Xavier Audouard, tu avais donné ton cœur, tu « croyais », mais
en qui, ou à quoi ?
« Je crois en l'acte dont le devenir est l'homme
qui fait l'homme déjà ce qu'il n'est pas encore,
en ce qui le travaille et qui fait la somme
des vivants du passé qui ont marqué mon corps
le faisant toujours autre, en avant de lui-même.
Je crois en ce chemin, ailleurs, qui m'est ouvert. »
Remplaçons « l'homme » par « l'humain » qui se réfère aux
hommes et aux femmes, et rime avec la « main » pour devenir ce
« maintenant » qui définit le « présent ». Un « présent », c'est un
cadeau, et le plus beau des cadeaux, c'est cette » présence » ce qui
rayonne et donne ce qu'elle n'a pas, « l'être-avec », ce « Mit-sein »
qui, plus que le « Dasein », assure notre sécurité et notre
singularité, avant d'espérer quelque universalité.
Dans le Tao, voie bouddhique, entre « yin » et » yang »
chemine le « vide médian » qui va de l'un à l'autre, jamais l'un sans
l'autre, assurant la naissance de ces « 10.000 êtres », trinifiés
fondamentalement. C'est ce « maintenant » qui est invitation - « in
vita » - à la vie. Et c 'est ainsi que nous réalisons dans le réel de
l'espace, le temps de l'acte, un présent en devenir. Entre un passé,
plein de nostalgie, et un futur angoissant, Aristote plaçait un « nun »
fugitif, une négativité à la limite du passé et du futur. Si tout
disparaît, à peine apparu, l'angoisse d'abandon culmine, mais si nous
prolongeons ce « maintenant » pacifiant, dans un « acte de silence »
à l'écoute de l'autre, au rythme de l'autre, alors notre présence prend
son essor, devenant « praesentia » - « au service de l'autre »
le latin utilitarise la présence, mais le grec - « parousia » la divinise
faisant apparaître l'éclat du divin dans l'autre. Le grec
est plus mystique, il ose interroger le divin, ce que tu ne cessais de
faire à ta façon : Dieu, dans les trois grandes religions, est celui
qui me parle, mais que je ne peux pas voir. Affirmation de la parole,
négation du vilsible. Nous avons attendu le Xxe siècle pour
reconnaître que la parole est l' objet essentiel de notre vie fœtale.
Bien avant que je naisse, jeunesse, l'audible s'incorpore,
subtilement, se fait sentir. « Wo es war, soll Ich werden »
Pourquoi affirmer qu 'il existe cet Être Premier, affublé d'une
barbe et d'une majuscule, avec cette prétention d'être « tout
amour » ? « Ne nous montons pas le bourrichon, ce n 'est pas parce
que la parole a des effets, d'inconscient, qu'il faut la diviniser. »
Lacan ne cessait de le rappeler. En ces temps de Carême et de
«Semaine sainte » certains affirment une impossible Résurrection,
transformant le « thoma » grec qui était l'émerveillement et
l'étonnement, le propre du philosophes, pour en faire, avec la
chrétienté, le « miracle », cette négation de la mort.
Si Xavier faisait surgir du réel de la mort, l'acte trinitaire, le
monde du « trois en acte », ce n'était pas sans être passé, de la
poussière des étoiles à cette terre où les physiciens nous ont montré
qu'au fondement de la matière, les « quarks » ne s'associent que
trois par trois, pour constituer les nucléons. Ainsi le père, la mère,
l'enfant forment-ils le noyau essentiel de toute famille, le rôle du
troisième, père aussi bien que mère, étant de délivrer en coupant le lien de
symétrie et de dépendance qui emprisonne dans une relation duelle et
mortelle. Au moment où Lacan découvre ses mathèmes et son nœud
borroméen, Xavier le quitte pour plonger son regard dans le ciel,
photographiant les « amas 30 ». Les trois frères Borromée, ces
« vents ensemble »,, et jamais l'un plus important que l'autre, toujours
« dessus - dessous - dessus », ne sont pas sans nous rappeler que les
astres circulent sur une ellipse à double foyer, l'un solaire, l'autre
« virtuel » selon Kepler, c'est-à-dire « plein de force » alors qu'il n'y
a rien, l'ellipse l'indique, « en leipô » - « ça manque là-dedans », la
psychanalyse étant, avec les mathématiques et la logique moderne,
une retombée de la pensée képlérienne, qui privilégie le manque, le
vide médian, le trois, chiffre venu du fond des âges, « attracteur
étrange » disais-tu, où le plus lointain se fait proche, comme
/'ennemi « hostis » peut devenir « hostis » l' hôte, dans ce lieu
étrange « hostipes » devenu par métathèse « hospites », l'hôpital ».
Si la nucléosynthèse, au cœur des astres assure les ruptures de
symétrie qui initient l'univers des choses, comment le sujet, apparu
fugitivement entre deux signifiants, peut-il, dans l'acte de présence,
devenir « thumos », cœur, vie affective, âme, pour s'épanouir dans
l'incantation des effets du Trois ? La philosophie comme la théologie avec
l'avènement de la science, fut « traumatisée » par la psychanalyse, qui eut la fonction socratique, décisive, de faire vaciller les « semblants » de
notre civilisation, et nous sommes, par toi, invités a l accueil de ce
Trois, de cet Autre fondamental, ouverture en laquelle la « psucho-
analusis » consiste.
Merci, Xavier, de nous avoir sans cesse rappelé
ce temps qui n'est pas d'éternité mais de ternarité, avec ce désir de
l' analyste, qui place tout objet « a » en dominance, sur un savoir à
prétention de vérité, ce qui permet au sujet de produire les signifiants
qui le déterminaient à son insu. A l'envers du discours du maître,
l'analyste invite à être toujours dans ce trois, de l' affectif, jamais
dans la dualité des corps objectivés, mais dans une relation où un et
un, ça ne fait pas deux, mais trois, d'entre d'eux deux. « Mort, où est
ta victoire ? » si « ici et maintenant », encore, le passé se
prolonge en deçà du langage, s'affirmant dans la durée, à travers le
temps et l'espace, dans la liberté d'une séparation, qui n'est pas
abandon, mais promesse de conserver cette « sécurité de base », et
cette diabase, quand l'acte, coupure de la réalité par le
surgissement du réel, vient illuminer cette réalité, d'une présence
apaisée, quand l'oiseau d'Athéna s'envole à la fin du jour, comme à
la fin de toute vie. Présence auréolée d'absence, tu resteras, pour
nous, ce foyer « virtuel », dans ton silence si créatif, car maintenant
ton acte est définitif.
Bernard This