Sébastien Pilote, Canada, 2013, Le Démantèlement 

le demantelement

Synopsis : Gagnon, 63 ans, divorcé, élève des agneaux sur sa petite ferme du Lac St-Jean. Solitaire et silencieux, il vit dans l’attente des rares visites de ses deux filles vivant à Montréal. Lorsque sa fille aînée Marie lui annonce qu’elle va divorcer et qu'elle a besoin d'argent pour conserver sa maison, Gaby lui promet de l'aider même s’il n’en a pas les moyens. Il décide alors de démanteler sa ferme et d'aller habiter dans un appartement pour personnes âgées. À la veille de la vente aux enchères, son autre fille, Frédérique, une actrice, viendra le voir mais ne pourra, pas plus que son ami Louis ou son ex-femme, le détourner de son projet.Louise GrenierPage

Louise GrenierPage

L’HOMME DÉMANTELÉ

Sébastien Pilote, Canada, 2013, Le Démantèlement 

1 «Les pères doivent toujours donner pour être heureux» ou l’amour à tout prix

Faut-il se laisser manger la laine sur le dos par ses enfants ? Est-ce vraiment «de même» que ça fonctionne ?

Première scène : un agneau se tenant à peine sur ses pattes fragiles, Gagnon le nourrit comme une mère. Il prend soin des bêtes et de sa terre. C’est la dimension maternelle du personnage, celle-là même qui est reprise dans le rapport à ses filles. Rien n’arrêtera Gagnon, on le sait depuis le début car il est mû par une nécessité intérieure absolue : accomplir la promesse faite à Marie. Le démantèlement est précédé par des démarches pénibles et irréversibles. On assiste, impuissant, à la «mise à mort» du fermier. Qui n’en sera pas aimé davantage, il le sait, sa jouissance est ailleurs, dans le don qu’il fait de lui-même. Dans ce sacrifice consenti qui lui confère valeur et existence. Autrement dit, c’est depuis cette place de père idéal qu’il trouve valeur et existence à ses yeux. Pour aboutir à quoi ? À la solitude de son acte et à la «seule satisfaction» qui compte pour lui, le bonheur de ses filles.

Dernière scène : un homme prostré sur sa chaise, à demi-caché par un mur, seul. Le sacrifice est accompli. Sur une table, on voit l’ordinateur, toujours inutile, qu’il a emporté, objet aussi étranger à l’univers de Gagnon que lui-même dans cet appartement anonyme. Gagnon s’est délesté de ses biens pour ne pas avoir à se séparer de son image de père et de mari d’autrefois. Il passe de l’attente à l’absence, à moins qu’il ne remplisse un jour cette autre promesse faite à Frédérique d’aller la voir jouer à Montréal ? À cette image d’exilé de la fin du film, font écho celles de ses filles souriantes, apparemment satisfaites. Peut-on dire que Gagnon entre dans une jouissance autre, sans limite, de celle qui échappe à la castration symbolique ? C’est le sourire énigmatique de Frédérique qui à la fin la désigne le mieux, comme jouissance prise à l’amour.

Le parcours de Gagnon n’est pas sans lui apporter certaines satisfactions narcissiques. Ainsi, à travers son lent et terrible dépouillement, il s’élève comme père, il touche à la douleur d’exister : «Ce qui compte vraiment, dit-il, c’est vous autres, mes filles». C’est à cette place qu’il se voit, ce rôle qu’il revendique. Le démantèlement est aussi pour lui une occasion de réparer des fautes réelles ou imaginaires : il est coupable dira-t-il à Frédérique d’avoir donné préséance à sa ferme sur sa famille. Mais cette expiation, cet amour-là en somme, sont insupportables. Pourquoi ? On ne comprend pas que Gagnon se prive de ce qui fait la beauté de sa vie, à moins que ce ne soit sa manière propre de rejoindre sa réalité psychique, cette souffrance d’abandon dans un décor magnifique qui transparaît tout au long du film ?

On blâme aussi Marie, cette fille «égoïste», bien de son temps, qui abuse de son père et l’abandonne à son sort, comme les filles du Père Goriot dans Balzac, comme les filles du Roi Lear dans Shakespeare. Mais n’est-elle pas, comme son père, déterminée par cette injonction inconsciente : «Ne manquer de rien !» ? Dans cette relation, elle occupe la place de l’enfant abuseur, et lui du père abusé. L’argent agit comme un signifiant qui les détermine l’un et l’autre, l’un par rapport à l’autre, dans une absence de paroles qui semble perpétuer un lien duel imaginaire, préœdipien. Pas de tiers séparateur ici, pas de limites non plus. Papa ne peut dire «non».

À sa première visite, Marie n’est pas capable de formuler sa demande, ce n’est qu’une semaine plus tard, sans les enfants, que son regard tourné vers le père exprime une vraie détresse, détresse qu’il ressent et à laquelle il ne peut résister. À travers leurs failles respectives, père et fille se rejoignent en quelque sorte. Même si Gaby appartient à une époque révolue, à une terre sans héritier, alors que ses filles luttent chacune à leur façon pour se faire une place dans un monde dont Gagnon ignore les codes et les valeurs.

Mais ce démantèlement, le veut-il vraiment ?

2 «Es-tu devenu fou ?» ou la soumission à une nécessité intime

Entre le père et Marie, aucun tiers ne fait coupure, ni obstacle. L’homme vit seul, sa femme l’a quitté vingt ans plus tôt, ses filles ensuite. Il n’a pas «refait sa vie» amoureuse et s’il a de bons rapports avec sa voisine, il ne semble pas envisager de se lier à elle amoureusement. En fait, au milieu du film, nous découvrons qu’il se considère toujours comme le mari de son ex-femme pourtant remariée. C’est un homme qui ne bouge pas d’une certaine position identificatoire, qui reste figé à un lien affectif perdu/pas perdu. Le dépouillement qu’il s’inflige en serait-il une des conséquences ? Pour rester à cette place de père imaginaire, pourvoyeur absolu, peut-être également de «mari», il est prêt à perdre «sa vie» : «Ta ferme, tes moutons, c’est ta vie mon Gaby», lui dit son ami Louis.

« Un père doit satisfaire aux besoins de son enfant, tout donner par amour.» Est-ce un père–pélican ? un père qui donne son cœur à manger à ses filles ? Pas exactement mais c’est peut-être à cette place que Gagnon se voit. Ce qui indiquerait un décalage par rapport à la réalité actuelle : son amour s’adresse à des petites filles et peut-être à une femme qu’il a perdue depuis longtemps. «C’est moi ton mari, ce sont mes enfants…» Rien n’a changé et tout a changé, le fermier est demeuré sur les lieux d’une perte impossible. En homme qui attend, en père qui attend, et qui à la fin n’attendra plus rien.

Certains accuseront Marie, son insensibilité, peut-être avec raison, mais le père n’est pas dupe : «Ça ne me dérange pas qu’elle profite de moi», dit-il à Frédérique, un sourire au coin des lèvres, comme s’il y trouvait quelque plaisir secret. Ce 200,00$ qu’elle lui réclame, il ne l’a pas, et même après avoir vendu son bien et régler ses dettes, il devra encore emprunter pour elle. L’argent est dans la relation père/fille un déterminant primordial au sens où sa fonction est de pallier un manque affectif. La fille ne venant demander de l’argent que pour ne manquer de rien --- elle ne veut rien perdre – alors que le père, en attente d’amour et de reconnaissance, est prêt à se ruiner pour elle. On sent bien sa peine quand il apprend que Marie ne viendra pas signer en personne le contrat d’emprunt à la banque. Son visage passe d’une expression de joie anticipée à une profonde déception. Gagnon serait-il un avatar québécois du Père Goriot ? Pas exactement.

«Es-tu devenu fou ?» lui avait demandé l’ami Louis qui avait tenté en vain de le raisonner. Rien n’y fait. «Es-tu devenu fou ?», lui avait aussi demandé son ex-femme quand il lui avait proposé de revenir vivre avec lui. C’est que Gaby obéit à une autre logique que son entourage, il n’est pas raisonnable au sens plein du terme. C’est une logique affective qui appartient à un temps d’avant la séparation – préœdipien ? – comme en témoignent les photos en noir et blanc découvertes par Frédérique. Ses filles sont toujours des enfants dans l’imaginaire de Gagnon : «Voyons, ce sont des enfants», réplique-t-il à Louis quand ce dernier lui dit qu’elles n’ont plus besoin de lui. Impossible d’en faire le deuil. La maison elle-même est à l’abandon, une chaise d’enfant, une balançoire remise en place pour ses petits-fils, des meubles périmés, rien ne bouge.

La demande de Marie serait donc le déclencheur qui fait basculer l’univers bien réglé de Gagnon. Un quotidien rythmé par les besoins des bêtes et de la nature. Elle quitte son mari et a besoin d’argent pour acheter la moitié de la maison, dit-elle. Il cède : «Je vais être capable de t’aider, j’aurai l’argent, je te le promets.» Le voilà donc pieds et poings liés, piégé dirais-je. À Partir de ce moment, il est perdu. Il poussera l’abnégation jusqu’à cacher à Marie ce qu’il sacrifie pour elle : «Pour ne pas lui faire de peine…» dit-il. S’agit-il de ne pas déchoir à ses yeux, ou aux siens ?

À Frédérique qui n’a pas accompagné Marie mais qui viendra pour le démantèlement, il achètera une montre. En fait, c’est un prétexte pour revoir son ex-femme – elle est vendeuse dans une bijouterie – et lui annoncer la nouvelle. La disproportion entre ce qu’il donne à Marie et ce qu’il donne à Frédérique est frappante. L’enjeu est ailleurs : demander à son ex-femme de revenir. Comme si la ferme était la seule cause de son départ à elle. Comme si le rapport père/filles recelait une autre attente, celle de «sa» femme.

Frédérique (Cordelia) est celle qui supportera sans mot dire, qui supportera l’insupportable, qui ne jugera pas, mais émettra ce constat : «Papa, Marie profite de toi.» «Je sais bien, répond-il, elle a toujours été ainsi. » Elle voudrait bien le détourner de son projet suicidaire, n’insistera pas. Elle occupera la place du témoin, et par elle, comme elle, on soutiendra Gagnon dans son épreuve.

Dans la recherche d’appartement, on se sent comme l’ami impuissant qui enrage, fulmine et argumente pour rien. Gagnon ne démord pas, une fois sa parole donnée à Marie, il paraît entièrement déterminé par elle. Pas de conflit interne ici, du moins pas consciemment, Gagnon va au-devant du désastre avec le sentiment d’une nécessité absolue. L’opposition vient des autres, de Louis, de son ex-femme, de Frédérique, mais elle demeure sans effet. Une part du conflit, la part affective, se logera ailleurs, dans la relation à ce bon vieux chien que son maître n’arrive ni à tuer, ni à faire tuer.

On le sait, il ira jusqu’au bout de ce démantèlement qui ressemble à un démembrement. L’homme se défera morceau par morceau, «s’arrachera» de sa propre vie, de cette ferme dont il fait la cause de ses pertes. Il dira que seul l’amour de ses enfants compte pour lui, que c’est plus important que ses champs, que ses moutons, que son chien. Ce n’est sans doute pas sans raison que sa voisine lui parle à mots couverts – «une bêtise» -- du suicide de son compagnon. Gagnon est-il suicidaire ? On s’interroge sur ses motivations inconscientes : amour fou, passion paternelle, culpabilité, mélancolie. Oui, mais encore ?

Sa terre, Gagnon la «marche» tous les jours depuis quarante ans, ses bêtes, il les nourrit comme une mère, il est une part intégrante des paysages lumineux en automne, enneigés en hiver, toujours changeants, à perte de vue, et voilà qu’il va s’en extraire. Il ne roulera plus dans ces routes sinueuses «Le gros» comme passager, il ne croisera plus au détour le petit Bouchard sur son vélo. Son troupeau sera orphelin, sa maison désertée. Pourquoi ? Rien ne l’oblige à cette dépossession, rien ni personne, sauf lui-même.

Les gestes et regards de Gagnon sont ceux d’un agonisant. Il voit son monde pour la dernière fois tout au long du film. Il y là une dimension tragique car c’est un aller simple, aucun retour possible. C’est une marche funèbre en somme. Ce qu’exprime bien le fermier du premier démantèlement : «On ne voit plus le monde qu’aux enterrements, ou au démantèlement de nos jours». Ce qui pour Gagnon est une répétition, il sait ce qui l’attend : «Que vas-tu faire ?» demande-t-il au fermier attristé ? «Me reposer, me reposer », répond ce dernier. Aussi bien dire, mourir.

Gagnon fonce droit dans le mur sans jamais remettre en question sa décision. Il ne recule que devant une de ses conséquences : « Se débarrasser» de son chien. «Le gros» incarne de la façon la plus directe, primitive dirais-je, l’attachement du fermier, et une douleur qu’il dénigre : «C’est niaiseux hein ?» demande-t-il à la voisine qui refuse de prendre le chien et qu’il finit par lui imposer, ce qui nous laisse espérer une fin heureuse, du moins pour le chien.

Scènes finales : dans «son » appartement impersonnel, Gagnon s’assoit derrière un mur, on ne voit plus que sa tête penchée et derrière, dérisoire, cet ordinateur dont il n’a pas besoin. Apparaissent ensuite Marie souriant à ses enfants, pensive, puis Frédérique souriante elle aussi, immobile et silencieuse, s’apprêtant à jouer Cordelia dans Le roi Lear.

3 «Rien» ou les silences du père

«Qu’est-ce qu’il y a de neuf ?« lui demande Marie à sa première visite. «Rien», rien que du vieux,» répond le père. «Comment ça rien, ça fait des mois qu’on s’est pas vus et tu me dis qu’il ne s’est rien passé ? » «Que veux-tu que je te dise ? Un agneau est mort ce matin, le voisin a acheté un tracteur neuf. Y se passe rien ici, c’est toujours pareil pour les habitants.» Gagnon souligne la répétition du quotidien qui me rappelle un autre film, extraordinaire, Le cheval de Turin»

(A Torinói ló) est un film réalisé par Béla Tarr, en coproduction entre la Hongrie, la France, l'Allemagne, la Suisse et les États-Unis, 2011

où un homme et sa fille répètent jour après jour les même gestes, à quelques variantes près, jusqu’au jour où ça déraille, le cheval refuse d’avancer, puis refuse de manger et de boire. Ensuite, c’est la lampe qui ne s’allume plus, le puits qui se tarit, le feu qui s’éteint dans le poêle. Le père et la fille essaient de partir, puis reviennent sans que l’on sache pourquoi. À la fin, c’est la fille elle-même qui s’immobilise pour de bon, elle ne mange plus, le père insiste, en vain puis s’assoit devant la fenêtre, fixant un paysage dénudé. Il attend. Quoi ? L’éternité, il me semble.

Gagnon est un homme silencieux. Attelé à la tâche, peut-être ne voit-il plus de raison de continuer, il s’arrête comme le cheval de Turin. Chez lui, les mots ne viennent pas au secours de la douleur. Et s’il déplore ses pertes, c’est pour ne pas les reconnaître. Gagnon réalise dans le réel son démantèlement intérieur : il ne marchera plus ses terres, il ne nourrira plus ses moutons, et au bout de son itinéraire dépeuplé, peut-être trouvera-t-il la terrible volupté du vide, du rien ni personne ?

Tout sera accompli en somme. Comme si son désir de continuer l’œuvre de son père, et donc de garder la ferme lui avait coûté trop cher, trop de départs et de solitude. La demande de Marie le confronte à nouveau à cette question de la transmission désormais impossible alors que sa promesse l’oblige à un renoncement qui lui restitue, du moins à ses yeux, sa valeur de père. Serait-ce donc pour rester «un père» qu’il consentirait à perdre un héritage qu’il a défendu toute sa vie ? Ou parce qu’à la fin, cette ferme dont il a pris soin est devenu pour lui le signifiant de ses pertes et le miroir de son vide affectif. Et si rien n’est plus important que l’amour … il est trop tard Monsieur Gagnon ?

Louise Grenier, psychanalyste à Montréal