Daniel Sibony a notamment publié Don de soi ou partage de soi ?, Lectures bibliques et un roman, Marrakech, le départ.

c Le rire est la cascade sonore par laquelle
on reprend son souffle après qu'il a été
coupé, légèrement, par une surprise agréa-
ble, un trait (d'esprit mais pas toujours),
une différence vivace, un entre-deux qui,
nous ayant un peu ouvert, nous a permis
d'entrecouper le ronron, le sérieux-sériel
du travail, la longue continuité avec soi-
même. Le rire libère ou plutôt décharge
une curieuse charge signifiante dont on a
reçu le choc... » D. S.

C'est ainsi que Daniel Sibony, tout en intégrant les approches de Bergson sur le rire
de situation, de Freud sur la levée du refoulement, et de Baudelaire sur le grotesque,
donne au rire une dimension et une portée
symboliques, transmetteuses de vie, qui
engagent notre rapport à l'être, aux autres,
à nous-mêmes. En quoi son approche est
nouvelle. En passant il prend appui sur un
vaste éventail d'exemples, de Devos à
Woody Allen, du rire d'Abraham aux Marx
Brothers, de l'humour juif ou anglais au
rire de la joie ; et il le fait avec la finesse
du psychanalyste.

-----------------------------------------
Le Monde
Vendredi 19 mars 2010
Daniel Sibony – Les sens du rire
http://www.danielsibony.com
http://www.youtube.com/danielsibony

E s s a i s 7

Ecouter rire
Tout le monde rit. Pourtant, rares sont ceux qui tentent de comprendre comment ça marche. Plus rares encore ceux qui y parviennent. Le rire est même un des sujets qui a suscité, au cours de l'histoire, le plus grand nombre de remarques bêtes à pleurer. Pour trouver des analyses fines ou des aperçus subtils, il faut vraiment chercher. Parmi les modernes, seuls Baudelaire, Bergson et Freud s'en tirent honorablement. On pourra, désormais, ajouter Daniel Sibony. Car l'essai qu'il publie aujourd'hui sur Les Sens du rire est une réussite d'une justesse peu commune...
On n'y trouvera pas une théorie tout armée, une explication définitive et à nulle autre pareille. Plutôt une série d'approches successives, d'aperçus formulés au passage. Le rire comme dédoublement, entre-deux, série de secousses qui défont temporairement l'identité. Comme jeu érotique, comme mélange du bien et du mal, comme conjuration d'angoisse. Solitaire ou collectif, le rire se montre toujours en rapport avec l'autre, de manière explicite ou bien masquée.

Dans la moindre histoire drôle, il se révèle aussi syncope de soi-même et du sens, et réparation de ce moment d'absence. Etat-limite, toujours entre identité et altérité.
Malgré les apparences, aucune abstraction gratuite dans ces propos. C'est autour de Raymond Devos, mais aussi de Woody Allen, des Marx Brothers ou du rire biblique d'Abraham que tournent les réflexions de Daniel Sibony, qui conjuguent Bergson et Freud dans un style aérien, jubilatoire, souriant. Lorsque intervient le savoir du psychanalyste, c'est au détour d'une phrase, mine de rien, sans assommer personne au nom d'une vérité absolue. Ici, somme toute, il s'agit avant tout d'écouter rire, de percevoir les multiples styles possibles, du grotesque à l'absurde, de la pleine joie à l'humour- qui consiste d'abord à «faire rire de soi et s'en consoler».

En fin de compte, voilà exactement le genre de livre qu'il est préférable de renoncer à résumer. En dix, vingt ou trente lignes, le résumé laisse de côté l'essentiel : la vivacité de la réflexion, le bonheur des exemples, une forme de vagabondage bien tempéré entre émotions et concepts. Sans doute peut-on aussi faire de ce texte une lecture théorique, interroger ses références et ses conséquences. Cela ne dira pas combien, à sa façon, il est vivant, écoutant rire l'existence humaine et les paroles qu'elle profère. Car, s'il y a une leçon globale, c'est que le rire est bien une manière de choisir la vie, avec ses failles, ses impasses, ses travers et ses effrois.
C'est à juste titre que Daniel Sibony rappelle la formule de Kant sur les trois choses qui atténuent les duretés de la vie : « l'espoir, le soleil et le rire ». Les temps présents feraient bien de s'en souvenir. N'étant plus vraiment portés par l'espoir, ils commencent à craindre le soleil. Ça ne laisse plus grand choix.

Roger-Pol Droit
Les Sens du rire et de l'humour, de Daniel Sibony, Odile Jacob, 236p., 23€.