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Faire parler le destin
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KLINCKSIECK
Laurence Kahn
Faire parler le destin
L'œuvre de Freud ne renvoie pas seulement à la fondation d'une pratique thérapeutique ; elle
reflète aussi un bouleversement de la conception de l'homme et du fait culturel. Mais entre le livre
fondateur de la psychanalyse, L'interpréîaïion du rêve (1899), et le dernier texte publié de son vivant,
L'homme Moïse et la religion monothéiste (1939), le monde bascule et Freud modifie profondément
les modèles qui lui permettent d'élucider ce qui échappe radicalement à la conscience et à la volonté
des humains : le rêve, le symptôme, la névrose, les forces pulsionnelles, mais aussi le processus
culturel et ses échecs répétitifs et destructeurs.
Dans sa première conception, Freud se réfère en particulier à la « faute tragique » reçue des
Grecs, nommément à Œdipe Roi de Sophocle, pour envisager la violence meurtrière au cœur de
l'inconscient et la culpabilité civilisatrice - une conception encore animée par l'espoir que la
compréhension du destin psychique qui asservit l'humanité aboutira à plus de liberté. C'est cet idéal
d'émancipation qui est mis en déroute par la guerre de 14-18, tous les idéaux, y compris ceux promus
par la psychanalyse, devant être dès lors réinterrogés. Freud, après 1920, s'y emploie sans relâche,
remaniant son appareil théorique pour faire place à l'intraitable sauvagerie, tout en appelant à la raison,
seule capable de s'opposer aux puissances nocturnes.
« Faire parler le destin » serait la manière d'expliciter cet ensemble de forces psychiques qui
tient captive l'humanité : de l'inconnaissable tel que Freud l'hérite des romantiques aux mythes
anthropologiques rendant compte de la primitivité, de la controverse avec les détracteurs de
l'inconscient à la réflexion sur l'assise scientifique de la psychanalyse, Freud affronte l'évaluation
critique des « préjugés enthousiastes » du Siècle des Lumières et parcourt le chemin d'une désillusion
dent nous sommes les héritiers directs.
Dans cette relecture de Freud, Thomas Mann s'est souvent imposé comme l'interlocuteur qui,
au delà de leur commune relation à la culture allemande et à Goethe, a partagé répouvante lucide face
au désastre qui s'avançait.
De ce désastre, on peut se demander aujourd'hui quels sont les effets sur le devenir de la
psychanalyse. Celle-ci est-elle seulement aux prises avec une « crise », ainsi que semblent le
considérer nombre d'analystes ? Ou bien avons-nous à faire avec la conséquence autrement
problématique, sur la pratique et la théorie analytiques mais aussi sur la culture, de l'effondrement
d'une scène - la scène tragique - qui avait permis jusqu'alors de concevoir le destin humain et la
symbolisation de la vie psychique ? Dans ce cas, quel pourrait être le destin du destin ?