Un certain nombre d’ouvrages actuels s’inquiètent du déclin, voire de la mort du père. Daniel Roquefort (Le péché originel sur le divan, Editions de l’atelier, 2008), Jean-Pierre Lebrun (Un monde sans limite, ères, 1997 ; La perversion ordinaire, Denoël, 2008) ; Dany-Robert Dufour (Le Divin Marché, Denoël, 2008) ; Michel Tort (Fin du dogme paternel, Aubier, 2005) pour citer les plus récents ont tourné la question en tous sens, celui du contexte social post-moderne et celui des sujets qui y sont plongés. Marc Zerbib qui a été travailleur social, aujourd’hui Président d’une association habilitée par la Justice, qui accueille des jeunes, écrit ici à partir de cette expérience professionnelle, mais surtout en prenant pour socle, comme psychanalyste, l’enseignement de Jacques Lacan. Il est vrai que Lacan fut un pionnier pour s’inquiéter de la mort annoncée de la figure paternelle, dès 1938 dans « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » paru dans L’Encyclopédie française. Ce « déclin social de l’imago paternelle », prévient Lacan, risque de nous emporter vers le pire « concentration économique, catastrophes politiques… » etc Paroles visionnaires s’il en est. Du déclin à la mort, soutient Marc Zerbib, il n’y a qu’un pas et les effets en retour dans le travail social en sont patents : désarrimage de la fonction symbolique, rupture de transmission dans la filiation et l’enseignement, perte de repère dans des figures d’autorité, addiction aux objets de consommation… L’auteur enfourche là et complète une litanie bien actuelle. Le père, point d’incarnation des limites et du traitement social et psychique de la jouissance, lieu de passe du discontinu des éprouvés du corps pris dans le registre maternel, au continu de la langue et du vivre ensemble, semble avoir du plomb dans l’aile.

Pourtant les choses sont elles si simples ? Le père n’apparaît après tout que comme figuration du principe de transcendance, à savoir qu’il faut à l’homme un ciel au-dessus de sa tête pour cheminer sur terre, dans le monde et parmi les autres. Il lui faut une référence. Mais encore faut-il qu’elle lui soit transmise. Le père qui a longtemps revêtu les oripeaux du mâle dominant sacrifié par la horde, pater familias, potentat, et fourni les terreau de la domination du patriarcat, avec tous ses ors et ses aliénations, ce père là certes est en chute libre. Pourtant le principe dont il s’était fait le serf à savoir représentant et passeur d’une loi symbolique dont le cœur est l’incomplétude de l’être humain, ce principe qui fait autorité et d’où découle toute forme d’autorité, est lui bien vivant. Question de logique. Sans cela qu’en serait-il de l’animal parlant et de ce qui le tient avec autrui dans le lien social ? Les civilisations, de tout temps, se sont inventé des habillages de ce vide primordial. Des esprits animaux, aux dieux multiples, en passant par le Dieu unique, etc. Autant de trouvailles humaines géniales qui déclinent des positions d’autorité légitimes, dans l’espace social et familial. Que l’habillage patriarcal en vienne à s’étioler et à mourir, qui va s’en plaindre ? Nous avons quand même dans l’histoire cher payé la domination de cette figure tutélaire, ne serait-ce que dans la répression sexuelle et la mise à l’écart de la parole des femmes. Bref le père est mort, en tout cas une certaine part imaginaire du père, mais ne peut-on, comme pour la fonction royale crier en chœur : le père en est mort, vive le père ? En effet le père, comme un des relais de la fonction symbolique, soutient tout acte d’éducation au sens où se pose la question : au nom de quoi transmettre la loi qui noue et assujettit la jouissance au langage, le désir à la loi ? Au nom de quoi vivre si l’on veut ? Au nom du père de mes pères, aurait-on pu répondre encore récemment. Au nom du symbolique et de ce qui s’impose à l’humain comme parlêtre, dirions nous de nos jours. Si le ciel est vide, malgré tout il est toujours au-dessus de nos têtes ! Cela implique que les professionnels qui interviennent dans l’espace sociale, à l’endroit de ces ratages de la fonction paternelle, se fassent passeurs d’humanité, pour emprunter au titre du bel ouvrage coordonné par Loïc Andrien, un jeune éducateur de Nancy (Passeurs d'humanité, ères, 2008)

Le dernier enseignement de Lacan, sur lequel malheureusement l’auteur ne s’étend pas, nous ouvre des perspectives directement exploitables en travail social. De ce déclin, précise Lacan, nait un effet de pluralisation des Noms du père. Ce concept est apparu dès son séminaire sur Les Psychoses en 1955, il ne désigne pas le patronyme, mais le principe même de la parole et du langage, comme capacité chez « les trumains » de représenter l’absence. Autrement dit, c’est par le signifiant et ses obligations que l’effet père (contrairement à l’effet-mère !) se trouve relayé. Et comme le dit l’adage : les voies du seigneur sont impénétrables ! Se pose alors une question pour tous les chargés d’éducation, au sens large du terme : comment soutenir chez chaque sujet, un par un, au cas par cas, ses inventions pour s’arrimer dans la loi du père ? Comment accueillir et valoriser les « branchements » singuliers qu’invente chaque sujet - ça se dit symptôme - pour se soutenir parmi les autres ? Encore faut-il que ces sujets trouvent à qui parler. Seule cette clinique du sujet peut nous faire sortir d’une plainte incessante : il n’y a plus de père, plus d’autorité, le monde n’est plus ce qu’il était etc. Refrain éternel puisqu’il apparaît déjà dans des textes de l’Egypte ou de la Grèce anciennes. L’auteur nous invite alors à une pratique sans cesse renouvelée, inventive, créative, au pied léger. Cet « fraternité discrète » dans l’accueil d’un plus jeune, d’un plus démuni, se présente, tel que Lacan nous l’enseigna, comme une formidable résistance à ce « qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale » (« L’agressivité en psychanalyse », Ecrits, 1966). « L’issue est dans une éthique qui donne son espace au sujet », conclut Marc Zerbib. Remercions le d’avoir, une fois encore, à sa façon et selon son style, rouvert ce chantier inachevé qui promeut que « du père on peut s’en passer, à condition de s’en servir ».

Joseph ROUZEL