Les recherches de théorie de l'art concernant la sculpture sont très peu nombreuses pour ne pas dire presque inexistantes. C'est dire si le projet de Luc Richir est novateur et audacieux, sinon intrépide. L'auteur du présent ouvrage a l'ambition de proposer une approche de ce qu'il appelle "le réel de la sculpture", "son impossible", "l'impasse faite sur l'unité du voir". En effet, l'approche de la sculpture nous confronte à une perception décousue, à une vision éclatée, tout à l'inverse de l'approche de la peinture tant de fois analysée.
« Ce qui se manifeste dans la sculpture, c'est que l'infinité de ses aspects nous interdit toute vue globale de l'objet. On ne parvient jamais à voir toute une sculpture. En elle, quelque chose se dérobe, et pourtant rien n'y est à vrai dire invisible. Ce qui se dérobe, c'est la possibilité fantasmatique d'être Dieu, (modèle théologique du voir absolu, de la conscience transcendantale), autrement dit d'abolir, le temps d'un regard, ce qui nous fonde à être en corps ».
Nous rencontrons dans ce livre l'analyse des oeuvres de Cellini et Giambologna qui contorsionnent la figure en variant les profils, du Bernin suggérant la présence d'un point de vue divin. de Rude et Rodin conformant la figure à une série de gestes qui suivent une logique narrative, ;Un développement temporel.
Mais l'analyse nous conduit également au seuil des réflexions théologiques lorsqu'elle démontre le rapport - toujours impensé - entre les théories esthétiques les plus courantes centrées sur la vision et la conscience transcendantale. C'est dans cette perspective que l'auteur analyse des textes fondamentaux de Nicolas de Cues, de Jean Scot Erigène, sans oublier Giordano Bruno, penseurs à l'origine de conceptions nouvelles de l'espace. A travers eux, c'est au rejet du corps par la philosophie que nous sommes renvoyés, rejet que met en acte la confrontation réelle avec la sculpture. D'où proviennent les difficultés qu'éprouve depuis des siècles la pensée de l'an pour approcher l'oeuvre des sculpteurs, laquelle occupe pourtant une large place dans l'histoire de l'art.
Le travail de défricheur que propose Luc Richir dans son ouvrage sera, on peut l'espérer, la source d'un renouvellement de la recherche esthétique. Une voie est ici tracée qui, par l'analyse minutieuse des propos des praticiens et de leurs oeuvres, par l'examen des textes philosophiques et théologiques, devrait lever l'inhibition dont il faut bien faire le constat et souhaiter le dépassement