La psychanalyse passant le féminin

Psychanalyse et lien social

Jean-Michel Louka pratique la psychanalyse à Paris depuis 1976. Auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages. Il est membre de l'École du Réel, une École pour la psychanalyse qu'il a contribué à fonder.

« Taisez-vous et écoutez-moi, docteur Freud ! », lance Emmy von N. dans Études sur l’hystérie (1895). Et Freud, habituellement si bavard, s’exécute : il se tait. Avec ce geste, quelque chose naît – la psychanalyse – et, avec elle, un déplacement du lieu du savoir.
Ce n’est plus le médecin, détenteur supposé de la vérité, qui sait ; c’est le patient – en l’occurrence une femme, une hystérique. En acceptant d’être enseigné par celles dont la souffrance psychique était jusque-là restée inaudible, Freud la voie à la figure du psychanalyste et à une nouvelle écoute. Depuis lors, le féminin n’a cessé de traverser les divans de la psychanalyse.

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Nathalie FONDER-SERKINE
Compte-rendu pour Oedipe.org, du livre de Jean-Michel LOUKA
« La psychanalyse passant le féminin » L’Harmattan 2026.

Avec La psychanalyse passant le féminin, Jean-Michel Louka poursuit une élaboration engagée depuis plusieurs années autour de la question du Féminin.
Ce neuvième livre se présente comme le fruit d’une expérience de cinquante ans de pratique de la psychanalyse, parcours clinique et théorique étayé par des recherches et l’étude approfondie du transfert et plus précisément du Réel de transfert , ainsi que par ses travaux de recherche sur la question du Féminin des ouvrages: Féminin pluri-elle publié en 2012 et Féminin singulier publié en 2016.
L’ensemble témoigne d’une interrogation constante : comment penser le féminin sans le réduire à une identité. Le féminin ce n’est pas la féminité qui relève de l’imaginaire , ce n’est pas La femme non plus, pas plus qu’une catégorie stable élu au rang de concept du savoir analytique ?

Alors de quoi s’agit-il?
Le titre du livre indique l’orientation du travail. Il ne s’agit pas d’une psychanalyse « du féminin », ni d’une théorie venant définir ce que serait le féminin. La psychanalyse passant le féminin introduit au contraire l’idée d’un passage, d’une traversée, voire d’une mise à l’épreuve de la psychanalyse elle-même au contact de ce qui, du féminin, lui échappe . Le participe présent « passant » maintient ouverte une dynamique qui interdit toute fixation conceptuelle. Le féminin apparaît ainsi moins comme un objet que comme agent de déplacement du sujet et du savoir.
Il s’agit au fil des pages de démontrer que le féminin se présente de nature, comme une impasse conclusive. Un ininscriptible, qui
« ne cesse pas de ne pas s’écrire », un impossible donc Réel, pour ainsi dire même l’épicentre du Réel , le lieu d’où s’origine le transfert . Le Féminin comme autre nom du transfert, comme nom du Réel de transfert.

Rencontrer le féminin c’est dans le même mouvement le démarrage de l’amour, de cet amour qui s’adresse au savoir et qui est inséparable de la haine et de l’ignorance les trois passions de l’être localisées sur un tétraèdre prélude à la construction du noeud borroméen à 3. Ce déplacement conduit progressivement l’auteur à situer le féminin non plus seulement du côté d’une modalité de jouissance, mais comme objet a, objet cause du désir puis plus-de-jouir, venant se coincer au cœur même du nouage borroméen, dans le triskel du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Le féminin désignerait alors ce point de coincement où se soutient, tout autant qu’il vacille, le nouage du sujet.
L’ouvrage s’inscrit clairement dans une référence à Jacques Lacan, notamment autour des élaborations du « pas-tout » et de la jouissance autre des passions de l’être et du noeud borromeen.
Toutefois, Jean-Michel Louka évite le risque d’un maniement purement doctrinal des concepts lacaniens. Son propos demeure constamment orienté par une question clinique : que rencontre la psychanalyse lorsqu’elle se confronte à ce qui échappe à la logique de la totalité ? Le féminin se trouve alors situé du côté d’une expérience de limite, là où le langage ne parvient pas à tout recouvrir et où le sujet se confronte à une dimension irréductible du réel.
C’est à partir de l’étude du cas de Freud dit « la jeune homosexuelle », et de sa relecture par Lacan que l’auteur déploie sur deux chapitres ce que Sidonie Csillag peut nous apprendre du féminin, en réintroduisant la question phallique impérativement combinée au pas-tout phallique, pour introduire les modalités de jouissance phallique et pas toute phallique, supplémentaire dite jouissance Autre ou féminine. Le pas tout comme diviseur d’un rapport qui ne tombe pas juste, le reste , c’est le féminin, et pour les deux sexes.
À propos de situations cliniques de féminin en souffrance, notamment d’alcoolisme et de prostitution, l’auteur montre combien la clinique analytique conduit à rencontrer ce qui ne peut être entièrement formulé, ni intégré dans un système clos de savoir. Dans ces deux situations ,le féminin devient le nom d’une

ouverture, mais aussi d’une faille, que le discours analytique ne saurait suturer sans perdre quelque chose de son tranchant.
Le livre développe cette tension avec rigueur, sans chercher à la résoudre artificiellement. C’est sans doute l’un de ses intérêts majeurs. Le féminin n’y est jamais substantialisé. Il ne devient ni un idéal ni une essence. Il désigne plutôt un point de fuite du savoir, un lieu où les coordonnées habituelles du sujet se trouvent déplacées. Cette orientation donne au texte une portée qui dépasse la question de la différence des sexes, le féminin concerne tout sujet, dès lors qu’il est confronté à ce qui excède la maîtrise signifiante et la logique du tout phallique.

Par son écriture dense et précise, Jean-Michel Louka propose un travail qui tient ensemble exigence théorique et souci clinique.
Sans céder à l’obscurité ni à la simplification, La psychanalyse passant le féminin ouvre un espace de réflexion précieux sur ce point où la psychanalyse rencontre ce qui, en elle comme dans le sujet, demeure irréductiblement non-totalisable.
En passant le féminin, c’est la psychanalyse elle-même qui se trouve interrogée dans ses limites et dans ses possibilités.

Nathalie FONDER-SERKINE / Psychanalyste 10/5/26