Une nouvelle forme de contrôle social
LES AUTEURS Roland Gori est psychanalyste, professeur de psychopathologie à l'université d'Aix-Marseille I. Il a publié, entre autres, La Santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l'existence (avec Marie-José Del Volgo, Denoël, 2005) et Logique des passions, (Flammarion, 2005). Pierre Le Coz est philosophe, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille II. Membre du Comité consultatif national d'éthique, il a notamment publié Le Médecin et la Mort, (Vuibert, 2006).

Après s'être développé dans le milieu du sport puis de l'entreprise, le coaching connaît
un tel essor que certains veulent l'importer jusqu'à l'hôpital. Quelles sont les causes du
succès croissant des coachs auprès des entrepreneurs, des managers, des soignants, et de
nous tous, simples citoyens ? De quelles fragilités est-il symptomatique ? Quels sont leurs
objectifs et leurs méthodes ? De quels pouvoirs sont-ils les opérateurs ? La stratégie
« coaching » peut-elle s'étendre à n'importe quel domaine de Inexistence ?

Plus radicalement, on peut se demander si le coaching n'est pas un remède pire que le
mal qu'il prétend conjurer. En effet, au moment où la précarité envahit tous les domaines
de l'existence quotidienne, où la fragilité des liens humains donne au sujet et à autrui un
caractère éphémère, interchangeable et contingent, le coaching apparaît comme une
convocation sociale à la résignation, un système de domestication sécuritaire autant que
comme un mirage psychologique.

« II faudrait en France un coach pour 50 habitants ! » s'exclamait il y a quelques
années le premier formateur de coachs français. La culture du coaching familiarise nos
esprits avec un jargon managérial qui reflète un processus sournois d*infantilisation. Et elle
accompagne l'avènement d'un post-libéralisme qui place l'individu-roi au centre de sa vie
pour mieux le soumettre à la logique économique de la production et de la consommation,

II est urgent de réagir face à la progression de cette idéologie dont le point
d'aboutissement est l'anéantissement de toute capacité de discernement.

Journal l'Humanité
Rubrique Tribune libre
Article paru dans l'édition du 22 décembre 2006.

Idées
Les miracles du coaching

• L’EMPIRE DES COACHS. UNE NOUVELLE FORME DE CONTRÔLE SOCIAL, PAR ROLAND GORI ET PIERRE LE COZ, ÉDITIONS ALBIN-MICHEL, 2006, 200 PAGES, 15 EUROS.

Appel à « un sursaut d’orgueil collectif », ce petit livre vif, plein d’ironie, écrit dans un langage clair, accessible, décortique le phénomène en vogue du coaching et aspire ce faisant à susciter « un vrai débat de société sur le sujet ». Interrogeant le développement exponentiel de la pratique du coaching dans notre société, Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, et Pierre Le Coz, philosophe et membre du Comité consultatif national d’éthique, montrent comment la rhétorique qui sous-tend le coaching entre en totale consonance avec l’idéologie ultralibérale de notre temps. Originaire du monde sportif où il a aujourd’hui totalement ringardisé l’entraîneur de jadis, sentant par trop la discipline et l’insensibilité militaires, le coach a très vite infiltré le monde de l’entreprise : « muni d’une seringue psychothérapeutique », il pare à toutes les faiblesses de l’individu qui pourraient entraver le bon développement économique de l’entreprise. Les pages consacrées au coaching en entreprise ne manquent pas d’évoquer les propos de Michel Foucault sur les discours d’experts, ces discours qui font rire (et comment ne pas rire quand il est question du « besoin de sécurité ontologique » du dirigeant d’entreprise ?) mais qui font cependant autorité. Mais l’on rit de plus en plus jaune quand on voit comment ce discours fait désormais autorité aussi, tant côté patients que côté soignants, dans le monde de l’hôpital converti aujourd’hui en entreprise de soins. Il n’est pas jusqu’aux malades en fin de vie qui ne soient désormais accompagnés par des professionnels, dûment rétribués (le coaching ne fait pas dans la philanthropie), là où jadis ce rôle était dévolu aux proches : s’agirait-il d’encourager leur « compliance » à la mort, tout comme le « coaching santé » encourage celle des diabétiques et autres insuffisants respiratoires à leur traitement ? À l’interface de la culture sportive du moi et de la médicalisation de l’existence, le coaching, mirage psychologique, n’est ni plus ni moins que la suite des procédures de contrôle social, de quadrillage des populations apparues au XIXe siècle avec le développement de l’hygiène publique et le souci sanitaire. Les auteurs de ce livre préconisent un rejet pur et simple de « cette soupe sportive remixée à la sauce managériale », nous les suivons sans réserve !

Sophie Aouillé, Psychanalyste

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