Jouissance et sacrifice
Serge André est l'auteur de Que veut une femme, de L'imposture perverse (Seuil), de FLAC, récit suivi de L'écriture commence où finit la psychanalyse et de Devenir psychanalyste... et le rester (éd. Que) À paraître : L'épreuve d'Antonin Artaud et Enquête sur la psychanalyse réussie. isbn: 2-9515821-4-5 22,00 € TTC A propos du livre de Serge ANDRE « Le sens de l'Holocauste – Jouissance et sacrifice » (Ed. Que, 2004) Ce livre est d'emblée passionnant. Il présente une analyse du nazisme extrêmement affinée et documentée, qui répond à des questions qui ont rarement été posées tant le sujet est sous-tendu d'éléments tabous. Mais il ouvre aussi, en filigrane, à une lecture de l'actualité la plus aigüe. Ce livre offre en effet un éclairage saisissant sur la résurgence de la barbarie, des rites sacrificiels, dans le monde contemporain, à l'aune de ceux qui ont mené à la Shoah sous le régime nazi. Sur la base d'une connaissance des plus fines de la structure psychique perverse, cette analyse de l'idéologie nazie, de son « führer », ses lieutenants et phénomènes de foules, ne cesse d'interpeller tant les paramètres qui la caractérisent s'avèrent coïncider avec ceux de l'idéologie qui domine aujourd'hui le monde contemporain. Des affinités étroites et troublantes qui se confirment de la résurgence de processus qui, pour n'avoir pas le même objet sacrificiel que le nazisme, n'en relèvent pas moins du même sacrifice au « Dieu-obscur ». Figure mythique, féroce et archaïque, dont Lacan trace une esquisse énigmatique à l'issue du séminaire « Les quatres concepts fondamentaux de la psychanalyse ». Par delà les Droits de l'Homme érigés aujourd'hui comme une dénégation conjuratoire, il est aisé de détecter dans la réalité contemporaine les stigmates de cette résurgence des archaïsmes sacrificiels – le signifiant phallique, et son repoussoir autant que faire-valoir usuel qu'est « l'Autre pathologique », qui en constituent les signifiants électifs. Qui ne perçoit le retour du racialisme dans l'« antiracisme » qui s'adonne aux revendications communautaristes ? L'irrationalité suicidaire qui frappe le champ occidental converti à l'intégrisme économique, au point de renier la civilisation et le Droit qui l'ont constitué (parce que ce droit se spécifie de limiter celui du plus fort) ? Qui ne ressent la souffrance subjective, la crise identitaire, le narcissisme réactionnel dévastateurs, engendrés par l'effacement du « sujet de la masse », son statut rabaissé au niveau d'une sous-humanité anonymée, comme une tête de bétail dans un troupeau ? Ce ravalement de l'humain à un statut animal se confirme de la promotion accordée aux thèses « cognitivo-comportementaliste » qui s'appliquent à dénier les implications du langage dans la constitution et les symptômes du sujet pour les réduire à une causalité biologique. Ainsi déchu de l'appartenance au champ symbolique (au demeurant réduit au microcosme imaginaire audio-visuel et virtuel), le « sujet de la masse » est désormais prêt à être livré sur l'autel du sacrifice. Si celui-ci ne prend pas les aspects du camp de concentration, il emprunte les voies usuelles du totalitarisme : la désintégration sociale, une sélection impitoyable et meurtrière, la destruction des systèmes de protection sociale, la mise en concurrence féroce des peuples, la restauration organisée de la précarité, de l'esclavage, de la loi archaïque, qui est toujours celle du plus fort. Si dans le cadre racialiste du nazisme, l'objet sacrificiel était assimilé au signifiant « Juif », il frappe logiquement, dans le contexte de l'intégrisme économique, les plus démunis, les plus vulnérables. Tandis que, parallèlement, la discrimination archaïque de la femme retrouve sous nos cieux un avenir, une légitimité, et sa fonction sociale originelle, portée par le système symbolique concurrentiel des sociétés traditionnelles. Si tous les éléments fondateurs de la logique sacrificielle sont présents dans ce livre, et s'ils s'appliquent pleinement au génocide pratiqué par les nazis, leur ordonnancement autour de la Shoah, opérant comme une chronologie à rebours, obscurcit quant au sens et à la fonction générique du sacrifice, et c'est un peu dommage. C'est là le seul regret que nous saurions émettre. Car cet ouvrage, outre l'investigation de cette question centrale du sacrifice, ouvre des horizons annexes inédits ; notamment une analyse remarquable des soubassements psychiques de la création wagnérienne, ainsi qu'une très belle interrogation du mystère de « l'identité juive » : Quel Dieu spécifique ? Qu'est-ce qu' « être juif » ? Questionnements auxquels Serge André répond par le truchement d'interprétations originales qu'il met en liaison avec l'approche spécifique du sujet par la psychanalyse. Un ouvrage indispensable pour qui s'intéresse à ces questions si cruciales aujourd'hui que sont celles de la perversion (quand celle-ci se généralise), du sacrifice (quand il revient s'inscrire sur le devant de la scène contemporaine), et de l'objet sacrificiel (quand la forclusion intime et sociale de la castration, occasionnant son retour tonitruant dans le réel, suscite le recours usuel à la désignation et au sacrifice d'un bouc émissaire, pour en conjurer le reflet horrifique, en le brisant comme un miroir). Véronique Hervouët

Si ce livre aborde l'Holocauste par le biais de la logique du sacrifice,
ce n'est pas seulement pour en dégager le sens possible (même si
l'idée qu'il puisse avoir un sens est déjà de trop pour ceux qui ont
vécu l'horreur dans leur chair), c'est aussi pour interroger ce que
la psychanalyse peut nous permettre de dire du sacrifice comme
moyen de fondation d'une communauté humaine.

En voulant éliminer les Juifs, Hitler et
le peuple allemand cherchaient bien à
s'amputer d'une part originaire de leur être,
en rapport avec une jouissance Interdite.
Malgré son caractère apparent d'opération
technique, la destruction des Juifs visait
à flatter une obscure Providence dont, en
échange, un signe d'élection était attendu,

Serge André ne souhaitait pas, par ce
livre, promouvoir une certaine forme de
« phllosémitisme » qui ferait contrepoids à
« l'antisémitisme ». Philosémitisme et antisémitisme sont à ranger
dans le même sac de malentendus et d'aveuglements qui nous
empêchent de réaliser ce qu'il y a de radicalement autre dans la
dimension de la question que pose à notre univers, l'existence et la
persistance du peuple Juif.

À cause des Juifs, nous ne pouvons être « unis vers » — vers
quoi ? Peu importe le terme que l'on placera ici comme désignant
un but idéal. Disons : unis vers l'Un.

La psychanalyse pourrait bien être, non par l'expllcation du
judaïsme, mais ce qui vient en prendre le relais ou ce qui vient en
relancer la tradition dans notre monde contemporain, alors que
les Juifs eux-mêmes sont devenus Ignorants de ladite tradition,
voire l'ont toujours été, et que les chrétiens la récupèrent en la
déformant, c'est à dire en lui donnant la forme du symptôme
obsessionnel collectif qu'est la religion.