pas en signant des pétitions dans lesquelles on modifie la deuxième ligne du troisième alinéa que ça changera quoi que ce soit.
— Claude Rabant dit la dernière chose. Et c'est fini.
Claude Rabant : Juste un mot pour relier cette question politique, qui est la nôtre en ce moment, à ce qu'Alain Didier-Weill évoquait tout à l'heure sur la question sexuelle et la question de la libération, car je pense qu'il y a quelque chose qui relève du même type d'illusion. Si nous en sommes là, dans cette impuissance politique, il y a des raisons et il faut analyser aussi ces raisons. Je pense qu'une des raisons, c'est une illusion qui tourne autour de ce fait-là qui serait à rapprocher. J'ai eu l'occasion de relire un certain nombre de textes sur la question sexuelle des années 1970 : on voit qu'il y avait alors cette illusion – qui a été notamment mise à mal par Michel Foucault dans ses derniers travaux – selon laquelle la libération sexuelle en tant que telle pouvait avoir des conséquences politiques, et que jusqu'à un certain point la libération sexuelle pouvait suffire à constituer une politique. C'était généreux, c'était magnifique, c'était délicieux, mais c'était une illusion. C'était une illusion dont Michel Foucault a grandement contribué à nous libérer à l'époque. Je pensais en écoutant le discours d'Alain Didier-Weill tout à l'heure, que si généreuse soit cette idée de « l'inter », avec une façon spécifique de travailler qui nous distinguerait des autres, et notamment de l'école millérienne, il y a sans doute un même type d'illusion qui consisterait à croire qu'un certain mode de travail psychanalytique suffirait à constituer une politique. Et là, c'est une vraie question, qui mérite d'être discutée entre nous…
— Est-ce qu'on peut avoir une illusion ?
Claude Rabant : C'est l'illusion qui nous a. On ne peut pas l'avoir, mais c'est elle qui nous a.
Catherine Delarue : En somme, si on convoque une autre Agora, ça pourrait être justement pour apprécier maintenant les enjeux qui ont été, dans un certain désordre et avec beaucoup de vivacité aussi, remis entre nous. C'est-à-dire par exemple celui de cette illusion politique : quelle est l'illusion politique des psychanalystes et des associations de psychanalyste ? Ou reprendre aussi la question que posait Claude Rabant tout à l'heure : qu'est-ce que les psychanalystes ont fait de leur voix ?
Au revoir. Il est 19 heures. Merci
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