Inter-Associatif Européen de Psychanalyse
27 mars 2004
Françoise Wilder : C'est une aventure dans laquelle on s'engage comme me le disait une petite fille il y a plusieurs années –maintenant c'est une jeune femme mère de famille. Un jour, quand elle était petite, elle m'a dit : « Comment sait-on ce qu'on va dire avant d'avoir parlé ? » Je suis restée avec cette question : comment sait-on ce que va être cette agora avant de l'avoir tenue ? Nous sommes en effet dans cette dimension d'aventure,après avoir passé des semaines de réflexion, de préparation, un peu erratique, en tout cas désordonnée. Mais enfin, nous souhaitons que ça ait lieu. Qui invite ? Qui participe ? Et à quoi ? Voilà ce que je vais essayer de dire maintenant.
Je m'appelle Françoise Wilder ; je travaille à Montpellier ; je suis membre des Cartels constituants de l'Analyse Freudienne , une association qui a été fondée il y a 21 ans exactement. Ici, à cette table, je vais dire le nom de ceux qui sont là. A ma gauche, mon collègue Guy Ciblac, membre de la même association, les Cartels ; à ma droite, qui va présider cette première partie avec moi : Daniel Bonetti, du Questionnement Psychanalytique, l' une des deux associations belges, membres de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse ; Jean-Jacques Moscowitz, membre de Psychanalyse Actuelle ; et Jean-Jacques Xambo, qui est psychiatre et secrétaire de l'Association Française des Psychiatres privés. Il y aura d'autres personnes membres d'autres associations. Elles diront elles-mêmes le nom de l'association dont elles sont membres quand elles parleront. J'insiste sur ceci : le caractère associatif de notre invitation.
Qui a fait l'invitation ? Eh bien, c'est un petit comité, coopté dans une des coordinations de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse qui se réunit à peu près quatre fois par an, avec des délégués de chacune des associations qui en est membre. J'en dirai les noms puisque nous n'avons pas de papier et de tableau pour écrire. Sont membres de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse, fondé il y a dix ans à Bruxelles- sont membres de ce regroupement, qui n'est pas une association justement :
Analyse Freudienne
L'Association de Chengdu (qui est en Chine, et cependant européenne)
L'Association Lacanienne Internationale
L'Association Luxembourgeoise d'Etudes analytiques
Les Cartels Constituants de l'Analyse Freudienne
Le Cercle Freudien
L'Ecole Belge de Psychanalyse
Errata
Espace Analytique
Le Groupe Antillais de Recherche, d'Etudes et de Formation Psychanalytiques
Le Groupe d'Etudes Psychanalytiques de Grenoble
Insistance
Invenzio Psicoanalitica
Le Mouvement du Coût Freudien
Psychanalyse Actuelle
Psychoanalytisc Creds (qui est une association danoise)
Questionnement Psychanalytique (qui est une association belge)
Les Séminaires Psychanalytiques de Paris
La Société de Psychanalyse Freudienne.
Il y a dans cet Inter 13 associations françaises et 7 associations qui ne le sont pas. La petite commission de six membres a été cooptée au sein de la coordination au mois de novembre. Elle a été cooptée avec la charge de suivre l'actualité qui nous sollicitait à ce moment-là. La décision de faire une Agora vient de cette cooptation. Elle a été proposée à la coordination la plus récente au mois de février et adoptée après débat .
S'il est facile d'introduire – parce que ça a un caractère d'évidence – une initiative quand une association la prend, il est difficile de l'introduire quand on est vingt et il est difficile surtout de l'introduire quand on se trouve vingt à avoir des positions différentes (mais pas vingt positions différentes !). Les positions différentes n'empêchent pas, dans la coordination de l'Inter-Associatif Européen , de parler ensemble, et de parler ensemble depuis dix ans, même lorsque cette différence nous met en opposition. Aussi, je dois signaler que l'une des associations, membre de l'Inter-Associatif, a choisi de ne pas inviter à l'Agora. Il s'agit de l'Association Lacanienne Internationale. Elle nous l'a fait savoir et donc nous le disons.
L'Inter-Associatif Européen est donc un collectif qui travaille depuis une dizaine d'années. Il a des délégués. Le signifiant Europe, eh bien il nous importe, et il nous importe pour d'autres raisons que la gestion administrative des espaces. Il nous importe au sens que Nietzsche lui donnait. C'est un partenariat de dix ans ; ce n'est pas une alliance d'occasion. Les associations non-françaises qui travaillent dans le cadre de l'Inter-Associatif – dont certaines sont présentes, comme celles nos collègues belges, par exemple,qui president avec nous– ont accepté de promouvoir cette Agora. Les associations qui ne sont pas présentes nous ont fait savoir par des messages et par des lettres, comme elles l'avaient exprimé à la coordination, qu'elles soutenaient tout à fait cette initiative. Elles nous ont dit en somme : « Ce qui vous arrive en France, traitez-le et nous sommes avec vous pour ce qui vous mobilise. » Et elles nous l'ont fait savoir de différentes façons et par des messages, dont je lirai un extrait tout à l'heure.
Que soutiennent les délégués de l'Inter-Associatif ? Ils soutiennent le trait d'union qu'il y a entre Inter et Associatif. Ce trait d'union, c'est la petite consistance qui est la nôtre. Nous ne sommes pas une supra-association ; nous n'avons pas de bureaux, pas de conseil d'administration. Nous avons un secrétariat de coordination qui change tous les six mois et qui est régulièrement assuré par une association française et une association qui ne l'est pas – ensemble donc. En ce moment, ce sont nos collègues du Cercle Freudien et nos collègues d'Invencio Psicoanalitica, qui est une association psychanalytique de Barcelone. Nous ne sommes même pas une association de ces associations dont je viens de lire le nom. Je répète donc que ce qui est soutenu, c'est le trait d'union entre Inter et Associatif. Il ne s'agit donc pas de produire une position qui serait dans le débat actuel une position de l'Inter-Associatif. En tout cas, nous n'avons pas prévu cela : produire une position de plus. Ça n'est pas parce que nous nous l'interdisons ; c'est tout simplement parce que ça nous est impossible. Ouf !
Alors que va-t-on faire ? On va mettre au débat – et je souligne le mot débat – ce que l'actualité mobilise entre nous, c'est-à-dire entre les partenaires que nous sommes. Et dans ce débat, chacun est invité à parler d'expérience. On pourrait, de la réalité de notre partenariat, déduire un principe selon lequel les associations de l'Inter-Associatif Européen de Psychanalyse auraient reconnu qu'aucune d'entre elles ne suffit à soutenir les enjeux de la psychanalyse, aucune n'y suffit toute seule. On pourrait aussi déduire du fonctionnement que je viens de décrire, que les associations s'inter-garantissent les unes les autres dans leur rapport à la psychanalyse et à cause du partenariat de travail qui les lie. Là seraient les principes. La réalité est tout autre, et nous le savons tous.
Nous reconnaissons-nous entre associations également dignes de porter au public les signifiants qui sont les nôtres ? C'est une question. Avons-nous la même considération pour telle ou telle association ? C'est une question. La réalité, vous la connaissez : les grandes, les moyennes et les petites associations n'ont pas la même considération les unes pour les autres. L'expérience le montre. Mais que chaque association de l'Inter accepte de soutenir, pas sans les autres, les enjeux de la psychanalyse., c'est quand même quelque chose à quoi nous tenons, bon gré mal gré. Evidemment, une association peut, à certains moments, penser qu'elle soutient à elle toute seule, eh bien, tous les enjeux de la psychanalyse. ! Ça fait sourire, ça fait rire ou ça met en colère. Mais enfin, le rire est un bon modérateur de la concupiscence, comme disait Pascal. Donc la concupiscence se trouve , dans notre partenariat de travail , modérée, mais elle existe.
Maintenant, pourquoi un débat et pourquoi ce débat ? Pour tâcher de penser ce qui nous arrive. La situation à laquelle nous nous trouvons, comme psychanalystes, confrontés nous dépasse, et nous le savons. Comme psychanalystes membres d'associations aussi. Et c'est bien parce que comme psychanalystes membres d'associations nous savons que cette situation nous dépasse, que nous avons besoin aussi d'en débattre avec des analystes qui ne sont pas membres d'associations. Nous sommes concernés au titre de ce que Freud appelait « l'analyse laïque », conjonction particulière entre guérir et chercher, comme il l'écrivait, et comme le citait Annie Tardits dans un texte qui a circulé sur « Œdipe. » Œdipe dont je souligne ici que c' était le lieu, le premier ouvert, à un débat. Le premier ouvert à un débat sans que les personnes soient présentes, débat qui prend maintenant existence à cause de votre présence ici, et ce qui commence à exister ailleurs aussi. Mais jusqu'à une date très récente, il n'y avait pas de débat. Il y avait des meetings, il y avait des réunions et des regroupements de réflexion, il n'y avait pas de débat entre les psychanalystes.
Pourquoi un débat et pourquoi ce débat ? Dans la situation actuelle, nous nous rencontrons avec les chercheurs, avec les artistes, avec les médecins dont l'exercice va se trouver modifié par la réglementation nouvelle de la santé, et tout particulièrement avec les psychiatres –vous en entendrez ici qui s'exprimeront – :« du système déjà là, » comme le disent nos amis danois, « nous presse ». Se trouve partout mis à mal le sujet ,qui est si peu de chose, intermittent et précieux, mais peu de chose.
Je vais lire un petit passage de la lettre que nos collègues danois nous ont adressée pour qu'elle vous soit communiquée : « Nous avons déjà, écrivent-ils, au sein de l'Inter-Associatif Européen, soulevé cette question de la modernité à plusieurs reprises. Etant citoyens d'un pays qui, à cet égard de développement, se trouve peut-être à précéder la France dans l'insécurité du scénario futur, nous pensons tout franchement que la situation actuelle (projet de réglementation législative) dépend directement de certains traits majeurs qui opèrent dans la modernité de la société moderne. Même si certaines initiatives politiques et législatives frappent de fait la psychanalyse et son bon fonctionnement, nous ne pouvons nous permettre de succomber à l'idée paranoïde qu'elles soient dirigées contre nous. Ecartons aussi l'hypothèse du malin génie qui nous tromperait dans la tentative d'y comprendre quelque chose. L'initiative politique est simplement et aveuglément l'effet d'une lente transformation du statut de la réalité politique – santé, bien-être, droit de l'individu, etc. – dans la société. Elle est l'effet aussi d'une mise en place d'un critère d'efficacité qui se met en place dans le système de la rationalité de la société ambiante. L'Etat, à cet égard, ne fait rien d'autre que d'exprimer ce qui est déjà là. Le législateur n'est pas contre nous, tout comme il ne peut non plus être pour nous ; il articule simplement ce qui est déjà là implicitement. A cet égard, il nous semble que notre discussion inter-associative ne concerne pas, et pas seulement, l'initiative législative française actuelle, mais toute la question de la psychanalyse comme incarnant le malaise dans la civilisation. La psychanalyse se trouve de fait en rupture avec certaines idées fixes de la modernité. Et, partant de là, la question de l'inconscient prend des accents tout nouveaux et dérangeants par rapport à cette rationalité d'Etat – santé, bien-être, individus – sauvée de son inconscient. Si la psychanalyse assume cette éthique du bien-dire dont il est question dans la convocation à l'Agora, elle ne peut pas en même temps œuvrer pour le bien-faire ou le bonheur, si ce n'est par accident. Avec nos meilleurs souhaits. »
Voilà ce que ces collègues nous ont proposé.
Maintenant , pourquoi un débat concernant l'associatif ? Parce que nous sommes un Inter-Associatif. Nous posons le fait associatif au pivot de notre travail régulier et sans doute au pivot de ce qui nous a aidés à solliciter l'un ou l'autre à parler, à inviter, à proposer ce que nous proposons cet après-midi. Nos associations d' aujourd'hui ne sont pas figées, elles bougent, elles bougeront, elles se déferont, elles s'associeront à nouveau.
Quelle est la nécessité des associations ? C'est une question sérieuse. Moustafa Safouan souhaitait nous en parler ; il n'est pas là. Il avait un engagement précédent qu'il avait oublié lorsque il nous avait donné son accord. Mais il me disait : « Poser la question de la nécessité des associations est bien différent, a une tout autre portée que poser la question de l'obligation d' y être inscrit. » Quels sont les modèles associatifs ? Il y en a plusieurs. Nous le voyons bien. Il y a des écoles, il y a des sociétés, il y a des mouvements, il y a des cartels, il y a des noms divers parmi nous. Et vous le savez vous-mêmes, quand je lisais la liste tout à l'heure de nos associations, vous l'avez entendu : il y a des noms plutôt croquignolets, des noms qui datent de certains moments d'après la dissolution, des signifiants de perplexité ; et puis des noms très sérieux, très repérables aussi de « société »,d'« association »-tout cela est daté- formés le temps passant,après les petits noms lacaniens. Moi j'appelle ça comme ça : nos petits noms lacaniens.
Il y a aussi des modèles différents ; nos associations ne sont pas du tout organisées de la même façon les unes et les autres. Il y a même des psychanalystes regroupés dans des fondations, ce qui est encore autre chose qu'une association. L'évocation de modèle ne suffit pas. Il y a très peu d'endroits où l'évocation d'un modèle suffit à faire exister la chose– c'est-à-dire quand on a démontré la réalité d'une chose, on tiendrait alors la façon de montrer comment la réaliser. Nous ne sommes pas dans cette possibilité. La question se pose à nous de savoir que faire, et d'abord que penser, et que penser en même temps que nous faisons ici et maintenant.
Il y a plusieurs niveaux auxquels poser la question de l'association : d'abord comme une question analytique. Faire partie d'une association est d'abord une question analytique au sein de la cure ; c'est aussi une question sociale ; et aussi une question politique. Voici le plan de notre travail. Il y aura ce qu'on appelle classiquement des tables rondes. La première, s'intitule « Le psychanalyste et l'institution ». Je suis en train de lire le mot institution où je croyais trouver le mot association. C'est intéressant, parce qu'en effet, une institution me paraît autre chose. La deuxième« Les institutions entre elles ». La troisième, : « Les associations, quelle histoire ?» On retrouve le mot association. ! La quatrième, : « La psychanalyse, les psychanalystes et la modernité culturelle et sociale ». Voilà ce qui nous sert de plan … sans exagérer !
Elles se succèderont. A la tribune on parlera 15 à 20 minutes, mais pas plus, parce qu'il faut qu'il y ait un rythme. Commencer sans savoir où on va ni quelle conclusion il y aura à tout ça, et s'il y en aura une. Il faut au moins soutenir un rythme. Donc il y aura un rythme. On va essayer en tout cas. De la salle on parlera aussi : on le souhaite.
Enfin, et je termine, pourquoi le nom d'agora ? Eh bien, le nom d'agora est venu d'une association, , celle dont je suis membre, et il a été porté à la coordination qui, pour sa grande majorité, s'en est saisie et l'a donc approuvé. L'agora, j'aime bien ce nom pour des raisons longues à expliquer. Mais je vais en situer une. Vous le savez,il s'agit d'un mot de la cité antique grecque. Au centre de l'agora, qu'y avait-il ? Il y avait les temples et les dieux. Même si nous avons conservé de l'agora qu'elle était l'assemblée du peuple – d'ailleurs Homère le dit comme ça –, elle fonctionnait aussi comme assemblée des dèmes, des peuples, et des tribus en Grèce. Nous en avons gardé le sens d' assemblée. N'oublions pas que dans l'agora grecque, il y avait les dieux et les temples, et que parce que la psychanalyse n'a pas été inventée pendant l'Antiquité, le centre de notre agora est vide. Il n'y a pas de temples, il n'y a pas de dieux – du moins je n'en ai pas encore vu. Les noms d'association, les noms de fondateurs ne peuvent pas jouer cette fonction, même si par moments on en aurait envie . On se trouve avec cela: il y a un vide au centre de nos agoras et ce vide-là, c'est aussi une liberté. Nous tenons de ce vide une liberté qui est celle des propos que nous allons avoir les uns avec les autres. Je vous remercie.
Je passe la parole à ceux qui vont maintenant parler : Jean-Jacques Moscowitz va commencer. Guy Ciblac continuera suivi par Jean-Jacques Xambo . Daniel Bonetti et moi présiderons.
1. Le psychanalyste et l'institution
Jean-Jacques Moscovitz :
Bonjour.
Pour reprendre cette écriture du tiret, du trait d'union entre Inter et le-Associatif Européen de Psychanalyse, -à savoir la coupure freudienne- voilà ce qui me semble être en danger face à ce qui se passe aujourd'hui. Coupure : une phrase de Lacan ici : –« c'est de la coupure dans la jouissance que se produit le sujet » (in Radiophonie) tel que la jouissance se soumet à la signifiance, à savoir que si de l'analyse a lieu, la parole analytique aussi et dés lors elle se libère, ça devrait la libérer. Et par conséquent, d'une certaine façon, bien que ce ne soit pas attendu comme tel dans une analyse, cela devrait la politiser, faire qu'elle soit politique, tout au moins nous donner un esprit critique face à la réalité de nos jours.
Il est vrai qu'une association, telle qu'elle est constituée, quelle qu'elle soit, prend le risque évident – et peut-être le sait-elle – de fabriquer une suture de cette coupure, d'être une anti-coupure. Et par là même un Inter est, pourrait-on dire, historiquement et épistémo-logiquement utile, important. L'Inter- du fait de faire surgir ce qu'on a appelé l'hétérogène, non pas à mettre en place d'emblée, mais un hétérogène qui serait en travail anti-homogène, d'anti-homogénéisation dans telle ou telle association, afin que l'analyse de l'analyste ne soit pas trop compromise dans le rapport qu'il a à son association.
Voilà le rapport de l'analyste à son association, puisque c'est le titre de cette première table ronde. Mais si chaque association, comme il est dit dans l'annonce, est seule juge pour décider de son rapport à l'Etat, du coup, du fait de l'Inter, il y a un retour de ces effets, ceux là mêmes qui peuvent avoir eu lieu du fait de certains contacts, de certains rapports que certaines associations peuvent avoir avec l'Etat. Mesurer de tels effets est un exemple de ce que nous avons appelé le partenariat.
Partenariat veut dire qu'on accepte que l'hétérogène entre des associations – pas forcément toutes, mais au moins deux– puisse avoir lieu. Et par là même cela justifie une Agora. Une agora produite par l'I-AEP devant ce qui s'est passé, nous le savons tous ici.
L'I-AEP historiquement depuis1990, date de sa naissance, n'était pas encore européen. En 1994, après différentes réunions, la fondation officielle de l'Inter-Associatif Européen de psychanalyse a lieu à Bruxelles.
Avec la situation actuelle, l'accroche politique des associations s'est faite par le biais de ces fameux amendements dont nous savons à peu près toute la teneur. Mais ça s'est fait sur un fond d'une prise en main de la psychiatrie par le biais des psychothérapies. C'est cela qui justifie la présence de Jean-Jacques Xambo, à la tribune en tant que secrétaire d'une association de psychiatrie. Le nombre de psychothérapeutes – 30 000 ou 15 000 en France, est, quel qu'il soit, énorme. Et la psychiatrie y a trouvé probablement matière à agrandir son champ, comme l'a toujours fait la médecine, c'est son habitude. Là c'est la psychiatrie, la psychiatrie qui n'est pas celle du côté où nous sommes probablement et pas scelle non plus de J-J.Xambo.
Et il est vrai que cette psychiatrie-là veut mettre la psychanalyse en son intérieur par cette prise en main des psychothérapies par le biais de la psychiatrie, celle des experts. Le rapport de l'INSERM la donne sous un nom qui est assez offensant pour les psychanalystes : la psychanalyse est devenue dans ce rapport que vous avez lu : psychothérapie psychodynamique. Le mot même de psychanalyse pratiquement disparaît, bien que ce rapport soit apparemment bienveillant vis-à-vis des analystes. Mais, ce n'est qu'astuce pour nous faire taire. Tout simplement.
Par ailleurs, dans une réunion de l'Association Française de Psychiatrie, notre collègue Vasseur, son président, avance le terme suivant : « la psychothérapie est fille naturelle de la psychanalyse ». Voilà le genre de liens qu'il estime établir avec la psychanalyse. Ce terme de « fille naturelle » est peut-être amusant, mais il laisse de coté la question du père – la question du père, centrale au freudisme, la question même de ce qu'est l'analyse. Probablement, si on faisait une étude, des psychothérapies diverses et variées, on trouverait que la question du père n'est pas abordable, n'est pas abordée. C'est une des différences avec la psychanalyse, mais ce n'est pas là l'enjeu aujourd'hui. En tout cas, c'est cette sorte de prise en main de la psychiatrie sur la psychothérapie qui fait que l'analyse, les psychanalystes, leurs associations-se sont retrouvés secoués dans un choc, comme on l'a dit dans notre annonce, qui n'a pas son pareil depuis 1945.
Oui « 1945 » a été écrit, et c'est peut-être même avant que les liens à l'Etat ont commencé. Disons que les rapports de la psychanalyse à l'Etat sont très rares depuis toujours. Il y en a eu un qui a quand même été bénéfique : c'est celui de l'époque récente où Mr Juppé était premier ministre, à propos de la Commission Girolami… Initiée par Serge Leclaire, elle est-à rappelée ici car elle a permis que les psychanalystes dont les honoraires étaient soumis à la TVA puissent ne plus l'être par équivalence aux analystes qui n'y étaient pas soumis. Et là c'est l'Etat dans son cœur même, à savoir l'administration fiscale, qui a donné – par l'intermédiaire de cette commission et de l'APUI notamment, Françoise Wilder, Moufid Assabgui, Jacques Sédat et d'autres aussi en étaient –qui a produit un résultat bénéfique entre psychanalyse et Etat.
Or depuis 1945, disions-nous dans l'annonce, voilà que quelque chose vient diviser les analystes, la communauté analytique du fait des amendements qui viennent nous secouer. Ces amendements, quels qu'ils soient, restent problématiques et pas simplement pour la psychanalyse, la psychothérapie, la psychiatrie mais aussi, le rapport Perben le montre, pour le droit et d'autres disciplines, la pléthore même de tels amendements est indicative que l'Etat se veut gérant de l'intime. Mais on ne va pas juger du gouvernement, qui va d'ailleurs probablement être jugé demain, avec les élections régionales...
L'essentiel de ce que je veux dire est combien ces amendements ont une fonction, on pourrait dire malheureuse, dans le social où nous vivons, c'est de produire de la segmentation dans différents secteurs du champ social, notamment dans certaines pratiques, et notamment dans le champ des psychothérapies probablement, bien qu'à première vue ce ne soit pas notre problème. Le problème pour nous est que ça nous segmentarise au sein de la communauté analytique. Pourquoi ? Pour des tas de raisons. Mais en tout cas, pour que l'Etat s'instaure à ce moment-là comme sauveur de la situation et ainsi de proposer quelque solution, et par conséquent, nous piéger dans une décision législative à laquelle nous n'aurons pas pris part.
Il est vrai que la psychanalyse regroupe un ensemble de personnes, la communauté analytique comme on dit, et elle serait en danger de creuser en son sein un certain fossé. Quel est-il ?
Il existe là une opposition produite entre différents bords, c'est cela qui – pour moi-, aujourd'hui, pour la première Agora que nous faisons- appelle à être dialectisé. Il y a trois pôles qui ici sont présents dans ce risque où nous sommes, trois pôles à la même enseigne vis-à-vis des amendements, et d'être donc tous pris dans cette segmentation sociale, qui risque de nous diviser les uns les autres, nous cliver. En même temps il s'ajoute quelque chose de particulier : c'est la nécessité de groupes propres aux associations d'analystes, de faire nombre, d'être nombreuses, d'être sécurisées, d'être puissantes, de se garantir par tous les moyens, pour continuer à exister. Et ça n'est pas sans problème vis-à-vis de la coupure freudienne dont il s'agit. [Car le souci du grand nombre inverse, c'est là un risque majeur, le sens de ce qui importe le plus, au point que l'association va primer sur la psychanalyse, comme si la psychanalyse était faite pour l'association et non plus l'association pour la conduite des praticiens.]
Pour être schématique, disons qu'il y a deux grandes oppositions qui nous concernent. Un pôle est irréductible aux deux autres. Ce n'est pas tripolaire. Je la dis comme ça ; peut-être que certains ne seront pas d'accord. Il y en a une qu'on peut appeler, je l'appelle, [cf mon texte in Œdipe du 25/26 12 03] : « le symptôme psy » .
Il consiste à regrouper les quatre psy: psychologues, psychiatres, psychanalystes, psychothérapeutes sous la même enseigne, et par là même d'aboutir à l'idée fausse d'une production de quelque « psycho-pouvoir », de donner pouvoir au psychisme, voire même de s'attribuer un Office national du psychisme. C'est là-la position, je ne crois pas me tromper de le dire, de Jacques-Alain Miller et de celles et de ceux qui le suivent. Ils s'y trouvent pris. Et par conséquent, pour cette raison-là, encore une fois comme au moment de la Dissolution de l'EFP en janvier 1980, pour les analystes que nous sommes, il me semble qu'on ne peut pas envisager un quelconque contact avec ceux qui prétendent se soutenir de ce symptôme psy et de vouloir le maintenir.
Restent les deux autres pôles qui sont pour le coup bipolaires, et qui peut-être excluent d'eux-mêmes ce premier pôle , ce « symptôme psy » . Quelles sont les deux sortes d'actions face à à ce qui s'est passé ? L'une, appelons-là « groupe de contact ». Il est issu de questions cliniques – il faut le savoir – c'est quand même issu de personnes qui se sont retrouvées pour parler de clinique analytique, de différents bords. On ne va pas en faire l'histoire, d'autant que ça circule sur le net. Ceux de ce groupe de contact sont donc allés voir les ministres, ils ont voulu le faire et ils l'ont fait. Et puis l'autre tendance qui semble s'opposer à ce groupe de contact, ou à ce qu'a fait ce groupe de contact, qui s' appelle par ceux qui le signent, le Manifeste : que ce soit « le front du refus » soutenu par les Etats-Généraux de la Psychanalyse, ou le Manifeste soutenu à partir de textes de Chaumon, Porge, Léeès et d'autres.
Là existe quelque chose de dialectisable. Je le souhaite. Je pense qu'on peut y arriver. Nous sommes encore avant le 7 avril qui va nous donner la réponse définitive du Parlement, et on verra bien après. Mais je crois que de l'après, on peut déjà en parler un peu.
Certes, chacun dit, ou plutôt ne peut pas ne pas dire -au niveau en tout cas au moins de l'apparence, mais semble-t-il cela va plus loin que l'apparence – ce qui est dit : « on l'a échappé belle. » On ne peut pas dire qu'on ne l'a pas échappé belle. A quoi donc ? d'être sous la menace de se soumettre à ce symptôme psy et se retrouver soumis à la question de la psychiatrie, la psychanalyse mise au pas par la psychiatrie et la plus désagréable pour nous qui soit, c'est-à-dire celle qui s'occupe mal de la folie. Celle qui va prétendre un psycho-pouvoir et a trait à quelque chose de l'expertise, de l'évaluation des praticiens.
Voilà comment poser le champ dont on a à s'occuper aujourd'hui. Ce qui peut s'articuler ainsi : d'un coté Le Manifeste, et de l'autre on pourrait l'appeler le latent, bon n'allons pas jusque là, mais enfin ce qui s'appelle le groupe de contact, du contact avec l'Etat.
Il est vrai que les mêmes effets particuliers se sont produits pour les deux pôles : c'est de participer d'une façon ou d'une autre à ce qui s'appelle le couple politique-média. C'est-à-dire d'y aller du côté des effets de manche et de listes, de listes d'associations ou de listes de personnes, faire valoir la puissance par le nombre et par une position qui s'explicite uniquement dans le descriptif, l'apparence, l'à peu près. Ce n'est pas tout à fait comme cela non plus, bien sûr.
Mais là, il y a quelque chose qui nous concerne, parce que l'analyste, que voit-il à partir de son association ? Eh bien, c'est avant tout cette nécessité de groupe, de grand groupe. Il y a des nécessités de groupe qui devraient quand même passer un petit peu au second plan, et qui pourtant se maintiennent en première ligne. [Au sens militaire du terme. D'où cela vient-il ? Peut-être de cette idée, qui a couru aux temps de la Dissolution de l'EFP, sorte de slogan maoiste lancé sur le marché culturel, du genre: « tous ceux concernés par la psychanalyse » qui met cette dernière en objet de consommation courante, et qui signifie « tous ensemble par le nombre »…]
Oui, ce couple politique-média pousse à faire liste – « est-ce que tu as signé ? pas signé ? la pétition ou pas la pétition ? etc. ». Comme si c'était le lieu même de la vérité de la coupure freudienne. Qui devient ça. Personne ne le pense en son intime , et pourtant ça a lieu au niveau collectif, du nombre. Et du coup ça justifie, pour se défendre contre le symptôme psy, plein de décisions dites politiques.
Avant de terminer, je voudrais vous soumettre un tout petit apologue. C'est qu'avec ces fameux énoncés de Mrs Accoyer et Mattei, il y a comme un jeu de mots, un Witz qui s'est produit. Les analystes, ne voyant pas le mot psychanalyse dans l'amendement Accoyer, se sont mis à courir auprès des pouvoirs publics pour leur dire : « Mais vous savez, on voudrait y être. On a à y être, parce que ceci, cela, le rapport Cléry-Melin etc… Sinon nous sommes en danger. Et puis, si on y est inscrit, figurez-vous messieurs les ministres, que nous voudrions surtout ne plus y être. Alors, s'il vous plait, dés-inscrivez-nous dans le même mouvement » !!! Eh bien, le Dr Mattei, lui, a entendu ça quelque part … Je ne sais pas s'il l'a entendu, mais on pourrait le dire ainsi dans mon histoiriole un peu théâtralisée. Et il aurait répondu ceci : « Je vais vous y mettre, vous serez inscrits pour que je puisse vous dire que vous n'êtes pas inscriptibles » ! voilà le mot d'esprit freudien, style « Cracovie, Lindberg », ou celui du chaudron troué.
D'où l'interprétation que vont en donner certains analystes : « A ce moment-là, nous serons à l'abri. » Mettre à l'abri le Witz, mettre à l'abri le sujet de l'inconscient quelque part, de sûr… Voilà comment ça tourne court, bien qu'il ait fallu cette acte-là.
Et la Laienanalyse dans tout ça ? Il est vrai que la Laienanalyse est en quelque sorte présente dans le mouvement du rapport Mattei qui avance : « Qu'importe que vous soyez médecins, psychologues ou psychanalystes, vous êtes à la même enseigne : vous ne risquez rien à condition que vous soyez régulièrement inscrits dans vos associations ». Ce qui n'est pas une mince affaire, mais à la limite, ça peut se discuter au niveau technique. Et Mr le ministre d‘ajouter « si vous êtes donc tous pareils (voilà la Laienanalyse, apparemment), vous allez faire quelque chose qui est une mise au pas par la segmentation, ça va vous segmenter quand même, car vous allez être amenés à nommer des gens en leur disant qu'ils ne sont pas psychanalystes mais psychothérapeutes».
Voilà le résultat compliqué des courses : demander à des analystes de désigner quiconque– même si ce n'est pas nommer – d'où la sortie de la laienanalyse avec le fameux « Régulation dans vos propres associations = annuaires». Ils n'iront pas au ministère, ou iront au ministrère, les annuaires vont bientôt jongler jusqu'à on ne sait ni où, ni quand. Mais l'ensemble de tous ces énoncés qui soutiennent quand même quelque chose d'une signification, vient jouer dans ce chaudron. Chaudron où on se retrouve à penser que monsieur Mattei en quelque sorte, à l'insu de son plein gré, comme on le dit maintenant, serait en place du non-analyste dans un jury d'agrément d'une Passe publique de l'analyse, Passe dans le social où nous sommes. En quelque sorte il aurait été invité comme Lacan voulait inviter Lévi-Strauss à un jury de Passe, en non-analyste éminent. L'ETAT ! Afin qu'il formule que la psychanalyse peut s'inscrire dans le social de cette façon-là, en laissant choir le paradoxe infranchissable de la question de la coupure.
Car cette idée même de l'abri, d'une mise à l'abri –il faut la soutenir aussi, et cela a été fait par certains collègues au nom de leurs associations. Certes, mais on aurait pu l'entendre aussi de cette façon : « Moi le non-analyste que je suis, Mattei par exemple, je vous dit : “psychanalystes régulièrement inscrits dans vos associations, dans vos annuaires, à l'abri, restez-y, restez dans vos fauteuils, restez dans vos fauteuils pour vous occuper de psychanalyse, c'est-à-dire de l'intime, ce quelque chose de brisé du côté de l'intime qui a eu lieu dans l'histoire: Restez-y parce qu'on a besoin que vous y soyez ».
Ou alors ne serait-ce qu'une fausse clémence laissant présager peut-être du pire, en tous cas pas du meilleur. Entendre/inventer ainsi une telle adresse au psychanalyste de rester psychanalyste malgré tout n'est pas négligeable. Malgré les contradictions.
C'est- que la psychanalyse serait inscrite dans une zone de non-droit –ça lui va bien quelque part–une zone de non droit inscrite dans le droit. De telle sorte que l'analyste, face à son association, se questionne sur le s'autoriser : qu'est-ce que ce « ne s'autoriser que de lui-même » si l'Etat s'y introduisait avec cette affaire d'annuaires ? avec ça ? Qu'est-ce que devient la Laienanalyse ? comment l'analyse en intention tient son rapport à l'extension, si elles sont désarrimées, si, par l'impact de l'Etat-abri-annuaires, elles sont en quelque sorte décrochées l'une de l'autre? Elles ne seraient plus libres de fonctionner l'une par rapport à l'autre s'il y a cette suture donnée par du non-droit définitivement inscrit dans du droit.
Car Laienanalyse veut dire tout ce qui rend possible le s'autoriser analyste. Et cela est supposé, du côté de l'analysant, soit que son analyste ne va pas l'écouter avec ses titres, de médecin, de psychologue, de comédien ou même de psychanalyste, et même membre de telle ou telle association. C'est supposé par l'analysant, car précisément le symptôme du névrosé, lui, voudrait bien trouver un rempart des titres de son analyste, une garantie pour sa parole, et ainsi de ne pas s'y engager.
Et si lui, l'analyste, à ce moment-là – qu'il le sache ou pas –donne garantie depuis son association, de pouvoir nommer ou ne pas nommer telle ou telle personne, même s'il les nomme tous , même s'il fait semblant, il y aura quelque chose là qui joue sur la suture de l'inconscient. De faire chuter cette coupure freudienne serait probable. Et cela pendant un certain temps, car névrose et inconscient s'en sortiront quand même, puisque dans les associations d'analystes –de l'IPA comme dans les autres – existe l'adversité que le névrosé recherche, il la trouvera quand même, entre les lois, entre les associations. Entre : soit l'Inter- ? pourquoi pas…
D'un autre coté, avec une prégnance trop forte de l'Etat sur la psychanalyse, et donc l'inconscient, bonjour les dégâts ! Savoir les violences et des intégrismes de toutes sortes, y compris dans la psychanalyse. Et là le mot « front du refus » de mon ami René Major – je le dis publiquement – je le récuse, parce qu'il fait appel à des notions politiques de « La première guerre civile mondiale » (dixit Virilio ), où nous sommes, curieusement ramenée dans le champ de l'analyse…
Si l'inconscient est le lieu d'un meurtre psychique, et s'il n'est pas reconnu comme tel, il peut avoir des effets terribles, des effets de violence. Nous sommes là à un carrefour du droit et du non-droit, car la psychanalyse a besoin du non-droit pour pouvoir donner place à ce meurtre symbolique, afin qu'il ne soit pas pris dans le droit, sinon il n'y aura plus de meurtre symbolique repérable.
Et cela est de l'ordre de la clinique : quand un praticien dans sa pratique veut rendre compte dans son association de ce qu'il fait, cela s'appelle « clinique », à condition qu'il puisse différencier pratique et clinique. Et cet écart est éthique. Soit de produire un tel écart entre les deux, fait que ce qui se passe dans la pratique reste dans cette zone de non-droit, de « non-sachable » dans l'ordre d'une clinique. C'est dire que si la pratique est dans ce hors–droit, en rendre compte est analogique. Et s'appelle clinique…
Peut-être que tout cela procède d'une lecture du Malaise dans la civilisation, comme le soulignait Françoise Wilder, soit au sens de Freud, qui veut que le sexuel du sujet, au niveau individuel, recherche cette part qu'il a donnée au collectif, pour se constituer. Là existe une dette qui réclame d'être payée; et pourtant c'est la nécessité exigée pour la constitution du collectif. Voilà le Malaise dans la civilisation : la sexualité au sens de Freud provoque un discord entre le sujet et le collectif. Et il faut le maintenir. Parce que si on l'atténue, si on l'efface, il n'y a plus d'inconscient, ou presque.
Quelle conduite à tenir aujourd'hui ?
Soutenir ce tiret, ce tiret de l'Inter-Associatif Européen, et aussi ne pas tirer trop dessus non plus. Ainsi soutiendra-t-on peut-être ces mots qui nous ont servis – peut-être faut-il en trouver d'autres maintenant ?-hétérogène, partenariat, et aussi cette règle que nous nous sommes donnée, non pas une loi, mais bien un règle inscrite au fronton de l'Inter- :
une association une voix qui nous mettait à l'abri de la primauté du grand nombre ? [Et du langage militaire selon l'aphorisme de Staline : « Le Vatican ? combien de divisions », celles qui n'ont plus rien à faire avec celle du sujet… Que les grosses associations entendent que si elles le sont c'est bien parce qu'il en existe des petites qui peuvent aussi devenir plus grandes à l'occasion, voire s'associer entre elles et devenir rivales des plus grosses dont on sait combien leur menagement demande des compromis qui frôlent parfois le tragi-comique habituel au marchandazing. Bonjour l'homogène !]
Si nous ne tenons plus sur cela, on risque vraiment d'être pulvérisés en tant qu'Inter-Associatif. Notre enjeu est juste mais encore faut-il que les associations qui en sont membres fassent en quelque sorte acte de partenariat, sinon c'est la résistance à l'analyse qui augmente au sein même des associations. Et dans l'actuel où nous sommes, un nouveau rapport au politique est à nommer aussi bien qu'à l'histoire et au social.
L'Inter- est donc assez bien placé pour nous permettre, par sa structure ni trop soumise au nombre ni à son pouvoir, de poser les bonnes questions, à condition, bien sûr, que les responsables des associations respectent leur signature vis à vis du partenariat. Ce qui prouve bien qu'au au cœur de notre lien sujet/collectif c'est l'association.
Par le jeu proposé par l'Inter se montre en effet clair que s'opposent aujourd'hui expertise et question de la Passe. Notre choix est la Passe contre l'expertise. Nous en sommes là aujourd'hui : refuser toutes sortes d'évaluations et d'expertises pour aller du côté d'une Passe, quelle qu'en soit la procédure. Point qui autorise que l'hétérogène entre associations s'élabore. Posant que la passe reste un lieu insoumis à l'association, ce qui justifie une passe Inter- un jour.
Un rappel historique pour conclure : Serge Lébovici et jacques Lacan ont su être en lieu et place de recevoir la haine de la psychanalyse, en tant que personnes, ils savaient y faire. Ils ont sans arrêt écarté la possibilité de reconnaissance de l'analyse par l'Etat. Les associations ne sont sans doute pas le moyen idéal qui permettrait de recevoir une telle haine, d'en être le paratonnerre. Mais c'est notre lot actuel. Et là je crois qu'il y a un enjeu radical entre nous qu'il nous faut penser…
Françoise Wilder : Merci Jean-Jacques. Nous avons pensé que ce serait bien d'écouter aussi à la suite ce que Guy Ciblac allait dire, et de dialoguer après ces deux interventions.
Guy Ciblac : C'est difficile de reprendre derrière Moscowitz, tout simplement parce que je ne savais pas du tout comment attraper ce diable qui se présente. Alors quand il l'énonce comme ça très rapidement, j'ai piqué deux trucs : « les analystes ou l'analyste s'occuperaient de l'intime ». Je suis persuadé que si on demande à tout l'univers psy de quoi il s'occupe, il risque de répondre « de l'intime ». Psychiatres, psychologues, etc. Donc ma question a été : comment reprendre la question de ce qui ferait la spécificité de l'analyse et de son lien avec le supposé extérieur à l'analyse ?
Un petit préambule : je crois que le refus d'une réduction de l'humain à du comptable n'est pas une lutte spécifique à l'analyse. Je pense que cette lutte est à situer dans le prolongement d'une résistance aux tentatives totalitaires. Par contre, ce qui semble nouveau, c'est que cette perversion se présente, ou veuille s'identifier comme l'idéal démocratique. Ça, c'est une véritable question. Je pense que là il peut y avoir un public beaucoup plus large à soutenir cette position. C'est très grave et il y a lieu d'être tout à fait intransigeant. Il est évident que la psychanalyse, si on peut dire les choses comme ça, ne saurait apporter son soutien, ou sa participation à la tentative de classification et d'évaluation. Mon idée est qu'il se pourrait même qu'un jour le lieu de l'analyse soit l'ultime point de solidité dans cette lutte. C'est une hypothèse. Et alors c'est définir l'analyse dans un territoire très particulier.
A Bruxelles, en décembre, un des thèmes de discussion était « L'extraterritorialité ». C'est un terme qui ne me semble pas convenu pour spécifier la psychanalyse. Pour deux choses : d'abord parce qu'il me semble transporter une redondance imaginaire, d'une part ; et qu'il se construit sur une erreur logique. La redondance imaginaire : bon nombre de pratiques évaluatives ou hygiénistes viennent prendre leur source dans un certain type de transmission de la psychanalyse. Ce qui semble surgir aujourd'hui comme une future organisation – c'est d'expérience que je vous cause, de mes balades à droite et à gauche – s'est progressivement installé depuis plusieurs années. Ce à tel point que ce n'est pas tellement vis-à-vis d'une promesse de ce qui va arriver que nous avons à réfléchir, mais probablement à mener notre réflexion et notre attention sur ce temps usé, à faire comme s'il ne se passait rien de ce qui arrive aujourd'hui. Je reprendrai ça rapidement tout à l'heure. Mais puisqu'il y a un psychiatre présent à la tribune, il est assez fréquent que les psychiatres demandent à des psychologues, en complément d'enquête clinique, une évaluation par des psychologues. Or les critères utilisés jusqu'à présent – c'est en train de changer – étaient des critères puisés sur des références analytiques.
L'erreur logique. L'erreur logique, parce que quelque analyse que ce soit ne saurait extraire l'un et l'autre des protagonistes de la condition partagée d'appartenance à l'humain. Donc ça serait quoi, ce territoire extra-quelque chose ?
J'ai essayé de reprendre ça avec les notions d'intention et d'extension, et ça m'a amené à essayer de définir, comme ça me venait, le domaine de l'intention. Je le définirai comme étant celui où s'éprouve une structure qui se fonde sur un impossible. Impossible tenu par l'exigence que la fonction analyste ne saurait se constituer en un être, ce qui revient à rencontrer une ontologie effondrée. Je dis « effondrée », non un manquant ; c'est un lieu où la question ontologique n'a plus cour ; inconsistance de l'être jusque dans ses formes négatives. Il s'agit aujourd'hui, l'enjeu actuel est de maintenir l'expérience de cette rencontre comme possible et on peut supposer que ça puisse être le sens à donner aux différentes positions qui refusent de se soumettre à une définition administrative.
Le domaine de l'extension, nous pourrions dire qu'il est celui du conflit entre le déplacement opéré par cet effondrement ontologique et l'inscription de ce déplacement dans une culture exacerbant l'outrance de l'être, qu'il soit laïque ou religieux.
Ce conflit me semble participer de deux mouvements. L'un émane du lieu de l'intention. Il franchit par déduction une zone-limite qui se fonde sur éventuellement l'apparence d'une limite. Le plus souvent, ce sont les discours de l'Université, les discours de l'Université ou le discours du Maître qui organise ce passage avec, au fil des ans, quelques conséquences. L'une des plus frappantes est la réduction de l'analyse au seul champ de l'extension. La question de l'ontologie effondrée semble alors se réduire à l'effacement des domaines de l'intention. Il est vrai que le franchissement, c'est-à-dire le passage de l'intention à l'extension, suppose une inversion de la dynamique et peut-être même de la demande. Mais c'est peut-être aussi le temps d'un engagement de passe, au sens où viendrait à se témoigner la façon dont chacun organise son rapport à cette ontologie effondrée dans un espace qui n'est pas celui de la cure. Viser la place de l'analysant d'écoute après avoir occupé celle de l'analysant d'énonciation n'en réduit pas la dimension symptomatique, surtout si cet analysant d'écoute se trouve encombré de la consistance analyste.
L'autre mouvement résulte de la réaction que le précédent suscite. C'est au fond celui qui anime les différents lieux institutionnels du registre du soin, du social, de la pédagogie, etc. De ces lieux-là qu'il m'arrive de croiser de ci, de là, je tire les observations qui suivent : le maniement des références analytiques se faisait, mais se fait encore – bien que ce soient d'autres références qui prennent le devant de la scène – sur le mode d'une vérité à imposer à l'autre, soit directement, soit par l'entremise d'un discours sur l'autre à l'adresse d'une instance de décision. La place qu'occupait cette référence à l'analyse étant déliée de son pacte avec le domaine de l'intention a été progressivement investie par de nouvelles références. Ne faut-il pas se demander dans quelle mesure ce style de rapport n'a pas créé, d'une part, le temps de l'audace pour certains, d'autre part le temps de la soumission pour d'autres ? Evaluation, détermination des symptômes, échelle de personnalité, situation de prise en charge se révélant être des terrains projectifs, sont des situations qui peuvent être explorées, où on va rencontrer ce genre de choses. On essaie d'appréhender les discours autour de la question de l'inceste tenu dans les services sociaux – c'est un autre point – ce qui se raconte autour de ces nouvelles pathologies sur l'hyperactif, etc.
Enfin, l'organisation de certains pouvoirs a permis ainsi d'imposer de nouvelles définitions qui ont trouvé des applicateurs zélés. Il se trouve des responsables d'établissement qui appliquent avec zèle les nouvelles codifications, les nouvelles échelles vis-à-vis de l'autisme, etc. Or ce qui est curieux, c'est que ces mêmes personnes, il y a quelques années, appliquaient avec le même zèle d'autres références. Ce qui n'est pas sans poser des questions sur la manière dont ils pouvaient investir ou faire fonctionner des concepts qui ne paraissaient être ceux de notre champ.
Donc en conclusion, ce que j'imagine, ce que je pense, c'est que quoi qu'il advienne des organisations politiques ou législatives, nous allons être marqués par ce temps qui, d'une façon nécessaire, va nous amener à repenser très sérieusement les rapports entre intention et extension parce que, d'une certaine façon, pas l'un sans l'autre.
Françoise Wilder : Merci Guy Ciblac. On y va ? On parle avec eux ?
Daniel Bonetti - Peut-être en écho à ce qu'on vient d'entendre et en fait pour moi en écho à ce qui se travaille au questionnement psychanalytique dans l'enceinte de la petite Belgique, des projets de loi, des différents mandats, etc., ce qui nous travaille beaucoup, et ce qui me travaille énormément personnellement, c'est comment est-ce qu'on peut rendre compte et éventuellement articuler, formuler, témoigner – dieu sait qu'il y en aurait des signifiants pour essayer de dire ce qu'on ne parvient pas à dire – comment rendre compte qu'il y a un rapport de non-rapport ? Dans le fond, vous le dites à votre manière chacun. Alors, il y a là un impossible et il y a un impossible auquel nous sommes appelés tout de même à en dire quelque chose. C'est très difficile de dire en quoi quelque chose est impossible. Et pourtant, il faut en dire quelque chose. Alors, comment on se casse la tête sur cette question-là ? Entre nous, ça a l'air comme ça de voyager plutôt confortablement ; on a nos petites clés d'entrée, nos petites clés de sortie, on a nos signifiants, à telle enseigne que, par exemple, à l'Inter-Associatif, heureusement qu'on est mis un petit peu à mal par tous ces éléments qui viennent de l'extérieur, parce que l'hétérogène, on n'avait plus que ça en bouche. Alors là, tout d'un coup, on s'arrête et on croit tous savoir ce que c'est que l'hétérogène ; on en parle. Et puis voilà que maintenant, on est un petit peu amenés à essayer d'en dire un petit peu autre chose, de ne pas s'en tenir simplement à des petits signifiants qui épinglent les choses. J'entendais Françoise tout à l'heure dire, je crois, comment on porte nos signifiants ; enfin quelque chose du genre. Comment est-ce qu'ils nous portent encore, ces signifiants-là ? Comment est-ce qu'ils nous portent encore à en dire quelque chose ? Comment est-ce qu'ils nous portent encore à la parole, sans que cette parole soit une parole répétitive ? Voilà. C'est une sorte de climat dont je voulais vous dire que ça nous travaille beaucoup, les uns et les autres, et en particulier – enfin, entre autres – en Belgique.
Françoise Wilder : Michel Guibal a demandé la parole.
Michel Guibal : Le mot hétérogène a ressurgi plusieurs fois. Je voudrais simplement rappeler qu'effectivement, d'une certaine façon, en 1991, avant 1994, l'Inter-Associatif Européen, c'est un mot qui s'est imposé, car il y avait une diversité des associations de psychanalyse dans l'éclatement de l'Ecole freudienne. Donc, ça n'a pas été la reprise de l'hétérogène comme ça ; au contraire, c'est la constatation qu'il y avait de l'hétérogène et le projet était la mise au travail de cette question, et non pas continuer à promouvoir l'hétérogène pour lui-même. Et justement, c'est ce point particulier qui a rencontré, peut-être de façon bénéfique, un obstacle là au moment de ces amendements, car on s'est aperçu, ou il me semble qu'on a pu s'apercevoir peut-être qu'on avait failli à la tâche de mettre cet hétérogène au travail. Simplement pour dire ça, et pour rappeler aussi qu'hétérogène, ce n'est pas un seul mot comme ça ; il entre en relation avec l'hétérotopie de Michel Foucault. Donc vous voyez que déjà à cette époque-là, ça mettait toute une histoire au travail de rapports de concepts entre, par exemple, Foucault et Lacan. Je voulais rappeler ça parce que sinon, on dit l'hétérogène. Non, on est confronté peut-être à un échec de la mise au travail de l'hétérogène, qui était le projet de l'Inter-Associatif.
Jean Prinsey : Je suis inscrit aux Cartels entre autres. Cette histoire d'hétérogène là, c'est effectivement propre à faire rebondir sur une chose extrêmement importante, à savoir qu'il a été convoqué ici, non seulement des gens qui s'occupent de psychanalyse, mais d'autres. Et mon avis tout à fait personnel à moi est que ces gens qui ne font pas de la psychanalyse leur affaire, qui sont des artistes, qui sont des politiques, qui sont des écrivains, qui sont des philosophes, qui sont des religieux, à mon avis sont ici invités à parler aussi, pas en leur nom de spécialistes, comme nous de notre boutique psychanalytique, mais au nom d'une communauté de cultures. Et là, il y aurait, dans ce mot qui a été susurré un petit peu dans ce qui nous a été convoqué, il me semble qu'il y a là, pas une solution du tout – pas une solution parce qu'on sait bien qu'on ne trouvera pas de modèle définissable et applicable et réglementable, bien entendu ; ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il s'agit d'introduire peut-être ici, ou d'essayer d'introduire ici dans notre discussion, et au-dessus de la boutique psychanalytique – j'insiste – quelque chose qui soit, non pas de l'ordre de la réglementation, non pas de l'ordre du modellisable, mais quelque chose de la recherche. Pas pour découvrir la vérité, pas pour découvrir que dieu existe ou qu'il n'existe pas, mais pour se poser la question. Ça, ça dépasse de loin – enfin, ça dépasse – ça nous dépasse ; ça dépasse les initiatives politiques, ça dépasse les initiatives religieuses. Il y a une histoire d'éthique, non pas à trouver, non pas à définir, mais à chercher. Il me semble qu'il y a là quelque chose qui peut nous unir dans ce qui a été institué dans la démarche là.
Françoise Wilder : Merci, Jean Prinsey.
Jean Charmoille (Insistance) : Puisque depuis deux ans on a essayé à quelques-uns de partir de ce qui, dans notre expérience d'analyste, nous avait posé problème dans les institutions analytiques, à quelques-uns, je pense qu'effectivement le moment est peut-être venu d'en dire un peu quelque chose, d'autant plus que se pose la question de qu'est-ce qui peut permettre que, par exemple, des psychanalystes travaillent avec des artistes ? Il y a une réponse qui vient tout à fait de ce que vous avez dit tout à l'heure et qui est – je vais dire ce que dit Lacan à la fin du Congrès sur la Transmission : il importe que l'analyste, puisque la psychanalyse ne peut pas se transmettre (derrière toutes les questions, je crois qu'on touche à ça), il importe que l'analyste prenne en compte ce qu'il a retiré du fait d'avoir été un jour analysant. Un jour. Alors ça, c'est un sacré problème pour les institutions analytiques, parce que c'est insoluble dans une institution en tant que telle, qui se définit par une statique. Nous, on est parti d'un participe présent insistant pour ça, pour montrer au moins qu'il y avait ça. Ce que je veux seulement dire par rapport à ça, c'est que ce qui me semble important, c'est qu'on peut quand même se référer à quelques références – et là je pense que ça va peut-être établir un écart, un hétérogène si on veut, un tiret, comme ça a été dit –, on sait, je crois, qu'il y a quand même deux types de Réels : il y a le Réel qui peut se contrôler, parce qu'il est pris en charge par l'Imaginaire et le Symbolique. Ça, c'est la scène habituelle, c'est la scène de l'artiste, c'est ce qu'on voit, le visible, l'audible ; tout ça, ça se voit. Vous regardez un tableau, vous voyez ça. Et puis, il y a un autre Réel qui, lui, ne se voit pas, qui ne s'entend pas avec les oreilles et qui pourtant ne cesse d'être transmis. Et ça, l'institution, l'institutum en latin, l'institué – je ne vois pas comment l'institutum peut le prendre en compte. Alors, on est divisé entre les deux et c'est là, me semble-t-il, dans cette faille-là, si on arrive à la garder vivante – vivante : qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'on a rencontré la mort. C'est comme ça que Lacan… la pulsion de mort. On parlait du mot signifiant tout à l'heure. J'ai toujours été assez impressionné par les psychanalystes qui parlaient du signifiant comme les linguistes, en disant que ça faisait signe. Le signifiant ne fait pas signe. C'est complètement autre chose. Le signifiant, c'est ce qui prend en compte ce Réel dont on essaie de parler. Autrement dit, je ne vois pas comment il est possible – alors on reviendrait peut-être à la Passe –, mais je crois qu'on touche – ce que nous renvoie le gouvernement ou d'autres, ou peut-être les psychiatres, je voudrais bien qu'ils disent quelque chose un peu nos amis psychiatres sur ce qui est en train de se faire. Moi aussi je suis psychiatre – psychiatre-psychanalyste ; donc je voudrais un peu savoir. C'est aussi important. Mais il me semble que : est-ce qu'il est possible actuellement de prendre en compte cette division, au-delà de tout ce qui peut se fabriquer par ailleurs ? Bien sûr qu'on n'est pas étrangers à ce qui se fabrique, ce dans quoi on va nous demander de rentrer. Mais est-ce qu'il est possible ou pas qu'on puisse prendre en compte qu'on est divisés, qu'on est déchirés entre un Réel qui se contrôle et puis un Réel qui ne peut pas se contrôler ? Ce n'est pas une solitude, ça. Le désêtre, c'est une solitude. Mais ce n'est pas une solitude, puisqu'on est en présence de la signifiance, et non pas de la signification. On n'est pas seuls. On est en présence d'une présence qui ne consiste pas ; c'est l'ontologie. Vous en avez déjà parlé en disant que ce n'est pas l'ontologie. On est en présence de quelque chose qui nous soutient sans nous permettre de nous tenir debout et pourtant, ça nous tient debout.
- je crois qu'il y a un petit risque que tu ailles au-delà du thème qui a été un peu circonscrit comme ça.
- Lorsqu'on évoque l'ontologie et lorsqu'on est dans notre registre discursif, on n'a pour négativer l'ontologie que la forme négative, c'est-à-dire n'est pas. Or, dans les modes de pensée ce n'est pas, on est obligé de lui donner une fonction d'être, c'est-à-dire c'est un être existant sous forme négative. Alors à Guibal, qui fréquente la pensée chinoise, dans le dernier numéro du Magazine Littéraire, il y a un article qui évoque que l'élaboration de la pensée en Chine se fait sans ontologie, c'est-à-dire que la question ontologique ne se pose pas. La conception est celle du mouvement de l'insaisissable. Donc ça laisse supposer qu'il y a des élaborations possibles qui ne se fondraient pas sur une ontologie. Ici, on est au bord de cette question.
Michel Guibal : On est hors de la question que je pense avoir entendue. On sort de la question, je ne sais pas ? Il me semble effectivement que l'hétérogène dont on parlait en 1991, c'était le fait qu'il y avait différentes associations de psychanalystes, et non pas différents psychanalystes. Donc sortir du débat, ça voudrait dire tout d'un coup de mettre au travail la différence entre tel et tel analyste, et non pas entre telle et telle association de psychanalystes. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Pour revenir à la question que tu poses : le spécialiste de la pensée chinoise, c'est François Jullien. Donc je n'ai rien à dire sur cette question. Il faut convoquer François Jullien qui exerce dans ses locaux, à l'Institut Marcel Granet, président de l'Institut de la pensée contemporaine. Effectivement, il est… dans l'ensemble de son œuvre à cette question.
Françoise Wilder : Thierry Perlès a demandé la parole.
Thierry Perlès : Guy Ciblac, tu as botté en touche la foi intime. Donc, si on demandait à n'importe qui : « De quoi vous occupez-vous ? », il dirait : « De l'intime. » Peut-être bien. Ceci étant, tu bottes en touche aussi sur l'extraterritorialité. Disons que ce n'est pas un outil qui permet de penser l'affaire qui est la nôtre, c'est-à-dire celle de la psychanalyse. Je ne crois pas que la chose soit si simple que ça. L'extraterritorialité est un terme qu'emploie Lacan ; il l'emploie dans la Proposition, il fait référence à la Proposition de 1967, un texte qui est celui de la situation de la psychanalyse en 1956, dans lequel il en parle trois fois. Qu'est-ce qu'il dit ? Du moins, qu'est-ce qu'il m'a semblé lire dans ce qu'il disait ? Il dit que « l'extraterritorialité, c'est quelque chose qui est de l'ordre du non-transposable. Ça ne s'extraterritorialise pas, l'extraterritorialité. » C'est-à-dire que c'est vraiment ça, l'intime. L'extraterritorialité, c'est le statut de la parole dans la cure analytique ; c'est-à-dire que c'est cet état de la communication, c'est-à-dire c'est l'état dans lequel se trouve être mise la communication au travers du transfert dans la cure, ce que ça permet de percevoir, ce que ça permet d'accueillir, ce qu'on en fait, c'est ça l'extraterritorialité. C'est un truc, comme le disait Jean-Jacques Moscowitz, mon ami, qu'on a du mal à situer par rapport à nos catégories habituelles du droit, etc. Le problème se pose à partir du moment où ce sont les institutions qui se pensent extraterritoriales, c'est-à-dire à partir du moment où ce sont les institutions qui s'identifient à cette extraterritorialité. Elles n'ont absolument pas de légitimité pour le faire, mais elles ne manquent pas de le faire. Donc l'Inter-Associatif s'adresse à nous, l'hétérogène. Evidemment, inter, hétérogène, interogène : je suis étonné qu'on n'ait pas sorti celui-là encore.
Françoise Wilder : C'est fait.
Thierry Perlès : Merci. Donc nous voilà avec l'interogène. Est-ce que l'interogène, c'est de nature à nous préserver de ce dont Moscowitz faisait mention au titre de la segmentation, cette segmentation qui fracture, fragmente les légitimités qui étaient celles du corps social pour y introduire des principes qui sont ceux de l'expertise, de l'évaluation ? Est-ce que l'interogène est de nature à résister à ça ? Pas du tout. Ça vole complètement en éclats avec, puisque ça se définit à peu près de la même façon ; c'est-à-dire que ça se définit comme un lien social entre analystes. Or le lien social, c'est vraiment ça qui saute avec l'expertise et avec l'évaluation. Segmentation, c'est un mot qu'a employé Moscowitz. Je lui disais que, lorsque nous en parlions, que ça me plaisait bien, parce que c'est une historienne qui m'y a introduit, une historienne qui s'appelle Henriette Asseo, qui a écrit un article que je crois très très recommandable dans la revue “Le monde juif” vers la fin 93 sur la dislocation du lien familial dans l'Allemagne pré-nazie, c'est-à-dire sous le joug, la poussée de ce qu'on a appelé le Führerprinzip. Aujourd'hui, voilà, on a un autre Führerprinzip, ce n'est pas tout à fait le Führerprinzip, qui fait effectivement segmentation. C'est-à-dire que la segmentation introduit par le Führerprinzip, elle l'a située comme une segmentation introduite comme expertise, comme évaluation, comme hygiénisme. On est dans un cas de figure très semblable. On va appeler le Führerprinzip autrement ; aujourd'hui, on va l'appeler Therapieprinzip. Le Therapieprinzip est quelque chose qui fait voler en éclats l'interogène. Probablement parce que l'interogène a du mal à se situer par rapport à ce que c'est que l'extraterritorialité ; probablement aussi parce que l'interogène comme tel dans son fonctionnement – je ne veux pas dire « ne se donne pas les moyens de dire son rapport à ce qu'il a en exclusion interne ». Ça ne veut pas dire grand-chose, mais ça veut simplement dire qu'il y a quelque chose comme ça qu'il doit défendre et qui en même temps ne peut pas s'approprier, et qu'il ne peut même pas faire paraître. Ce qui m'importerait – pour ne pas être trop long et pour ouvrir – c'est qu'on entende que le politique – Lacan disait : « Le politique, après tout, il exerce sa fonction et on n'a pas plus à s'en inquiéter que ça. » Il disait ça dans La situation de la psychanalyse que j'ai relu pour le coup. On n'a pas plus à s'en inquiéter que ça, sinon à partir du moment où il fait que ça crée de l'extraterritorialité dans les institutions justement. Moi, ce qui m'intéresse, c'est que le politique, effectivement, il vient nous interroger. Il vient nous interroger d'une façon un peu provocante, mais il vient nous interroger : « Vous qu'on n'entend plus beaucoup, qui semblez être à peu près sûrs de votre affaire, au fait où est-ce que vous en êtes, vous, du point de vue du traitement que vous réservez à l'exclu ? Qu'est-ce que ça vous pousse à habiliter comme procédures (enfin, je ne sais pas), comme rapport à l'exclu ? Qu'est-ce que ça vous pousse à habiliter comme type de renoncement ? Qu'est-ce que ça vous pousse à habiliter du point de vue de la civilisation ? Puisque somme toute, la civilisation, c'est effectivement quelque chose – il faut le noter – qui repose sur le renoncement. » C'est une affaire dialectique qu'il faut monter, qu'il faut comprendre. Et moi je serai embêté si on recevait de ça simplement le fait qu'on est face à un être totalitaire qui vient nous réduire à une position de pure résistance, comme une poche qui petit à petit se refermerait, étant la dernière à combattre cet être totalitaire qui s'appelle l'évaluation. Ça me chagrinerait parce que je crois qu'on raterait quelque chose de ce que c'est vraiment que le Réel, c'est-à-dire de ce qui nous revient au travers de l'interrogation du politique, de ce qui nous revient de la question de l'institution qu'on porte avec nous, pour autant qu'on soit des institutions, avec cet objet en exclusion interne qui nous appelle à une certaine élaboration sur ce qu'il en est du renoncement que l'on se doit par rapport à cet objet.
Françoise Wilder : Merci. Quelqu'un répliquerait ?
Nabile Farès : psy actuelle
Si vous me permettez, je reviendrai à votre proposition de départ du signifiant européen comme étant marquant de l'identité de l'Inter-Associatif. Et je crois que la remarque de Thierry fait rebondir, et la question de l'extraterritorialité fait rebondir aussi la question de l'inscription, l'inscription dans un nom. Inter-Associatif, interogène il dit : il maintient quelque chose de l'écart, de l'écart de la prise dans le nom. Prise dans le nom dont on a en héritage les lieux de l'expression et du pulsionnel historique là où ça s'est inscrit. Il y a des propositions qui ont été faites d'une autre façon, et ce qui est retenu, c'est simplement – de ce qu'on peut entendre comme ça – la question de la névrose. Il est évident que lorsque – et Thierry travaille sur un autre champ – il y inscrit l'hétéritorialisation, quelque chose d'autre. Quelque chose d'autre de ce lieu qui se signifie par l'intermédiaire de ce qu'on nomme la psychanalyse. Voilà.
Françoise Wilder : Merci. On réplique ? On continue ? Jean-Jacques.
Jean-Jacques Xambo( (Etats Généraux Pyschiatrie) : Un point très important qui me paraît avoir été souligné tout à l'heure : c'était cette idée que la lutte contre la réduction humaine et du comptable ne concerne pas du tout que la psychanalyse, mais beaucoup de champs sociaux et, avec comme nouveauté, qu'elle se présente sous un emballage d'idéal démocratique, avec cette volonté de transparence, etc. Est-ce que vous pourriez développer un peu cette question, ou la faire rebondir ?
Nabile Farès : Peut-être la faire rebondir. La développer – c'est une constatation. Pour la faire rebondir, ça serait au fond : alors est-ce qu'on peut dire les analystes ? Est-ce qu'on peut dire l'analyse ? Est-ce qu'on peut dire le champ analytique ? Ça devient insaisissable tout ça, actuellement. Donc je vais essayer d'en prendre un au hasard, le premier, celui du champ analytique. Qu'est-ce qu'il pourrait soutenir de spécifique dans cette histoire, qui ne soit pas politique, qui ne soit pas hystérisé à outrance ? Au fond, est-ce qu'il est entendable par les autres champs ? Ce que nous nous disons entre nous, on l'entend plus ou moins bien, mais ça reste un champ territorialisé. La question actuelle, c'est : est-ce que nous allons rompre quelque chose d'un lien de parole avec d'autres champs, notamment la psychiatrie ? Voilà, c'est une question et c'est un de mes soucis.
Jean-Jacques Moscovitz(?) : C'est un risque.
Nabile Farès : S'il y a une rupture, c'est-à-dire si le champ analytique se replie sur lui-même, il y aura toujours des lieux où les gens pourront aller. Pour autant, que deviendra l'analyse ? Je n'en sais rien. C'est une question très préoccupante pour moi. Pas vitale, mais j'essaie d'anticiper le devenir.
Jean-Jacques Moscowitz : C'est pour reprendre ce que vient de dire Ciblac, et aussi ce qu'ont dit Thierry Perlès et Nabile Farès. Il me semble que si j'ai parlé de l'intime, c'est pour la raison suivante : quand je parle du politique, la question du sujet, je l'appelle intime. Et quand je parle analyse, la question du sujet, je l'appelle sujet, mais la question politique, je l'appelle malaise dans la civilisation. Voilà l'entre intime et politique, entre sujet et malaise, ce qui articule intime et politique pour le coup. Et quand Ciblac me dit « avec l'intime, tout le monde… », moi je dis non. Ce que moi j'appelle l'intime, n'est pas encore ce « tout le monde ». Evidemment, en un quart d'heure, on ne peut pas le dire. J'avance comme cela. Ce qui pour moi s'appelle l'intime et qui pourrait particulièrement être réservé à la psychanalyse est que cet intime-là de l'humain a été mis à nu dans l'histoire, comme jamais. Et cette nudité du vivant mis à nu à ce point-là, a cassé quelque chose de la parole, a mis la parole en une très grande difficulté. Lacan en parle très peu, mais il en parle, dans l'Angoisse notamment, c'est une phrase à re-citer (de mémoire): « Qu'est-ce qu'il en est de la parole qui doit monter sur la scène pour avoir lieu, de telle sorte que le monde monte sur la scène, laissant une part d'immonde dans les coulisses ? » Et « ce qui s'est passé est que l'immonde en entier est monté sur la scène et la parole est allée faire un petit tour bien spécial dans les camps ». Quand on étudie ces choses-là, on s'aperçoit que justement, cet intime abîmé, éventré, en quelque sorte cassé, quelque chose fait que ça produit de l'analyse, ça produit de l'analyste.
[C'est là, où la psychanalyse , et surtout l'art, permettent que les violences qu'a subies la parole en silences, en brisures, se retrouvent en actes de création dans des filiations de ces violences qui tiennent alors compte de telles brisures. ]
Voilà pourquoi quand on devient analyste, probablement est-ce en partie pour cela. Et ce que tu as dit, Ciblac, c'est ça. Le tout le monde, il faut le ramener à l'analyse pour savoir comment de l'analyste peut dire quelque chose sur l'intime. C'est ça que Thierry Perles a essayé de dire aussi. Donc là on est dans un enjeu qui peut nous remettre au travail quant à l'hétérogène. A savoir quand on dit « depuis 1945 » ; quand on dit, comme c'est dit : « ça rappelle l'Institut Göring, ce qui se passe maintenant ; l'Etat est nazi ». Non, c'est faux, c'est fou, on ne peut pas dire ça. Par contre, ce qu'on doit faire, c'est travailler chacun comment cette problématique de brisure de la parole et de l'humain s'est produite a des conséquences sur notre mode d'écoute de la parole dans les cures et notre mode d'acoute du politique, de telle sorte que ça nous mettrait au travail – pour ceux qui le veulent – quant à la question de la transmission de la psychanalyse,. La psychanalyse existe du fait aussi qu'il y a un enjeu radical quant à la rupture de l'histoire de la civilaisation. On ne peut pas éviter ça. Et l'intime, je pense alors qu'on y est en plein, parce que cet intime mis à nu de façon si nue, ça a été théâtralisé dans l'Europe, ce que disait Nabile Farès. Le mot Europe est relié à ça. Et par conséquent, cette théâtralisation de l'horreur qui nous revient petit à petit comme elle peut, moi j'essaie de l'appeler intime pour la protéger dans la pratique analytique. C'est un enjeu. C'est une possibilité.
aaa
Françoise Wilder : Claude Jean Girard qui n'a pas pu venir me disait au téléphone hier qu'à son avis, du lieu de son expérience, qui est, on le sait ici, la clinique de Chay(?), à son avis, la psychiatrie était à l'heure actuelle le rempart de la psychanalyse. Dans le travail des institutions de soins, certainement. Quelqu'un demande la parole et ce sera la dernière avant l'autre table ronde.
Michel Guibal(?) : Je voudrais dire un mot en tant que – on a donné des patronymes : Lacan, Freud et d'autres, et le docteur Mattei aussi. Et les patronymes, ça a de l'importance parfois. Donc je voudrais vous signaler la première page du Monde : « Monsieur Mathei, vous avez raté une occasion de vous taire. » Pourquoi ? Parce qu'il a fait la préface d'un livre, Un enfant pour l'éternité, qui prône, d'une certaine façon, quand on fait le diagnostic d'un enfant qui n'a aucune possibilité de survivre sa naissance, eh bien de le laisser vivre jusqu'à ce qu'il meure, même si c'est dans les cinq jours qui suivent la naissance. Il a fait une préface en prenant position en tant que ministre de la Santé sur quelque chose quand même qui est de l'intime, d'une certaine façon. Et donc qui s'oppose à Mathei, à sa parole en tant que ministre de la Santé ? C'est le mouvement français pour le Planning familial et la…
Cassette 2 – Face A
…Il y a des choses à dire, et qu'il nous signale quelque chose sur l'introduction d'un Etat dans de l'intime, où tout à coup ça devient de la morale. Donc juste un mot pour aller vers la question de la Chine où je n'ai rien à dire. Il faut demander à François Jullien et lire ses livres d'ailleurs. Mais il y a quand même quelque chose qui apparaît de la Chine où j'ai peut-être quelque chose à dire. Jean-Jacques a fait allusion à Jacques-Alain Miller comme patronyme. Eh bien, tout le monde sait que Jacques-Alain Miller dérive de quelque chose qui s'appelle le maoïsme. Sa filiation est attestée d'une certaine façon. Et je ne dis pas ça pour brancher sur le maoïsme contemporain, mais quelque chose de traditionnel en Chine qui s'appelle l'autocratie. L'autocratie, elle a 5000 ans d'existence en Chine et l'autocratie se signale par un contrôle, par l'évaluation de l'intime de chaque Chinois. Et un contrôle par les évaluations extrêmement élaborées et qui s'exerce au cours des ans qui passent, à ceci près que la rencontre avec cet hétérogène pour la Chine qu'est l'Occident, d'une certaine façon, et la psychanalyse, l'introduction de la psychanalyse en Chine fait en sorte qu'il apparaît qu'il y a quelques individus, depuis le début du siècle dernier et qui se poursuit maintenant, qui ont envie de casser un peu l'autocratie chinoise.
Françoise Wilder : La dernière intervention et Daniel Bonetti clora cette table ronde.
Thierry Perlès : C'est parce que c'est une idée comme ça, une idée toute simple, mais ce rapport entre la psychanalyse et la psychiatrie, c'est une chose que je me souviens que justement on avait travaillé d'ailleurs, aux Cartels, du temps où j'y étais. C'est d'ailleurs là-dessus que je suis parti. Ça, c'est personnel. La question, c'est ça : le thérapeutique et l'analytique. Est-ce que l'analytique se déduit du thérapeutique ou pas ? Si l'analytique se déduit du thérapeutique, le Führerprinzip – pardon, je me suis trompé – le Therapieprinzip, on le prend direct et on n'a rien à redire. Si la psychanalyse ne se déduit pas de la thérapie, à ce moment-là on retrouve nos billes. Si la psychanalyse ne se déduit pas de la thérapie, qu'est-ce que c'est que la psychanalyse ? Alors, la psychanalyse trouve un statut complexe, mais un statut quand même, qui est un statut de science, qui est un statut dans la civilisation, qui est un statut qui habilite ce que c'est qu'une limite, qui habilite ce que c'est qu'un renoncement, qui habilite ce que c'est qu'une séparation, qui habilite les catégories qui sont celles de la laïcité, que la laïcité elle-même ne sait plus penser. A ce moment-là, l'analytique a quelque chose à dire au politique ; et à ce moment-là, le politique, quand il interroge comme il le fait très provocatoirement, l'analytique peut attendre des analystes qu'au-delà de leur interogène, ils entendent quelque chose sur ce qu'ils ont à dire de cette civilisation de laquelle ils participent. Ils y participent, pas au sens d'un camp retranché, pas au sens d'un asile. Ils ont peut-être trouvé asile dans les asiles, les analystes. Maintenant, les psychiatres ne sont plus tout à fait sûrs de vouloir avoir les psychanalystes dans leurs murs peut-être. Peut-être les psychanalystes ne savent plus très bien quoi faire avec cette affaire-là aussi. Peut-être. Il n'est pas du tout sûr que l'objet premier, ce soit de penser quel est le lien entre la psychanalyse et la psychiatrie aujourd'hui. Ce n'est pas du tout sûr. Ni entre la psychanalyse et la folie. Du moins pas sous l'angle de la psychiatre, ni sous l'angle de la thérapie. Je le dis d'autant plus à l'aise que je travaille comme psychiatre dans un hôpital psychiatrique, que je fais des présentations de malades, et tutti quanti, et que je le fais en tant que psychanalyste. Je ne vais pas développer ça ; La question, elle est aujourd'hui de ce rapport entre ce que je crois qu'il est juste de nommer l’intime dans son rapport au politique. Parce que je crois que ce champ de l'extraterritorialité, qui est celui du temps de la cure, du temps du transfert, ouvre la voie à un propos que je crois nécessaire et assez urgent sur ce qu’il en est de la séparation : celle des instances et des pouvoirs, dont se soutient paraît-il notre laïcité.
Françoise Wilder : Merci Perlès.
Daniel Bonetti : Un petit mot que je voudrais – je ne suis pas sûr de réussir – être un peu comique. C'est d'ailleurs un rapt, un petit mot qui m'est venu de l'intime de cette table et qui me semble quand même assez intéressant, à savoir que Jean-Jacques m'a soufflé à l'oreille tout à l'heure en écoutant l'un ou l'autre : « Il parle avec sa boutique. » Je trouve ça assez génial. D'abord je lui ai dit oui – j'ai dit oui ou non, je ne sais plus ce que j'ai répondu. Mais le thème, c'est quand même : quel est le rapport – le thème, si vous me permettez d'y revenir un instant – quel est le rapport entre le psychanalyste et l'institution ? Question qui tourne comme ça d'elle-même ; ça fait un peu plouf. Est-ce que des fois ce n'est pas un rapport de boutiquier ? Je trouve qu'un des problèmes que nous avons, nous, dans le milieu analytique, c'est qu'on est terriblement intelligents et terriblement instruits. Ça fait problème, ça. Notre boutique est pleine. Alors des fois, pour parler, c'est très intéressant, mais dieu que c'est complexe ! Alors je me disais, en faisant un petit clin d'œil à Jean-Jacques, qu'un de nos rapports à l'intime, c'est peut-être de parler parfois comme des boutiquiers, et c'est quand même intéressant aussi. Voilà.