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Les recommencements

"Vétéran de la guerre du Vietnam, Al Moon vit en solitaire sur les terres de sa tribu, en Californie du Nord. À mesure que la violence et les destructions écologiques s’abattent sur la réserve, d’anciennes angoisses refont surface. Al n’a plus le choix : il doit prendre la route pour affronter ce qui le hante, et retrouver les hommes de son bataillon. Chaque rencontre sur le chemin dévoile un pays divisé, aux prises avec ses propres blessures. Affronter la vérité est alors la plus rude des épreuves."

 


 

RENCONTRES !

A propos du film : LES RECOMMENCEMENTS de Isabelle INGOLD et Viviane PERELMUTTER

(en salle à partir du 21 octobre 2026)

C’est un très beau documentaire que nous proposent Isabelle Ingold et Viviane Perelmutter. Un film d’une grande cohérence, où images, paroles et musique soutiennent un propos profond sur la société américaine, sur son passé, sur la crise environnementale.

Le film a pour fil conducteur la rencontre avec un homme âgé d’une soixantaine d’années qui vit en Caroline du Nord aux marges de sa tribu indienne, les Yuroks, et qui a pour projet de rejoindre d’autres vétérans de la guerre du Vietnam à Kansas. Les premiers plans nous invitent à découvrir lentement l’environnement aquatique de ce peuple et le film nous conduit ensuite dans une suite de mouvements qui s’entrecroisent logiquement.

Mouvements des cycles naturels : la terre sa faune et sa flore, la rivière, la remontée des saumons à contre-courant pour la ponte et pour mourir, la lune, les nuages... Déplacements de Al Moon entre différents lieux : lieux de pêche, grandes plaines sillonnées par des camions et caravanes, motels et stations-services, maisons abandonnées… Et pérégrinations de sa pensée quand il raconte son passé de soldat, quand il révèle les circonstances de son engagement dans l’armée, et quand il parle de son enfance, de la vie de son peuple indien vaincu et de ses rêves.

Le travail de montage des réalisatrices participe de l’entrecroisement de tous ces mouvements, de leurs interrelations, de leur enrichissement mutuel. Ainsi, vers la fin du film, nous sommes spectateurs des efforts des saumons vers leur lieu de nidation et d’une longue séquence de lents courants de la rivière, chargée de petites particules, rythmes qui semblent correspondre aux mouvements psychiques de Al Moon.

Ce parcours se déploie en de multiples questionnements : comment se fait-il que je me retrouve dans l’armée américaine qui a massacré les tribus indiennes dans le passé ? Pourquoi aujourd’hui à plus de 60 ans, aller rencontrer des camarades et faire revivre le passé de la guerre et son lot de massacres là-bas ? (Quand tu commences à tuer, c’est facile de recommencer…Que peut-on faire d’une chose pareille ? (…) Tout était en place pour l’enfer, en suis-je sorti ?...On ne guérit pas d’une chose pareille.)

Et nous sommes embarqués aussi dans une autre remontée dans le temps, celui que fait Al Moon dans son passé familial en révélant in fine ce qui a motivé son engagement. De même, les premières images du film (des pêcheurs s’activent sur un lac) se nouent aux dernières (la progression des saumons à contre-courant), alors que l’on a appris que la population locale ne peut plus vivre de cette pêche étant donné la dégradation de l’environnement naturel.

On assiste donc à l’enchevêtrement de différentes temporalités, au dénouage et au re-nouage des différents fils qui trament l’histoire de Al Monn, qui a co-écrit le film. L’analogie avec la démarche d’une psychanalyse est frappante : la recherche initiale d’un auditeur par Al Moon qui raconte des évènements passés, des rêves et des éléments de la vie indienne ; la présence discrète des réalisatrices tout au long du film ; le point de capiton lacanien qui articule fin et début d’une phrase, début et fin d’une séance ainsi que début et fin d’une vie ; et surtout la subjectivation du protagoniste, la transformation progressive de son rapport à son environnement et à sa vie.

Tout au long du film, nous partageons les rencontres d’Al Moon avec des connaissances mais aussi avec des inconnus, qui lèvent un petit pan du voile qui recouvre son histoire, et qui la transforment également. Le travail de montage de la matière filmique s’apparente bien au travail séquentiel de l’analyse, qui nécessite le rituel des séances. Et en tant que spectateur, on a l’agréable impression d’être plongé dans le fil d’une histoire que l’on contribue à construire au fur et à mesure de son déroulement.

Il est fréquent d’entendre : ‘le passé, c’est le passé ! moi, je ne veux pas le remuer, car on ne peut le changer !’ A l’encontre de ce propos, la psychanalyse peut soutenir qu’une personne peut changer son passé ! En effet quels que soient les évènements, le passé d’un individu est devenu mémoire constituée de lettres et signifiants plus ou moins refoulés, déniés ou forclos, articulés à des affects, mémoire que l’analyse va progressivement réagencer, découvrant et recouvrant le réel spécifique à chaque sujet, le réel lacanien désignant un reste non symbolisé. La force du film est ainsi de donner à voir comment un sujet se débrouille avec le réel de son parcours personnel, lié au réel de l’histoire (la guerre du Vietnam) et au réel contemporain (la destruction de la nature et le délitement du lien social). 

La réussite de l’entreprise artistique de Isabelle Ingold et Viviane Perelmutter tient sans doute à leur manière de faire du cinéma. Seules, elles assurent la réalisation de l’ensemble du film : l’écriture (avec la collaboration de Al Moon), les prises de vue, le son et le montage, et toutes deux à ces différentes places, selon les circonstances et l’inspiration et elles ont vécu de nombreux mois avec lui dans ses déplacements. L’étonnante musique qui accompagne certaines scènes (composée par Liesa Van der Aa) a également été montée par elles deux.

L’invention fait partie du processus analytique, création de métaphores, création d’images pour mettre à distance le réel traumatique, pour tisser une forme de toile langagière et constituer un refoulement non pathologique. Dans ce film, on voit que les images, le son, la musique, la nature et donc le cinéma, participent de ce processus de mutation. Quand il y a vraie rencontre, la pulsion de vie peut vaincre les processus mortifères, la vie peut reprendre. Au lieu de la répétition mortifère, s’engage un processus de recommencement.

Home is a place some of us never find. Telle est l’inscription que l’on peut lire sur une caravane qui défile dans la plaine. Ce film aura sans doute permis à Al Moon de trouver un peu plus sa place dans le monde. Nous également.

Jean-Yves Brouzic

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