La signification de la pédophilie

La signification de la pédophilie

Serge André, Conférence à Lausanne le 8 juin 1999

Cet article a été d'abord publié sur le site Polis

1. EN QUOI SUIS-JE AUTORISE A PARLER DE LA PEDOPHILIE ?

Je ne puis m'autoriser devant vous que de ma pratique - qui est celle de la psychanalyse - et du peu de savoir clinique et théorique qu'il me semble pouvoir en déduire avec une relative certitude.

La psychanalyse est une pratique marginale dans le champ social bien que son objet puisse être défini comme l'essence même du lien social. La psychanalyse n'est ni une forme de la médecine (spécialement pas de la psychiatrie), ni une excroissance de la psychologie (elle ne se laisse pas ranger parmi les psychothérapies). Ni science, ni art, bien qu'elle ait l'ambition affirmée d'établir un savoir sur la face la plus secrète de l'être humain, et bien que sa pratique quotidienne suppose une bonne dose d'inspiration, la psychanalyse demeure la seule expérience qui permet d'avoir accès non pas au psychisme, mais à l'inconscient, c'est-à-dire au désir le plus fondamental qui dirige la subjectivité d'un être.

Pour des raisons que j'ignore - et sur lesquelles je m'interroge toujours -, il se fait que cette pratique m'a amené à recevoir régulièrement des demandes de sujets que le langage commun qualifierait de "pédophiles". Pourquoi sont-ils venus vers moi ? Pourquoi m'ont-ils choisi ? Pourquoi, de mon côté, les ai-je accueillis sans la moindre réserve, sans crainte ni répugnance, sans non plus de curiosité obscène, et ce, souvent, durant de longues années ? Je n'en sais rien - sinon que ce qu'ils disaient, que les questions qu'ils me posaient et les difficultés auxquelles ils me confrontaient, m'intéressaient.

En cours de route, vers la fin des années 80, au moment où j'ai commencé à tenter de rendre compte de cette expérience dans mes séminaires à la Fondation Universitaire ou dans mes cours à la Section Clinique de Bruxelles, je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que, sur ce point, je me distinguais de mes collègues. En effet, mes collègues psychanalystes ne reçoivent pas de pédophiles en analyse et je ne pense pas exagérer leur opinion en disant que, pour eux, recevoir un pédophile en analyse est une chose quasiment inconcevable. Ils prétendent - mais c'est aussi ce qu'ils disent en général des sujets pervers - que les pédophiles ne s'adressent pas au psychanalyste. Ils soutiennent ensuite que, si jamais ce cas se présentait, ce ne pourrait être qu'une "fausse demande", une tentative de manipulation du psychanalyste afin d'obtenir de celui-ci une forme d'acquiescement, voire de caution, fut-elle tacite, à leur particularité sexuelle. Bref, par une sorte de raisonnement qui rappelle furieusement le fameux syllogisme du chaudron que Freud évoque dans la Traumdeutung, les psychanalystes considèrent, en général, qu'il est contre-indiqué d'ouvrir l'accès de l'expérience analytique au pédophile. Pour ma part, je crois qu'il y a là une dénégation, une forme de surdité ou de panique irraisonnée, une manifestation de ce que LACAN appelait "la passion de l'ignorance". Cette situation est évidemment bien regrettable pour les patients en question autant que pour la psychanalyse elle-même.

Je me souviens, par exemple, d'une analyse que, selon l'expression consacrée dans le jargon des psychanalystes, j'avais reprise "en second" (j'étais le deuxième analyste de ce patient). Il s'agissait d'un homme dont le cas était d'autant plus douloureux qu'étant encore peu avancé en âge, il pouvait légitimement espérer se construire une vie nouvelle ou tout au moins supportable, en se fondant sur les résultats d'une psychanalyse. Il avait déjà passé dix ans sur le divan d'un confrère sans qu'aucun des symptômes qui l'avaient amené à poser une demande d'analyse n'ait été modifié, sans que la moindre lumière n'ait pu éclairer la structure de son désir inconscient ni même mettre en place les éléments du montage de son fantasme. A l'en croire, son premier analyste était resté silencieux dix années durant. L'impasse complète dans laquelle sa première analyse s'était enlisée, était rendue évidente par le fait que les trois rêves répétitifs que l'analysant avait apportés à son analyste au cours de ses premières séances, s'étaient reproduits, textuellement identiques, jusqu'au terme de cette première tentative.

Après quelques séances, je commençai à entendre distinctement à travers les paroles de cet homme, comme des mots ou des bouts de phrase imprimés en italique dans un texte, les éléments d'une scène - à entendre au sens d'une scène théâtrale - dans laquelle un jeune garçon, aux cuisses musclées, serrées dans une culotte courte et trop étroite qui laissait sur la peau la marque-fétiche d'une ligne rouge, se faisait arracher violemment ses vêtements par un adulte tout-puissant qui le réduisait au silence d'une voix autoritaire. Dès le moment où je fis entendre ces éléments en retour à mon analysant, les choses se débloquèrent très vite.

Les deux symptômes principaux dont il nourrissait sa plainte apparente (l'impuissance sexuelle complète avec les femmes et l'impossibilité de supporter une relation avec une source quelconque d'autorité masculine) pouvaient, sinon se dénouer, tout au moins s'expliquer. Je passe sur la suite de cette analyse et sur son aboutissement, qui mériteraient certes un exposé exhaustif. Deux ans après la fin de ce travail, l'occasion m'est donnée de discuter de la clinique de la pédophilie avec le collègue qui avait été le premier analyste de ce patient. A ma question de savoir pourquoi il n'avait jamais souligné l'importance du fantasme pédophile chez son ex-patient, il me répond avec grand étonnement : il n'avait jamais pensé à cela ! Et puis, ajoute-t-il aussitôt, s'il avait dû s'en rendre compte à l'époque, il n'aurait certainement pas attiré l'attention de son patient sur ce point, mais aurait sans doute interrompu l'analyse car, dit-il, “ il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne pas savoir ”.

Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne pas savoir. Je ne puis que manifester mon désaccord complet avec cet avis. Je suis persuadé, au contraire, qu'il vaut mieux, en tous les cas, savoir. Je ne dis pas que tout est bon à savoir. Loin de là ! Il y a du savoir qui fait mal. Il y a même - cela arrive - du savoir dont on ne peut que difficilement se relever (je pense, par exemple, au cas d'une jeune femme qui était venue en analyse parce qu'elle était littéralement ravagée par le fantasme d'avoir été ou d'être violée par son père, et qui fut amenée à découvrir en cours d'analyse que sa mère avait entretenu une relation incestueuse avec son propre père - le grand-père maternel de ma patiente -, de ses huit à ses vingt-trois ans, soit jusqu'à deux ans après la naissance de sa fille). Il n'empêche, je crois qu'il vaut quand même mieux savoir. C'est le principe du psychanalyste, comme c'est le principe d'oedipe, non pas l'oedipe du complexe, mais celui de la tragédie de Sophocle.

2. QUELQUES REFLEXIONS SUR LE CONTEXTE, A PARTIR DE L'ACTUALITE (BELGE, ENTRE AUTRES)

L'affaire judiciaire et médiatique qui a passionné tous les Belges durant plusieurs mois - et dont ils se sont, à présent, tout aussi massivement désintéressés - a fait du mot "pédophile" le sésame-ouvre-toi d'une communication à laquelle personne n'aurait plus osé songer : communication entre les communautés de notre État fédéral (et même avec ses immigrés), entre les classes sociales, les partis politiques, les générations. La répétition quotidienne des mots "pédophile" et "pédophilie" a toutefois été la source d'une grande confusion. Chacun croit, de bonne foi, savoir ce que signifient ces mots et, du coup, se croit dispensé de s'interroger sur les différences, pourtant énormes, qui distinguent les personnalités et les actes que ces mots recouvrent. Il est pourtant évident qu'il n'y a ni identité, ni équivalence, ni même analogie entre les faits dont Marc Dutroux est accusé, ceux dont on soupçonne tel éducateur de home ou tel professeur de lycée, ou les insinuations que l'on lance contre l'un ou l'autre ministre dont l'homosexualité notoire n'avait jusqu'alors jamais inquiété ni même intéressé personne.

S'il faut raison garder en cette affaire, comme en toute autre circonstance, notre première tâche doit consister à repousser les amalgames faciles et les généralisations hâtives qui font peut-être monter les ventes des journaux et les taux d'audience des chaînes télévisées, mais qui ont pour premier effet d'entretenir notre ignorance. L'information ne favorise pas toujours le savoir.

Je pose donc fermement, comme un premier préalable à toute réflexion raisonnée sur l'actualité de la pédophilie, que c'est à tort que l'on a qualifié Marc Dutroux de "pédophile". Il ne faut pas confondre le registre du crime sexuel avec celui de l'attrait sexuel. Les faits qui sont reprochés à Dutroux n'ont rien à voir avec la signification de la pédophilie, c'est-à-dire avec l'amour électif des enfants - amour étant entendu dans son sens le plus large, du registre platonique jusqu'à l'acte sexuel le plus cru, et enfant désignant un jeune être qui n'a pas encore atteint la puberté. Marc Dutroux est sûrement un criminel, vraisemblablement un psychopathe, et peut-être un pervers sadique, mais certainement pas un pédophile. A titre de comparaison - et avec la réserve que ce mot commande -, le cas de Marc Dutroux est beaucoup plus proche de celui d'un Gilles de Rais que de ceux des pédophiles fameux et avérés qu'ont été, entre autres, Lewis Carroll, André Gide, Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte ou Roland Barthes. Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais me paraît s'imposer car ce dernier ne se contentait pas d'avoir des relations sexuelles avec les enfants qu'il enlevait, mais il les mettait systématiquement à mort après les avoir torturés, suivant en cela l'exemple de quelques illustres empereurs romains, tels Tibère et Caracalla.

Pourtant la comparaison a ses limites. Contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est en cela un sujet exemplaire de notre société occidentale contemporaine, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d'enfants. L'enfant était sa matière première, sa source de plus-value. Une matière qui ne vaut pas très cher, il faut le souligner : cent cinquante mille francs belges ( à peu près sept mille francs suisses), c'est le prix que l'on paye en Thaïlande pour disposer d'une jeune vierge - la jeune vierge thaïlandaise constituant aujourd'hui l'objet-étalon de la mercantilisation mondiale de la sexualité. Ce qu'il faut noter dans l'affaire Dutroux, c'est que l'enfant, la chair de l'enfant, ne va vraiment acquérir de la valeur (valeur marchande et valeur sexuelle) que par l'usage qui va en être fait. Les enfants que Dutroux enlevait et séquestrait n'étaient pas simplement destinés aux plaisirs de quelque riche client. Ils étaient, semble-t-il, destinés à la fabrication de cassettes pornographiques sadiques, de "snuff movies", c'est-à-dire de films montrant des enfants violés et torturés jusqu'à la mise à mort. D'après des informations qui ont été rendues publiques, on sait que chacune de ces cassettes de "snuff movie" vaut, à l'exemplaire, jusqu'à six fois le prix payé pour l'enfant lui-même. Cette survalorisation de l'image de l'atrocité mériterait une réflexion approfondie - qui pourrait s'étendre jusqu'à interroger le destin de l'érotisme contemporain.

L'affaire Dutroux nous rappelle ainsi ce que Freud a mis en évidence, à savoir que la pulsion sadique est l'une des composantes fondamentales qui caractérisent l'être humain. Les animaux peuvent être cruels, mais ils ne sont pas sadiques. "Le crime est le fait de l'espèce humaine", disait Georges Bataille. C'est une phrase que Freud aurait pu écrire. L'une des expressions les plus fréquentes de cette pulsion sadique est la maltraitance, la torture, voire la mise à mort des enfants. Il faut bien se résigner à admettre, malgré la répulsion que ce savoir soulève en nous, que notre "humanité" se reconnaît aussi à ce trait qu'elle comporte certains êtres dont la jouissance consiste à découper des enfants en morceaux. Le scandale et l'émotion populaire soulevés par la révélation de l'affaire Dutroux - de même, d'ailleurs, que la remarquable aptitude des foules qui avaient défilé en "marches blanches", il y a deux ans à peine, à se détourner à présent de toute information relative à cette affaire - sont, en réalité, directement proportionnels au refoulement auquel nous soumettons tous notre propre sadisme.

Avons-nous oublié les contes les plus connus qui ont ravi notre enfance et que nous transmettons toujours avec plaisir à nos propres enfants ? Avons-nous oublié que le personnage qui symbolise la fête des enfants dans la culture chrétienne, saint Nicolas, est lié à une histoire d'enfants livrés à la boucherie ? Avons-nous oublié qu'en 1919 - il y a donc quatre-vingt ans -, Freud établissait que le fantasme "Un enfant est battu" est l'un des fantasmes les plus répandus chez les névrosés aussi bien que chez les pervers ? Ne savons-nous pas que tout parent, tout éducateur, tout instituteur éprouve, à un moment ou l'autre, et parfois de façon lancinante, l'envie féroce de corriger cruellement les enfants dont il a la charge, et qu'il arrive, même aux meilleurs d'entre-eux, de ne pouvoir toujours réprimer cette envie ? Quant à nos "chers petits", ne les avons-nous pas vus régulièrement occupés, à l'âge de deux ou trois ans, à mettre en pièces leurs poupées ou leurs peluches avec tous les signes d'une jubilation intense ?

Oui, il faut bien que nous le reconnaissions, oui, nous avons oublié tout cela. Ou plutôt, nous l'avons refoulé : nous ne voulons rien en savoir. Et c'est pourquoi, avec le recul dont nous disposons à présent, nous pouvons dire avec certitude que les "marches blanches" qui ont eu lieu en Belgique et le vaste mouvement d'indignation populaire qui a secoué jusqu'aux pays voisins, n'ont nullement été les manifestations d'une "prise de conscience", comme on l'a dit, mais, au contraire, les signes bruyants et coléreux d'un refus de savoir plus fort que l'envie de savoir, d'une protestation radicale contre le risque de mise à nu d'une face de la libido que nous avons dû tous censurer en nous avec une grande énergie. Il a fallu cinquante ans pour que le procès Papon ait lieu (pour autant que l'on puisse considérer que ce qui a eu lieu était le procès que l'on était en droit d'attendre). Soyez assurés qu'il faudra attendre au moins autant d'années avant que l'affaire Dutroux ne soit vraiment éclairée.

3. POURQUOI TANT D'EFFROI ?

Quant à l'aversion unanime qui s'est soudain déclarée à l'égard de la pédophilie et des pédophiles ( je ne parle plus ici du sadisme ni des crimes de Dutroux, mais de la traque au pédophile qui s'est déclenchée à la suite de l'affaire Dutroux), elle mérite également d'être interrogée. Pourquoi tant de surprise et d'indignation ? On dirait que l'on découvre tout à coup l'existence d'une forme de sexualité que l'on aurait ignorée depuis toujours. Tout a l'air de se passer comme si on ne savait pas, ou plutôt comme si l'on n'avait pas voulu savoir. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, la pédophilie, et même l'inceste, bénéficiaient dans le public d'un accueil relativement neutre et même parfois bienveillant. Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter à la presse des années 70 et 80. Qu'on me permette de rappeler l'indulgence amusée, voire admirative, avec laquelle critiques littéraires et présentateurs de télévision accueillaient les déclarations de Gabriel Matzneff ou de René Schérer, lequel pouvait écrire, dans Libération du 9 juin 1978 "L'aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d'être et de sens pratiquent à l'égard de l'enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés" (cité par Guillebaud in La tyrannie du plaisir, p. 23). Le cas de Tony Duvert, écrivain pédophile déclaré et même militant, est encore plus remarquable. En 1973, son roman Paysage de fantaisie, qui met en scène les jeux sexuels entre un adulte et des enfants, est encensé par la critique qui y voit l'expression d'une saine subversion. Le livre reçoit d'ailleurs le prix Médicis. L'année suivante, il publie Le bon sexe illustré, véritable manifeste pédophile qui réclame le droit pour les enfants de pouvoir bénéficier de la libération sexuelle que peut leur apporter le pédophile, à l'encontre des contraintes et des privations que leur impose l'organisation familiale. En tête de chaque chapitre du livre, se trouve reproduite la photographie d'un jeune garçon d'une dizaine d'années en érection. En 1978, un nouveau roman du même auteur, intitulé Quand mourut Jonathan, retrace l'aventure amoureuse d'un artiste d'âge mûr avec un petit garçon de huit ans. Ce livre est salué dans Le Monde du 14 avril 1976 : "Tony Duvert va vers le plus pur"… En 1979, L'île Atlantique lui vaut de nouveaux éloges dithyrambiques de la part de Madeleine Chapsal.

Que s'est-il donc passé entre 1980 et 1995 pour que l'opinion connaisse un revirement aussi spectaculaire ? J'aimerais que quelqu'un m'éclaire sur ce mystère. Le phénomène est d'autant plus remarquable que nos sociétés occidentales contemporaines semblent désormais cimentées par l'idéal sacro-saint, mais purement imaginaire, de l'enfant-roi et par l'obsession corrélative de la protection de l'enfance. Loin de moi l'idée de contester la nécessité de cette protection et le progrès qu'elle constitue. Mais la meilleure protection de l'enfant n'est-elle pas le désir et le soutien que les adultes qui l'entourent lui manifestent afin de le voir grandir ? J'ai été surpris, il y a quelques mois - et je suis particulièrement heureux de vous faire part de cette surprise ici, à l'hôpital Nestlé qui a bien voulu accueillir mes propos de ce soir -, de voir apparaître sur l'écran de mon téléviseur une publicité de la firme Nestlé dont le texte énonçait fièrement : "Chez Nestlé, c'est le bébé qui est président". Est-ce que nous ne sommes pas arrivés au bord d'une espèce de délire collectif ? Qui ne voit l'hypocrisie de ce culte de l'enfant innocent, vierge de corps et d'esprit, l'enfant merveilleux et pur dont l'univers est censé n'être peuplé que de rêves et de jeux ? Qui n'observe, dans le langage et l'imagerie publicitaire et médiatique d'aujourd'hui, que la plus belle marchandise du monde est désormais un bel enfant ? Qui n'est frappé de constater que l'exemple de notre Cité idéale nous est proposé sous deux versions, deux imageries standardisées, qui font couple comme un duo d'opéra : Disneyland et Las Vegas ? D'un côté, le monde de l'enfant imaginé comme un adulte miniaturisé, de l'autre, le monde de l'adulte imaginé en enfant éternisé. Nous sommes entrés, sans nous en apercevoir, dans une véritable idolâtrie de l'enfant, dans "l'infantolâtrie", dans l'infantilisation générale du monde. Les enfants s'habillent comme des adultes pendant que les adultes s'empiffrent de bonbons et jouent comme des enfants - les uns et les autres se disputant les commandes de la console de l'ordinateur familial. L'idéal aujourd'hui, c'est de rester enfant, et non plus de devenir un adulte. Et, de plus en plus, c'est une certaine représentation imaginaire de l'enfant qui fait la loi. C'est l'enfant mythique dont la statue s'élève au rang d'idole à mesure même que les adultes déchoient de leur piédestal, démissionnent de leur fonction et s'infantilisent à qui-mieux-mieux.

Curieusement, mais logiquement, plus cette célébration de l'enfant imaginaire prend de l'ampleur, plus il apparaît, au sein de la réalité économique et sociale, que l'enfant représente un coût. D'ailleurs, plus on le vénère, plus il devient rare, plus il tend à être unique. Alors que dans toutes les phases de civilisation qui nous ont précédés, comme dans les cultures qui entourent notre îlot d'Occident, l'enfant a toujours été considéré comme la première richesse, chez nous il est à présent une charge dont il paraît normal à chacun que l'État nous en rembourse les frais. En somme, l'enfant que nous adulons et voulons protéger de tout, l'enfant que nous maintenons dans un état artificiel d'enfance, est de plus en plus irréel. Il est notre rêve narcissique et nous ne l'aimons plus, à la limite, que pour notre propre plaisir. L'enfant n'est plus pour nous une richesse, il est devenu un luxe - ce qui est tout à fait différent.

4. LA SIGNIFICATION DE LA PEDOPHILIE

Si l'on veut parler sérieusement de la pédophilie, avant de poser les questions, certes préoccupantes, de son traitement et de sa prévention, il conviendrait de tenter d'abord de comprendre ce que signifie ce mot. Cette démarche implique de distinguer soigneusement deux niveaux de discours.

On peut, d'une part, envisager la pédophilie d'un point de vue extérieur, objectif, descriptif. C'est ce que font les juristes qui doivent établir les faits et ensuite qualifier ceux-ci, c'est-à-dire les traduire dans le langage du droit pénal. Par exemple, on appellera "viol" toute relation sexuelle entre un adulte et un enfant en dessous d'un certain âge fixé par la loi. C'est aussi ce que font les psychologues et les sexologues, notamment ceux qui se prétendent aujourd'hui les plus experts dans le traitement des pédophiles. Les psychologues décrivent des comportements en se fondant sur le modèle théorique, expérimenté sur l'animal de laboratoire, d'un réflexe automatique induit par un stimulus. Par exemple, telle image représentant un petit garçon déclenche un début d'érection chez le patient. Le traitement consistera dès lors à associer ladite image à une sensation de déplaisir. Ainsi, on montrera systématiquement cette image au patient en lui envoyant une décharge électrique douloureuse sur le pénis. Dans ces deux approches, celle qui se fonde sur les faits et celle qui se fonde sur les comportements, une dimension essentielle - la plus essentielle - est évacuée : celle du sujet qui pose l'acte qualifié de "pédophile", celle de la dimension subjective (et non pas objective) de cet acte.

C'est cette dimension subjective qu'il faut tenter d'appréhender en examinant la question de la pédophilie d'un point de vue intérieur, du point de vue du fonctionnement d'une économie inconsciente et singulière. En effet, la question n'est pas seulement de savoir quel est l'acte qui a été commis, mais de savoir qui l'a commis. Les actes ou les comportements dits "pédophiles" peuvent se produire dans les contextes les plus divers et dans le cadre de toutes les structures cliniques que la psychanalyse permet de distinguer : les névroses, les psychoses et les perversions. Or, la structure psychique dans laquelle un sujet trouve sa position d'être, implique un rapport à chaque fois différent au désir, au fantasme, à la jouissance, à la loi, à la culpabilité, et à l'autre en général. Il peut arriver qu'un névrosé obsessionnel passe compulsivement à l'acte avec un enfant lorsque celui-ci est devenu pour lui la cristallisation d'une obsession. Dans ce cas, même si la description de l'acte coïncide exactement avec celle du même acte commis par un pervers ou par un schizophrène, sa signification sera fondamentalement différente et, par conséquent, sa sanction judiciaire et son traitement devraient également être distincts. Au lieu de qualifier automatiquement le sujet obsessionnel en question de "pédophile", on devrait prendre la peine d'analyser la portée subjective de son acte. On pourrait à l'occasion remarquer, par exemple, que son acte n'est pas motivé par un attrait sexuel électif pour les enfants, mais plutôt par la compulsion au sacrilège typique de cette névrose. On sait - je renvoie ici aux deux oeuvres majeures de Freud que sont Totem et tabou et L'homme-aux-rats - que l'économie psychique de l'obsessionnel s'organise autour du rapport au tabou, à l'intouchable, au sacré et à l'aveu de la faute.

En fait, si l'on veut s'en tenir à un usage rigoureux des mots et éviter les amalgames qui entraînent la confusion et l'obscurantisme, on devrait réserver le terme de "pédophilie" aux cas de perversion pédophile. Pour m'expliquer sur ce point, je vais essayer d'expliquer de façon synthétique ce que mon expérience de la psychanalyse me permet de cerner de la structure perverse en général, et ensuite des caractéristiques de cette perversion particulière qu'est la pédophilie au sens strict.

5. LA STRUCTURE DE LA PERVERSION

Distincte de la névrose et de la psychose, la perversion est l'une des trois structures psychiques inconscientes dans lesquelles l'être humain peut s'établir comme sujet de discours et comme agent de son acte. A ce titre, la perversion est parfaitement "normale", même si elle dérange le monde, voire tout le monde. La question que pose, avec une évidente provocation, l'existence des perversions vise l'essence même de la société humaine. En effet, seuls les névrosés font société : le symptôme névrotique n'est pas seulement une souffrance singulière, il est aussi la matrice du lien qui rassemble les hommes autour de règles communes. C'est pourquoi, dans Moïse et le monothéisme, Freud ne recule pas à traiter la religion (et spécialement la chrétienne) comme le symptôme par excellence. Les pervers, eux, abordent le lien social par une autre voie : micro-sociétés de maîtres, amicales, réseaux qui se fondent sur des formes de pactes ou de contrats qui n'ont pas encore été vraiment étudiés à ce jour, mais dont on peut souligner que c'est le fantasme, et non le symptôme, qui s'y offre comme base du lien, et que l'exigence de la singularité y prend toujours le pas sur celle de la communauté et s'oppose à toute idée d'universalité.

La clinique psychanalytique permet, me semble-t-il, de dégager quatre axes principaux de l'organisation de la perversion, quelle que soit la variante de celle-ci.

1. La logique du démenti

Dans la perversion, le mécanisme fondateur de l'inconscient est distinct de celui de la névrose. Dans celle-ci, c'est la "dénégation" (Verneinung) qui commande et maintient le refoulement (Verdrängung). Quand un névrosé déclare, par exemple, "ma femme, ce n'est pas ma mère", il veut dire en réalité que sa femme, c'est sa mère. Mais il ne peut le reconnaître, ou l'avouer, qu'en affectant cet énoncé d'une négation (ne...pas). Chez le pervers, le mécanisme est plus complexe et plus subtil. Ce que Freud a appelé la Verleugnung - que nous avons choisi, avec Lacan, de traduire par "démenti", traduction la plus littérale -, consiste à poser simultanément deux affirmations contradictoires a) oui, la mère est châtrée, b) non, la mère n'est pas châtrée. Un névrosé éprouve la plus grande difficulté à comprendre ce processus. Car, pour le névrosé, la logique inconsciente se fonde sur le principe d'identité, base de la logique classique : A = A. Pour le pervers, le démenti signifie que A =A et aussi, en même temps, que A est différent de A. Cette coexistence - qui n'est contradictoire que pour le névrosé - fait du pervers un argumentateur redoutable (du moins, lorsqu'il est intelligent), un rhéteur particulièrement apte à manier et à manipuler la valeur de vérité dans le discours de façon à avoir toujours raison.

A la base, le démenti porte sur la castration de la mère. Ceci ne doit pas être entendu seulement comme le fait que la mère n'a pas de pénis, ou, plus finement, qu'elle manque du phallus. La castration de la mère signifie que la mère ne possède pas l'objet de son désir, que celui-ci ne peut s'inscrire que comme manque et que ce manque est structurel. En d'autres termes, il y a, dans le démenti que le pervers oppose à la castration, une face qui reconnaît le manque structurel de l'objet du désir, mais aussi, et simultanément, une face qui affirme l'existence positive de cet objet. Or, si l'objet du désir existe concrètement, s'il est saisissable et désignable par les sens, il en découle que le sujet ne peut que vouloir absolument le posséder et le consommer - et répéter indéfiniment cette démarche.

2. L'oedipe pervers

L'oedipe pervers se distingue par la place tout à fait particulière qui y est dévolue au père à chacun des niveaux où il est appelé à remplir sa fonction. En tant qu'instance symbolique, dépositaire en titre de la loi, de l'interdit et de l'autorité, le père y est parfaitement reconnu - le pervers n'est pas psychotique. De même, les attributs du père imaginaire, héros ou couard, père fouettard ou père aveugle, sont repérables et repérés par le sujet. Mais c'est au niveau du père réel que la perversion se signale à l'attention. Dans la situation \oedipienne qui caractérise la perversion, l'homme qui est appelé, dans la réalité, à assumer le rôle du père est systématiquement mis à l'écart - en exil, dirait Montherlant - par le discours maternel qui entoure le sujet. La position du père du pervers est celle d'un monarque tenu en échec dans son propre palais. Devenant du coup un personnage dérisoire, une pure fiction, le père se voit réduit à n'être qu'une sorte d'acteur de comédie à qui il est demandé de jouer au père, mais sans que ce rôle porte à la moindre conséquence : c'est un père "pour la scène".

Il en résulte, pour son enfant, que, bien que posées et reconnues théoriquement, la loi, l'autorité et l'interdit se trouvent ramenés à de pures conventions de façade. De façon générale, le monde dans lequel le pervers se voit introduit par sa configuration familiale est une comédie, une farce dont le côté grotesque est souvent manifeste. Cette introduction prend pour lui valeur d'initiation. Car, si la comédie humaine est pour le névrosé une vérité dont il ne peut être qu'à son insu un participant parmi les autres (situation à laquelle il lui est d'ailleurs souvent difficile de se résigner), pour le pervers cette comédie est d'emblée révélée, démasquée dans sa facticité, et c'est en toute conscience qu'il y prend sa place. Étant appelé à la fois sur la scène et dans les coulisses, le pervers ne peut être dupe de la pièce qui se joue. Il en tire un savoir, certes, mais un savoir que l'on peut qualifier de toxique. Il en tire sa force aussi bien que son malheur. Il connaît ou croit connaître l'envers du décor et les règles secrètes qui démentent les conventions de la comédie.

Autre conséquence : l'univers subjectif du pervers se trouve dédoublé en deux lieux et deux discours dont la contradiction n'empêche pas la coexistence. D'un côté, la scène publique, de l'autre côté, la scène privée. La scène publique, lieu du semblant explicite, c'est le monde où les lois, les usages et les conventions sociales sont respectées, voire célébrées avec un zèle caricatural ("il faudrait être fou pour ne pas se fier aux apparences", disait Oscar Wilde). La scène privée, par contre, lieu de la vérité masquée, du secret partagé avec la mère, dément la précédente. C'est là qu'entre la mère et l'enfant, puis entre le pervers et son partenaire, s'accomplit le rituel (toujours théâtral) qui démontre que le sujet a ses raisons de faire exception aux lois communes parce qu'il se réclame des connaissances privilégiées sur lesquelles il fonde sa singularité.

3. L'usage du fantasme

Au niveau de son contenu, on peut dire que tout fantasme est pervers par essence. Le scénario imaginaire dans lequel le névrosé conjugue son désir et sa jouissance n'est rien d'autre, après tout, que la façon dont il se rêve pervers en grand secret. Ce n'est donc pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé, mais, comme je vais le montrer, c'est son usage.

Secret trésor, strictement privé, chez le névrosé (au point qu'il faut des années d'analyse pour qu'il consente à commencer à en parler), le fantasme est, au contraire, chez le pervers une construction qui ne prend son sens qu'en devenant publique. Pour le névrosé, le fantasme est une activité solitaire : c'est la part de sa vie qu'il soustrait au lien social. A l'inverse, le pervers se sert du fantasme (sans même s'apercevoir d'ailleurs qu'il s'agit d'un montage imaginaire) pour créer le lien social au sein duquel sa singularité peut s'accomplir. Pour le pervers, le fantasme n'a de sens et de fonction que s'il est agi ou énoncé de telle sorte qu'il parvienne à inclure un autre, consentant ou non, dans son scénario. C'est ce qui apparaît, considéré de l'extérieur, comme une tentative de séduction, de manipulation ou de corruption du partenaire. Par exemple, le sadique exigera de sa victime qu'elle demande elle-même, en s'accusant de telle ou telle faute, la punition qu'il va lui infliger - punition qui se présentera dès lors comme "méritée".

Pourquoi cette nécessité de la complicité forcée de l'autre ? Parce que, dans la perversion, le fantasme a une fonction démonstrative. Le pervers ne peut, en effet, s'assurer de sa subjectivité qu'à la condition de se faire apparaître comme sujet positivé en l'autre (manoeuvre dans laquelle lui n'est que l'agent). Mais de quel "sujet" s'agit-il en l'occurrence ? D'un sujet pour qui il est essentiel, vital, d'affirmer qu'il y a continuité entre le désir et la jouissance. Car, pour le pervers, un désir qui ne s'achève pas en jouissance n'est qu'un mensonge, une escroquerie ou une lâcheté. C'est ce mensonge et cette lâcheté qu'il dénonce inlassablement comme constitutifs de la réalité du névrosé et de l'ordre social : si celui-ci interdit la jouissance (en tout cas, au-delà d'un certain point), c'est parce que le névrosé n'ose pas jouir vraiment. Car c'est la jouissance qui constitue la valeur suprême de l'univers pervers, alors que, dans la névrose, c'est le désir. C'est pourquoi le névrosé, lui, se soutient parfaitement d'un désir insatisfait (dans l'hystérie), d'un désir impossible (dans la névrose obsessionnelle), ou d'un désir prévenu (dans la phobie). Le névrosé trouve son appui dans un désir dont l'objet est toujours en défaut - chaque fois qu'il croit l'avoir atteint, il déchante rapidement : non, ce n'était pas "ça". C'est la raison pour laquelle, dans la névrose, la jouissance va toujours de pair avec la culpabilité.

Ce que veut démontrer le pervers, ce à quoi il s'efforce de convertir l'autre (de force s'il le faut), ce n'est pas seulement l'existence de la jouissance, mais sa prédominance sur le désir. Pour lui, le désir ne peut être que désir de jouir, et non pas désir de désir ou désir de désirer, comme chez le névrosé.

4. Le rapport à la loi et à la jouissance

La nécessité de cette démonstration est si pressante que l'on peut se demander si la perversion connaît la dialectique du désir ou si elle ne l'escamote pas purement et simplement. En tout cas, sa compréhension réclame une autre théorie du désir et de la jouissance que celle à laquelle nous nous référons dans le cadre de la clinique des névroses.

Pour entrer dans cette théorie, il faut cerner le rapport subjectif que le pervers entretient avec la Loi. L'opinion commune tend à confondre perversion et transgression. Pourtant il serait tout à fait simpliste et erroné d'assimiler le pervers à un hors-la-loi, même si l'interrogation cynique, le défi et la provocation des instances représentant la loi constituent des données constantes dans la vie des pervers.

Si le pervers met la loi, et plus souvent encore le juge, au défi, ce n'est pas qu'il se réclame d'une position anarchiste. Tout au contraire. Lorsqu'il critique ou lorsqu'il enfreint la loi positive et les bonnes moeurs, c'est au nom d'une autre loi, loi suprême et bien plus tyrannique que celle de la société. Car cette autre loi n'admet, elle, aucune faculté de transgression, aucun compromis, aucune défaillance, aucune faiblesse humaine, aucun pardon. Cette loi supérieure qui s'inscrit au coeur de la structure perverse n'est pas, par essence, une loi humaine. C'est une loi naturelle dont le pervers est parfois capable de soutenir et d'argumenter l'existence avec une force de persuasion et une virtuosité dialectique remarquables. Son texte non-écrit n'édicte qu'un seul précepte : l'obligation de jouir.

En somme, lorsqu'il "transgresse", comme dit le langage commun, le pervers ne fait en réalité qu'obéir. Ce n'est pas un révolutionnaire, c'est un serviteur modèle, un fonctionnaire zélé. Dans sa logique, ce n'est pas lui qui désire, ce n'est même pas l'autre : c'est la Loi (de la jouissance). Pire : cette loi ne désire pas, elle exige. Poussez le sujet pervers dans ses derniers retranchements et, s'il est sincère et accepte de se livrer, vous entendrez son discours se transformer en une véritable leçon de morale. Rien de plus sensible pour le pervers que le concept de "vertu". Sade, Genet, Jouhandeau, Montherlant, Mishima - et j'en passe\u… - nous le prouvent chacun à leur manière : la perversion aboutit à une apologie paradoxale de la vertu. Etrange vertu, sans doute. Ici encore, l'opposition entre le monde du névrosé et celui du pervers est diamétrale. Alors que, pour le premier, la loi est, par définition, un interdit qui porte sur la jouissance, et la vertu le respect des tabous qui en découlent, pour le pervers, la loi commande la jouissance et ce, de façon absolue (il est, en quelque sorte, interdit de ne pas jouir). Si bien que la vertu, dans ce cas, consiste à se montrer à la hauteur de ce que peut exiger cet impératif absolu - jusqu'au mal suprême. La rédemption par le mal ou la sainteté dans l'abjection constituent des thèmes récurrents des discours pervers.

6. LA PERVERSION PEDOPHILE

Le psychanalyste que je suis ne considère pas comme injustes les lois qui sanctionnent la pédophilie. Je ne les prends pas non plus comme l'expression d'une justice absolue et universelle. Ces lois ne sont que l'une des constructions grâce auxquelles notre société tente de se maintenir en tant que symptôme parmi d'autres. Dans d'autres sociétés, tout aussi civilisées que la nôtre, par exemple dans les sociétés helléniques préclassiques, on sait que la pédophilie était organisée au niveau social en tant que rituel de passage pour les jeunes garçons. Dans la société athénienne de l'âge classique, la pédophilie était non seulement tolérée, mais considérée comme le modèle idéal de la relation amoureuse et pédagogique (cfr. le "Premier Alcibiade" et le "Banquet" de Platon). Dans la société romaine, il était de règle que le maître ait pour amants quelques jeunes garçons non pubères pourvu qu'ils ne fussent pas citoyens romains. Au Moyen-Age, les monastères étaient des lieux privilégiés de relations pédophiles entre les abbés et les jeunes novices. Dans bien des cultures qui nous entourent aujourd'hui, l'usage sexuel des enfants, voire leur prostitution organisée, est considéré comme une chose normale dont personne ne se préoccupe. La sorte de chasse au pédophile qui devient, depuis peu, le mot d'ordre dans nos pays doit donc être considérée comme un phénomène bizarre plutôt que comme un progrès de la civilisation. En tant que psychanalyste, je pense qu'avant d'engager la lutte contre la pédophilie, il conviendrait d'abord d'éclaircir pour quoi et contre quoi le pédophile lutte lui-même. Cela nécessite de l'entendre avant de le condamner.

La pédophilie se définit comme l'amour des enfants - précisons : une certaine forme d'amour visant un certain genre d'enfants. Il ne faut donc pas confondre, je le répète, le pervers pédophile et le pervers sadique. Ce n'est pas parce que la loi positive en vigueur commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier automatiquement de "viol" les relations sexuelles d'un adulte avec un enfant en dessous d'un certain âge, que les pédophiles doivent être réellement pris pour des violeurs systématiques. En principe (bien sûr, il y a des exceptions), le viol n'intéresse pas le pédophile. Au contraire, le discours du pédophile se fonde sur la thèse que l'enfant consent aux relations qu'il a avec lui, et davantage encore, qu'il les demande lui-même. Ce que dit le pédophile - je caricature à peine, je l'ai entendu régulièrement dans ma pratique - c'est quasiment que l'enfant l'a violé lui. C'est un point très important, il faut prendre ces paroles très au sérieux (ce qui ne veut pas dire qu'il faut les croire).

Il est, en effet, capital pour le pervers pédophile de faire la démonstration que l'enfant baigne dans une sorte de sexualité naturelle bienheureuse qui s'oppose à la sexualité restreinte, réprimée et déformée des adultes, et que l'expression spontanée de cette sexualité naturelle est le désir de jouir. Cette idée d'un érotisme spontané de l'enfant s'oppose à toute envie de viol. Pour le violeur, par contre, et c'est pourquoi sa conduite relève du sadisme, le non-consentement de l'autre est une condition nécessaire. Le violeur cherche en effet à prouver que l'on peut faire jouir l'autre par la force, que la jouissance se passe du désir ou du consentement subjectif parce qu'elle est une Loi qui s'impose absolument. Par ailleurs, un autre point capital dans l'argumentation dont le pédophile tente de nous convaincre, c'est que la violence à l'égard de l'enfant se situe, par essence, dans la structure familiale puisque celle-ci est foncièrement répressive à l'égard de la sexualité. Le pervers pédophile soutient que les parents - et, en tout premier lieu, le père - abusent de leurs enfants, lui font violence, en lui "volant" sa sexualité, en l'empêchant de faire l'amour et en l'obligeant à n'être que le voyeur de l'érotisme parental (cfr. Le bon sexe illustré de Tony Duvert).

Une autre idée communément répandue doit également être dénoncée : la pédophilie, contrairement à ce que l'on dit, n'est pas du tout la même chose que l'inceste. Il existe, bien sûr, des cas de pervers pédophiles qui séduisent aussi leur propre enfant, mais ces cas forment plutôt exceptions. Le père incestueux, celui qui a des relations sexuelles avec sa fille ou avec son fils, n'est pas, en règle générale, quelqu'un qui est excité par l'enfant comme tel. Ce qui l'intéresse, ce qui le trouble, ce qui le met hors de lui, c'est son propre enfant, sa descendance. En fait, le père incestueux est un sujet qui ne supporte pas la paternité (cette aversion, je le montrerai plus loin, s'oppose radicalement à la position que défend le pédophile). Non seulement il ne la supporte pas, mais il éprouve l'irrésistible besoin de la bafouer, de l'annuler en quelque sorte en en révélant l'indignité. Je le répète, il est rare qu'un pédophile abuse de ses propres enfants. Au contraire, les pédophiles qui ont des enfants sont généralement des pères modèles ou qui s'efforcent de l'être.

En effet, à l'opposé des pères incestueux - qui sont des destructeurs de la paternité -, les pédophiles développent une idée très élevée de la paternité. Il n'est pas exagéré de dire que la perversion pédophile contient une théorie complexe et subtile de la paternité, plus précisément de la restauration de la fonction paternelle. Cette thèse peut paraître choquante et paradoxale mais pourtant c'est bien la conviction d'être le héraut d'une véritable réforme morale (cfr. "Les garçons" de Montherlant) qui pousse le pédophile à entrer en conflit avec la famille, avec la société et avec les institutions. Pour lui, les parents légaux, coincés dans leur rôle de censeurs, sont par essence incapables d'aimer. Il faut donc que le "véritable" amour paternel provienne d'ailleurs que de ceux qui sont liés à l'enfant par le sang. Comme le déclare l'Abbé, héros de la pièce de Montherlant "La ville dont le prince est un enfant", "Dieu a créé des hommes plus sensibles que les pères, en vue d'enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés".

Mais qu'est-ce que le véritable amour paternel, tel que le pédophile le conçoit ? C'est un amour passionnel et sensuel qui est en rivalité profonde avec l'amour maternel - comme si la mère volait au père la part érotique de l'amour qu'il éprouve pour l'enfant. Restaurer la passion d'être père et faire de celle-ci le modèle de la passion amoureuse, tel est l'enjeu le plus radical de la pédophilie. C'est la raison pour laquelle le pédophile est intimement persuadé de faire du bien aux enfants avec qui il entretient des relations amoureuses ou sexuelles. C'est pourquoi aussi il est convaincu de se montrer meilleur éducateur - meilleur parce que plus vrai - que le père légal. Il réplique aux lois et aux moeurs familiales qui châtrent les pères avant de châtrer les fils, que seul peut être à la hauteur de sa fonction le père dont l'amour ne recule pas devant la passion. Une passion qui ne rejette ni ne refoule ce qu'elle comporte de sensualité et d'érotisme. Une passion qui exige la réciprocité parce qu'elle croit savoir que l'enfant lui-même réclame cette sensualité paternelle. En somme, le pervers pédophile nous met au défi de concevoir la fonction paternelle comme fondée sur l'idéalisation de la pulsion plutôt que sur l'idéalisation du désir. Dans cette passion, l'initiation à la jouissance a la plus grande importance. En effet, comme dans toute perversion, la jouissance est ici identifiée à la Loi. Il s'agit donc d'introduire l'enfant à la vérité de la Loi et de lui faire découvrir le mensonge fondateur de la famille et de la normalité sociale. Ce mensonge, Tony Duvert, que j'ai déjà cité, le dénonce comme l'alliance d'une maternité incestueuse et d'une paternité pédérastique dont le sexe se prétend absent (cfr. Tony Duvert, Le bon sexe illustré, pp. 66-67).

Quelques mots enfin sur l'enfant qui est l'objet élu de la perversion pédophile. On a parfois évoqué l'idée que l'enfant jouerait, pour le pédophile, le rôle d'un fétiche. C'est une idée que je trouve intéressante même si elle ne me semble pas exacte. Il faut remarquer - c'est un critère décisif pour distinguer le pédophile de l'homosexuel pédéraste - que le pédophile se tourne vers l'enfant pré-pubère. Voilà une notion bien difficile à manier, surtout pour le législateur ou pour le juge qui sont obligés de se reposer sur des critères "objectifs", par exemple l'absurde idée d'un âge auquel on fixerait ce qu'on appelle la "majorité sexuelle". La pré-puberté ne se réfère ni à un âge, ni à une définition biologique ou médicale de la puberté. C'est une notion floue, d'autant plus floue que son objet est justement le flou. En effet, celui que vise la perversion pédophile est l'enfant dont le corps ou l'esprit n'a pas encore vraiment choisi son sexe. C'est l'ange, ou l'angelot, comme on préférera. C'est l'enfant apparemment asexué ou sexué de façon indécise, c'est l'être qui incarne, en quelque sorte, le démenti opposé à la reconnaissance de la différence des sexes, mais en qui le pédophile discerne, pour cette raison même, le bonheur d'une sexualité complète, plus large que celle des adultes. Cette imprécision de la sexuation de l'enfant n'a pas seulement pour fonction de soutenir la défense contre l'homosexualité qui est inhérente à la pédophilie comme à bien d'autres formes de perversion. Pédophiles et homosexuels ont horreur les uns des autres, c'est une donnée bien connue de la clinique. Mais, au-delà de cette fonction de défense, l'exigence que l'enfant soit choisi avant toute manifestation de la puberté signifie que le pédophile recherche chez l'enfant qui l'attire l'incarnation du démenti de la castration et de la différence des sexes. L'enfant élu par le pédophile, c'est le troisième sexe. Ou, plus exactement, c'est le sexe qui unit, en les confondant, les pôles opposés de la différence sexuelle. C'est pourquoi l'attirance du pédophile se cristallise tantôt sur un trait d'exquise féminité qui se révèle chez un jeune garçon, tantôt sur un trait de gaminerie que manifeste une fillette.

Mais, dans tous les cas, ce que la psychanalyse du pédophile permet de mettre au jour, c'est que, dans la figure infantile élue par sa passion, c'est lui-même que le pédophile cherche à rencontrer et à faire apparaître. Il ne s'agit pas seulement d'une quête narcissique, ni d'un processus d'identification imaginaire. Cette recherche frénétique ne se situe pas simplement au niveau du moi et de ses images spéculaires. C'est le sujet en tant que tel qui est appelé à se révéler. Le sujet, c'est-à-dire ce qui n'est jamais qu'un vide dans la chaîne signifiante du discours. Ce vide, le pédophile le comble en provoquant l'apparition d'un enfant qui représente l'incarnation d'un sujet naturel plutôt que fils du langage, d'un sujet qui serait vierge de la marque du signifiant, d'un sujet qui serait d'avant la castration symbolique. C'est là son égarement fondamental. C'est là qu'il manifeste à quel point il reste lui-même un éternel enfant imaginaire, tout attaché à être ce qui pourrait combler le manque du désir de sa mère afin que jamais la béance de celui-ci ne puisse apparaître.

Pour conclure ces réflexions, je reprendrai à Philippe Forest deux phrases d'un article publié dans le numéro 59 de la revue L'Infini consacré à "La question pédophile". Ph. Forest y écrivait : "\u…l'enfance n'existe pas, elle est le rêve du pédophile. Le pédophile - je l'imagine ainsi - est précisément celui qui croit à l'enfance (\u…). Il la voit comme le paradis dont il a été injustement chassé, le lieu vers lequel il lui faut revenir, qu'il lui faut à tout prix pénétrer." Effectivement, ma pratique de la psychanalyse avec des sujets pédophiles me permet de confirmer que, pour eux, l'enfance n'est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais bien une sorte d'état de l'être qu'il s'agit de restituer dans sa temporalité indéfinie. Dans la logique pédophile, l'enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet : le "sujet-enfant" incarne le mythe d'une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C'est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l'enfant qu'il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait, lui, le dépositaire. C'est pourquoi aussi, malgré leur attrait et souvent leur talent exceptionnel pour la pédagogie, je crois, avec François Regnault que l'on peut définir le pédophile comme "l'envers du pédagogue" (cfr. L'Infini n° 59, p. 125). Car le véritable pédagogue - en existe-t-il encore ? - est celui qui fonde sa pratique sur la supposition que le désir le plus fondamental de l'enfant, est le désir de devenir grand. Comme l'écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit (§ 175), "la nécessité d'être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu'ils sont. C'est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes qu'ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l'élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l'état d'inachèvement où ils se sentent, en s'efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur" (cité par F. Regnault in op.cit.).

Eclairés par ces dernières phrases, à nous à présent de nous interroger sur le sens de l'évolution contemporaine de notre société, que j'évoquais plus haut. Ce mouvement, que j'ai désigné comme "l'infantolâtrie" de l'époque, ne risque-t-il pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante ? Cette hypothèse pourrait bien, en tout cas, expliquer les manifestations d'effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd'hui dans notre société. Cet effroi ne serait-il pas finalement l'effroi devant la révélation de la signification de notre propre idéalisation de l'enfance?

Comments (3)

brillant article, intelligent, et adapté a la réalité. Ci dessous des idées pour la prévention avec quelques temoignages qui peuvent interesser la psychanalise http://pedoarrependido.over-blog.com
Quelques précisions : il s'agit principalement de détails : "Ce n'est pas parce que la loi positive en vigueur commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier automatiquement de "viol" les relations sexuelles d'un adulte avec un enfant en dessous d'un certain âge, que" Bien que l'on considère en effet qu'aucun consentement valable ne peut émaner d'un mineur, outre les circonstances de fait (pouvant aller jusqu'à l'irresponsabilité pénale dans le cadre de l'erreur de fait) prises en compte par le juge, cette question se retrouve en creux dans les différents textes relatifs au mineur, notamment l'article 227-25 "le fait, par un majeur, d'exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise une atteinte sexuelle sur la personne d'un mineur de quinze ans". Sans vouloir trop approfondir sur le droit pénal, ce qui n'est pas l'objet du texte, il convient de noter les différents cas de circonstances aggravantes de l'article suivant (sur l'abus d'autorité) démontrant que l'objet de ces textes n'est pas l'agent antisocial commettant l'infraction, sujet, mais la protection du mineur.
Pfiou, article très condensé, extrêmement intéressant et à la disposition de tous. Bon, histoire de chipoter, il y a quelques inexactitudes juridiques (je dis ça en tant que juriste, je ne me serai pas permis sinon...). Cependant bravo, comme le disait le poète Térence "Rien de ce ui est humain ne m'est étranger", vous avez été suffisament clair pour que même un béotien tel que moi puisse comprendre les enjeux, tenant et aboutissant d'une telle question ! ^^ Bien à vous L.R.