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N'ayons plus peur!
Enquête sur une épidémie contemporaine (et les moyens d'y remédier)

Voilà un livre qui révèle ce qu’il en est des soubassements de notre subjectivité dans la société contemporaine, et ce, sous le prisme de différents registres : actualité, médias, pédagogie, religions, médical, diététique, etc. Le sous-titre suffit pour donner un avant goût au lecteur de cette maladie actuelle dont pâtit le sujet : Enquête sur une épidémie contemporaine (et les moyens d’y remédier). Ali Magoudi montre, de manière brillante et subtile, comment la peur infiltre nos comportements, pensées et croyances sans que nous puissions nous en rendre compte. Elle est devenue une boussole  pour l’intimité du sujet et sa manière de se situer dans le vivre ensemble. Ce processus est tel que le sujet ne peut plus identifier là où il en est avec la peur. Les discours environnants activent à merveille le registre de la peur et de la catastrophe au point de flouer et de brouiller les véritables sources de ces peurs. Le sujet finit par se soumettre à elles,  en escamotant parfaitement son implication dans cette affaire et le fait que ses propres peurs, à lui, se fondent sous le règne du catastrophisme ambiant, à tonalité politico-social. Ce processus mène à ce que le sujet disparaisse complètement enseveli sous « des rhétoriques de la catastrophe, s’appuyant sur le couple danger-peur, en apparence indissociable, inonda(e)nt l’espace public » (p 8). Quelque chose dans ce processus, voire dans ce dispositif de gouvernance, conduit à tenter de faire disparaître tout écart entre l’individuel et le collectif. De l’un à l’autre, la peur est un solide ciment qui vise à effacer pour chacun ses propres formations symptomatiques. Le sujet semble délicieusement attrapé, voire mordu par le discours ambiant catastrophiste. L’auteur, commence son enquête à cet endroit. Pour quelles obscures raisons, ce discours s’infiltre comme une sous peau au sein de l’intériorité ? Pourquoi le sujet y tient tellement au point de méconnaître ou d’ignorer ses propres zones de peur, d’effroi et de terreur ?

Pour Ali Magoudi, il ne s’agit pas de penser comment ce discours façonnerait une nouvelle subjectivité mais plutôt d’entrapercevoir ce qui, dans ce discours ambiant, cause au sujet, à tel point que cela lui donne l’impression de n’y être pour rien. Ainsi, désormais, ce n’est pas lui qui est aux prises avec des peurs variées mais le discours ordonne pour lui un état de danger auquel il répond par des formules de protection, contra-phobique.

Ces phobies de « l’ordinaire » dont presque tous les patients nous parlent en se soutenant de l’actualité, d’internet, des médias, mettent à sec l’analyste pour les interroger, tellement l’affaire est « sous peau » et pourtant pleinement dehors. Puisque après tout, sous le régime de ses peurs, le patient s’évacue de lui-même. Ce n’est pas lui qui a peur mais le discours ambiant qui décrète le régime de la peur à tel et tel endroit. Et l’auteur de dire « spécificité contemporaine, nombre de pratiques dans le domaine de l’hygiène, des régimes alimentaires, de la pédagogie, de la communication ou de la protection des personnes relèvent de peurs qui s’ignorent, alors même, qu’elles sont élevées au statut de normes sociales par une interprétation spacieuse d’un monde où tous les enfants à naître sont supposés être emportés par l’apocalypse à venir. » (p 10)

À la lecture de cet ouvrage se découvre que nous vivons sous l’empire de la peur réduisant de beaucoup nos symptômes à n’être que la continuation fidèle du discours ambiant. Étonnamment dans ce processus, plus le sujet s’ignore dans la peur et plus celle-ci grossit. Les phobies sont en fête et les remèdes échouent à les rendre plus dociles. Cet essai aurait pu tout autant s’intituler « l’empire de la peur et ses bienfaits sur le sujet ».

Or, la peur est une vieille compagne pour le sujet qui a un corps. L’emballement pulsionnel engendre dès le jeune âge une série de peurs. La clinique de l’enfant est un témoignage direct de l’aspect janussien de la peur ; fabricant dans la même lancée attraction et répulsion. Dans le meilleur des cas, l’enfant joue avec ses peurs, et il en redemande car celles-ci travaillent pour lui la machinerie pulsionnelle. Qui n’a pas entendu un enfant redemander inlassablement à ses parents de lui conter pour la énième fois l’histoire la plus terrifiante qu’il connaisse avant de s’endormir ? La peur lie et délie. Elle contribue à former la subjectivité comme liaison et écart avec le corps tout en la bridant.

Le goût de la peur est une affaire profondément subjectivante et objectivante. La peur objective : « j’ai peur de ceci ou cela ». Et même temps, cette peur-là, me concerne dans ma réalité subjective singulière. Or, dans ce processus actuel, disparaît la part subjective (et subjectivante) au profit d’une objectalisation illimitée des peurs, qui désormais perdent leurs liaisons avec le dedans. En réalité, l’incrustation se renforce plus qu’elle ne s’éloigne.

Ali Magoudi se lance dans une série d’hypothèses éclairant ce phénomène. Toutes les peurs mènent au rapport très paradoxal de l’homme à la mort. Il s’appuie sur cette phrase d’Épicure : « Quand nous sommes là, la mort n’est pas là. Quand la mort est là, c’est nous qui n’y sommes pas. Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns elle n’est point, et que les autres ne sont plus. » (p 7) Autrement dit, si toutes « nos » peurs (petites et grandes) mènent à la peur de la mort, autant dire, qu’il y a duperie. Par la peur de la mort, le plus souvent voilée, le sujet tente de récupérer quelque chose de cette affaire où structurellement il n’y est pas. Ce que d’ailleurs, les enfants comprennent merveilleusement bien et très tôt, d’où l’inefficacité de nos réponses face à leurs questions sur la mort. Alors, que les adultes restent, eux, piégés dans le projet de récupérer quelque chose de cette mort qui les regarde et pourtant ils n’ont pas accès à la mort en tant que telle. Est-ce à dire que la peur proviendrait de cette effraction engendrée par le fait de vouloir tout autant être là où le sujet ne peut y être ? Il se récupère dans le scénario de la peur afin d’éviter de penser son absence, qu’il ne peut penser structurellement.

Le livre d’Ali Magoudi gagne à être lu à la lumière de l’enseignement apporté par la clinique de l’enfant sur la peur. Ces petits chercheurs nous montrent comment nous y tenons à la peur et à la mort. Nous avons habituellement tendance à penser que c’est eux qui y tiennent mais cela n’est que la face apparente. En revanche, eux tiennent à nous indiquer le point de disjonction fondamentale entre la réalité (nos fantasmes) et le réel de la mort.

Le discours ambiant catastrophiste est adopté avec pour visée que le sujet se débarrasse de ses propres peurs en les y noyant. Mais voilà, qu’elles ne le lâchent plus d’une semelle ! Ainsi, il fait sienne l’idée que la mort est bel et bien partout. Elle rôde de toutes parts. Les prouesses technologiques, l’avancée de la science, la mort de Dieu, ne feraient-ils pas que le sujet, fondamentalement, a peur de perdre ses peurs ? Et par conséquent, il ne cesse de s’accrocher à ce discours catastrophiste qui le pourvoit en peurs diverses et variées ?

Selon l’auteur, la société contemporaine peine à faire tenir, pour les vivants, un « traitement symbolique » de la mort (p 61). La séparation de l’État et du religieux a ouvert la voie à la laïcité, comme chance du vivre ensemble, si ce n’est que cela induit un vide béant quant au traitement de la mort, dans le collectif. Le sujet doit se débrouiller seul de cette chose qui le regarde et pourtant le dépasse tellement. Il se retrouve démuni d’une part face à sa peur de la mort et d’autre part face à ce qui relève du désir. Tout s’accorde à penser que cette liberté, liée à la vacance du religieux au sein du politique est, très souvent, colmatée par des peurs innombrables, qui ne sont plus traitées par les textes sacrés, les rituels et autres pratiques édictées.

La peur, cette vielle compagne, appelle inlassablement le commandement et son besoin de soumission. À suivre Ali Magoudi, nous pourrions penser que le discours catastrophiste, qui nourrit les peurs, viendrait se substituer au commandement divin perdu par la laïcité. Il écrit : « dans les cultures monothéistes, la cause semble entendue ; que les créatures se soumettent au commandement de leur créateur, qu’elles abdiquent toute velléité de transgression et la crainte, celle de la mort, leur sera épargnée … Pour éviter la peur, il est nécessaire de craindre le Seigneur. Les pratiquants orthodoxes de toutes les religions du monde nous l’enseignent : il n’y a pas d’obéissance mais seulement des preuves d’obéissance. Effets de cette règle : l’Autre, féroce, insatiable, en exige toujours de nouvelles et de plus probantes. Si, dans cette logique de la servitude, la peur déclenche l’allégeance, la mise en conformité avec les rituels exigés par la loi renforce la crainte de l’Autre. Bref, plus on obéit au commandement, plus on a peur de la figure du commandeur. Avantage indéniable, néanmoins, de cette autodiscipline : au moins cesse-t-on d’avoir peur de tout, pour ne craindre que l’Un. Au moins procède-t-on au troc soumission contre fiction d’éternité, soumission contre promesse de suppression de la mort : venue du Messie avec son ère de paix et de bonheur éternels, accueil au paradis ou résurrection à la fin des temps. C’est ainsi que, ayant inventé une protection adéquate, même imparfaite, contre les peurs, les communautés religieuses perpétuent l’équilibre qui préserve les membres des paniques généralisées. » (p 80- 82)

 

L’auteur avance l’hypothèse d’une dérégulation dans le collectif du traitement de cette peur fondamentale de la mort qui mène le sujet à emprunter le catastrophisme ambiant pour traiter de sa position de pauvre mortel. Ainsi, il ajoute : « les peurs (…) se développent dans nos espaces de civilisation contemporaines car la mort n’est pas (n’est plus ? est mal ?) traitée symboliquement par le collectif. »

Il ne reste plus qu’à lire cet ouvrage pour s’approcher de cette question centrale : Par quels mécanismes en sommes nous arrivés à une désagrégation des fictions traditionnelles ? Et avec quelles nouvelles fictions s’organisent nos subjectivités de mortels sexués ?

 

 

 

                                                                                                               Karima Lazali

                                                                                                               Psychanalyste