Entretien d'E.Roudinesco dans Libération au sujet de la mise en cause de Gérard Miller

Gérard Miller

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Libération, 9 mars 2024

Interview version en ligne : liberation.fr

 

Idées et débats  

 

Elisabeth Roudinesco : «Tout le monde voyait que Gérard Miller utilisait l’hypnose pour son propre plaisir»

 

Violences sexuelles

dossier

L’historienne de la psychanalyse  juge que son collègue lacanien, accusé de violences sexuelles par une cinquantaine de femmes, jette l’opprobre sur l’hypnothérapie en faisant de sa pratique un moyen de manipuler les êtres.

 

 

par Virginie Bloch-Lainé

On aurait pu croire que les accusations de viols, d’agressions sexuelles, et de tentatives d’agression sexuelles qui visent Gérard Miller, 75 ans, se traduiraient par une mise en cause de la psychanalyse, discipline dont il se présentait comme le spécialiste à chaque fois qu’il prenait la parole à la télévision. C’était sa grille de lecture de l’actualité. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Depuis la révélation de l’affaire ce qui sidère le plus, c’est l’aveuglement de son entourage amical et professionnel, évoluant dans le milieu psychanalytique mais aussi dans les mondes médiatiques et politiques. La véhémence avec laquelle Gérard Miller s’exprimait et les sujets qui l’obsédaient (l’art de la manipulation, notamment) auraient pu être interprétés comme des signes inquiétants. 

Historienne, présidente de la Société internationale de la psychiatrie et de la psychanalyse, autrice de Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée (Fayard, 1993) et de Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Seuil, 2014), Elisabeth Roudinesco replace l’hypnose, qu’il pratiquait sans être hypnothérapeute, dans l’histoire de la psychanalyse.

 

 

L’affaire Gérard Miller risque de jeter le discrédit sur l’hypnose. Pouvez-vous rappeler la naissance et l’histoire de cette thérapie ?

L’hypnose remonte aux travaux sur le magnétisme animal de Franz Anton Mesmer (1734-1815), médecin autrichien installé à Paris à la veille de la Révolution. Il a connu un succès considérable en améliorant l’état de patients qui souffraient de maladies nerveuses. Il posait sur eux des aimants – c’est le fameux baquet de Mesmer. C’était un homme des Lumières qui combattait l’exorcisme pour soigner des femmes que l’on prenait pour des possédées. Il a dégagé la maladie psychique de la religion. Mais il a fait l’erreur de croire qu’un fluide dit «magnétique» circulait entre le médecin et le patient. Une commission royale a été formée pour enquêter sur sa pratique, dont firent partie Benjamin Franklin et Antoine Lavoisier, lesquels ont récusé l’idée du fluide mais reconnu qu’une action psychologique était exercée par le médecin qui plongeait les patients dans un sommeil hypnotique, c’est-à-dire un état modifié de la conscience. On a appelé ce pouvoir un «report». Plus tard, la psychanalyse l’appellera le transfert. A la fin du XIXe siècle, Charcot utilise l’hypnose pour démontrer que l’hystérie n’est pas une simulation, mais une maladie des nerfs. Un pouvoir thérapeutique est reconnu à cette pratique grâce à laquelle des choses refoulées reviennent à la surface.

L’hypnose est-elle critiquée, à ce moment-là ?

Oui. Dès le début, elle a son versant nocturne et alimente les fantasmes des complotistes selon lesquels modifier l’état de la conscience permet de manipuler politiquement les masses.

Que pense Freud de l’hypnose ?

Il l’abandonne parce qu’il considère qu’elle ne fonctionne qu’avec les personnes fragiles sur lesquelles une emprise est possible. Or, son but est de montrer qu’il existe une universalité de la névrose, hommes et femmes confondus. Donc, Freud s’oriente vers la méthode des associations libres qu’est la psychanalyse. Mais ce n’est pas parce qu’il l’abandonne qu’elle cesse d’exister. Aujourd’hui, on ne désigne plus cette pratique par le mot d’hypnotisme mais par celui d’hypnothérapie.

Est-ce que le thérapeute qui l’utilise a plus de pouvoir qu’un autre thérapeute ?

Tout thérapeute exerce un pouvoir sans lequel il ne peut pas y avoir de traitement psychique, mais le but est précisément de ne l’exercer que dans le cadre de la cure et de le dissoudre quand celle-ci s’achève. Il est interdit de maintenir un pouvoir sur un patient et de lui faire faire ce qu’il n’a pas envie de faire, même si le fantasme de la toute-puissance du thérapeute existe dans la relation transférentielle.

Les psychanalystes et les hypnothérapeutes sont-ils surveillés pour éviter les abus de pouvoir sur les patients ?

Les abus sexuels existent mais sont rarement exposés publiquement. Il y a eu un cas médiatisé, c’est celui de Tony Anatrella, prêtre et psychanalyste, qui a fini par être sanctionné par l’Eglise pour abus sexuels sur des hommes, alors même qu’il pourfendait l’homosexualité au nom du catholicisme. Les associations de thérapeutes, toutes tendances confondues, ont des codes de déontologie plus ou moins stricts qui permettent aux patients de se plaindre. La Société psychanalytique de Paris (SPP), qui est la plus importante de France, sanctionne les abus. A cet égard, on peut s’étonner que l’Ecole de la cause freudienne (ECF) fondée par Jacques-Alain Miller, le frère de Gérard Miller, ait attendu le 13 février 2024 pour pousser celui-ci à démissionner de toutes les fonctions qu’il exerçait.

Avant cette affaire, Gérard Miller était-il un psychanalyste respecté ?

Il a été désavoué par les sociétés psychanalytiques dans leur ensemble, qui rejettent ceux qui utilisent cette discipline pour interpréter publiquement le comportement des hommes politiques. Gérard Miller doit sa célébrité uniquement à des producteurs d’émissions de télévision qui, pendant trente ans, l’ont invité à proférer des diagnostics foudroyants en acceptant qu’il se présente comme l’incarnation même de la psychanalyse. Beaucoup de psychanalystes redoutent que cette affaire ne réveille les critiques émises contre leur discipline. Cela n’a pas été le cas.

Le comportement de Gérard Miller avec les femmes était-il connu de son entourage ?

Tout le monde voyait qu’il utilisait l’hypnose pour son propre plaisir, comme une «expérience» – c’est le mot qu’il emploie – et non pas comme une thérapie. D’un côté, il se présente comme le représentant vertueux d’un lacanisme lumineux et, de l’autre, il se livre à des activités d’hypnotiseur nocturne. Dans son cabinet, aménagé dans un hôtel particulier, il reçoit des patients ordinaires et au sous-sol, dans un «home» sans fenêtres, il se livre à des expériences hypnotiques, alcoolisées, avec des femmes recrutées sur les plateaux de télévision.

Est-ce que le mot «expériences» aurait pu nous mettre sur la piste des abus sexuels dont on l’accuse ?

Gérard Miller est présumé innocent mais permettez-moi de vous dire que ces témoignages ne m’ont pas étonnée, parce qu’il faut être dans le déni pour ne pas voir ce à quoi lui sert l’hypnose. Dans son livre, Hypnose mode d’emploi (Stock, 2002), le protocole utilisé est parfaitement expliqué sous couvert d’une description de faits historiques et d’anecdotes. Ce qu’on ne pouvait pas imaginer, c’est l’ampleur, supposée, de ce qui lui est reproché. La justice fera son travail. Je considère que Gérard Miller jette l’opprobre sur l’hypnothérapie en faisant de sa pratique un moyen de manipuler les êtres. Il y a là une fascination pour l’emprise. Il a d’ailleurs monté, à Avignon (2008) une pièce de théâtre, Manipulations : mode d’emploi dans laquelle il prétend dévoiler les manigances des «hypnotiseurs», de Mesmer à Sarkozy.

Pourquoi est-on sorti du déni ?

Je dirais qu’il faut, sur ce point, remercier MeToo. L’histoire montre qu’il faut de grandes crises pour voir ce qu’on ne voulait pas voir auparavant. Je n’aime pas parler d’omerta parce que ce mot comporte une vision criminelle du pouvoir. Je ne veux pas qualifier les activités sociales et artistiques de mafia. Que le viol soit un crime, oui ; que tout le monde soit complice de ce que Gérard Miller est accusé d’avoir fait, non. Il faut raison garder et juger au cas par cas.

Il a tout de même été invité pendant trente ans dans différentes émissions de télévision…

Il y a à cet égard une responsabilité des producteurs qui disent n’avoir rien vu d’autre qu’une activité de «dragueur». Et il y a ceux qui prétendent avoir été «bernés», terme sur lequel on pourrait s’interroger. A l’écran, Miller dégageait des caractéristiques qui auraient dû inquiéter. Il maniait l’injure et accusait les autres de ce qu’aujourd’hui on lui reproche. Tel un Fouquier-Tinville coléreux, il tirait à vue au nom de la Révolution et de la psychanalyse, comme d’autres au nom de la religion. Il lâchait ses fléchettes comme dans un stand de tir : il faisait rire ou il effrayait à cause de la haine qui se dégageait de son discours. Dans l’un de ses livres, Antipathies (Grasset 2014), il donne la liste, en les nommant, de tous les gens qu’il déteste. Il met dans le même sac Alain Badiou et Alain Soral. Et va jusqu’à comparer Charles de Gaulle à Pétain et à Jean-Marie Le Pen. De tels excès de langage veulent toujours dire quelque chose sur la pulsion sexuelle. J’ajoute que quand on est psychanalyste, on doit se réclamer d’une des grandes constances du discours freudien énoncée dans Malaise dans la civilisation, en 1930 : l’humanité doit dominer ses pulsions, sinon elle est vouée au crime.