Notes éparses sur les Etats-Généraux de la Psychanalyse

Acte 1 - Fin de partie

Mardi soir, quelques minutes avant 18h. Le brouhaha monte de la salle. Et René Major semble bien seul, désabusé, absent. On perçoit la voix de Raoul Pena (avec tilde), qui souffle à René Major dans une langue qu'il est supposé entendre mieux que l'espagnol "we must vote". Mais en français ou en espagnol René Major n'entend pas. Fethi Ben Slama, qui a réussi à garder le micro se tourne vers la salle qui lève la main. On vote, oui mais quoi ? Qu'on se reverra d'ici deux ans ici ou là qu'importe. René Major a déjà indiqué que s'il avait été à l'initiative de cette rencontre il ne serait pas la cheville ouvrière de la suivante. La salle se lève, on ferme les micros, c'est fini.

Acte 2 - la démocratie est-elle soluble dans "Internet" ?

Remontons le fil du temps. L'après-midi de ce mardi était consacrée aux résolutions. Avant cela des représentants de différents pays avaient donné leur sentiment sur le déroulement des opérations. Il restait une heure et demie pour les résolutions et une autre heure et demie pour la salle. Chacun voulait parler et tous à l'évidence ne pourraient pas le faire. A l'angoisse de se séparer s'ajoutait un sentiment de malaise. Michel Plon annonça la mise en place grâce à cet outil merveilleux qu'est Internet d'une revue permanente qui publierait tout et à laquelle on paierait pour s'abonner.

Internet, un outil merveilleux ? Voire. Et c'est bien-là une des multiples questions dont il aurait fallu débattre. Internet est plutôt le symptôme de la démocratie plus qu'il n'en constitue l'issue. Exemple : tout publier sur Internet, c'est facile, ça s'appelle la poubelication, Lacan l'avait déjà indiqué. C'est la meilleure manière de se désinformer. Noyé dans l'ampleur de ce qu'il lui faut lire, le supposé lecteur préfère se consacrer à d'autres tâches plus exaltantes. Plus compliqué est de sélectionner les articles, cela implique de les lire, ce qui prend du temps et qui n'est pas toujours très satisfaisant, et donne un pouvoir à celui qui les sélectionne (il faut bien le rétribuer pour l'effort qu'il a fourni), avec les problèmes que cela suscite évidemment. Comment faire ? L'autre versant, c'est de publier toujours les mêmes, dans la même langue de bois. On connaît aussi. Bref Internet ou pas, le moyen technique ne résout pas les problèmes de la démocratie et des moyens d'information. Peut-être les analystes ont-ils des choses à dire sur ces problèmes dont ce siècle est forgé mais rien à vrai dire n'est moins sûr.

On s'interrogea donc sur les lieux de la prochaine rencontre dont l'existence semblait à tous s'imposer tant les problèmes avaient juste été effleurés. Chacun y alla de son lieu favori. L'Amérique latine (majoritaire en nombre dans la salle), Vienne où le bon peuple autrichien s'est choisi les représentants que l'on sait, et pourquoi pas le Larzac comme me le soufflait ma voisine... Pourquoi pas en effet s'il s'agit seulement de faire un congrès pour décider à la fin ou l'on irait l'année prochaine et à quel flux protestataire on tenterait de se mêler. Un énergumène "ben énervé" braillait quelque chose et s'agitait sur son banc. Personne ne semblait en mesure de rendre à ce bateau qui tanguait, un tant soi peu d'équilibre.

Acte 3 - Retour à la case départ

Samedi matin, pourtant, à l'ouverture du congrès, les choses semblaient plutôt bien parties. Le matin, madame l'ancienne recteur de Paris, et ci-devant responsable de la francophonie tint des propos assez obscurs mais bon, ce n'était pas la première fois qu'on écoutait un discours fait pour se mettre en jambe. René Major lui répondit avec son habituelle courtoisie. Il aurait dû se méfier car, elle commença par : "je remercie René Major". Elle ne fut pas la seule, tout le monde après elle s'évertua à "remercier René Major". Ce n'était pas bon signe. Puis vint le tour d'Élisabeth Roudinesco et l'on se prit à espérer qu'un souffle avait été donné à cette rencontre. Brossant un tableau très convaincant de la situation de la psychanalyse dans le monde, parcourant son histoire, elle soulignait qu'après la guerre, devant la multiplication des courants, l'IPA ne pouvait plus prétendre à une souveraineté unique. Les quelque 30 000 praticiens répandus à travers le monde et selon des zones géographiques bien précises étaient regroupés, lorsqu'ils en acceptaient l'augure, au sein de plusieurs internationales. Si elle voyait dans l'opposition qu'elle suscitait, comme toujours pourrait-on dire, un signe de sa vitalité, elle ne dissimulait pas pourtant combien il fallait aujourd'hui faire face à un certain nombre de défis : comment repenser le cadre de la cure type ? comment construire un cadre à la clinique échappant à la classification, l'homosexualité devait-elle continuer à être assimilée à une perversion ? comment aider au développement de la psychanalyse dans les pays ou celle-ci n'a pas encore d'existence comme les anciens pays du bloc communiste etc... Après elle, une série de brèves interventions faites à la tribune donnèrent le ton, chacune relatant brièvement la situation et les difficultés rencontrées dans chacun des pays représentés. Bref on apprenait, on échangeait. On n'était pas venu pour rien.

Las, l'après-midi, le congrès s'endormit doucement et la suite allait être faite d'un curieux mélange de soubresauts et d'assoupissements jusqu'à la conclusion. (Je n'évoquerai pas ici les propos de Derrida que je n'ai pas pu entendre à mon grand regret.)

Acte 4 - comment en est-on arrivé là ?

Qu'elle était l'ambition initiale ? On pouvait la supposer double et double, elle fût en effet. On pouvait, dans cette rencontre placée sous l'égide d'un millénaire débutant, tenter de brosser une vaste fresque de la psychanalyse dans ses différents aspects, on pouvait aussi s'essayer à mettre en place une politique de la psychanalyse pour fournir une issue à tous les analystes qui cherchent de par le monde à échapper à la domination de l'IPA d'une part et de l'AMP d'autre part. En prenant pour point de départ l'affaire Besserman-Viana et en rompant avec l'IPA, René Major avait clairement indiqué qu'il cherchait dans la question du politique et de l'éthique une issue à la crise des associations nationales et internationales. Mais hélas le congrès s'enlisa trop souvent soit dans un discours convenu et parfaitement soporifique, soit dans des propos politiquement corrects.

Cela conduisit à la déception beaucoup de participants qui attendaient de cette rencontre la définition d'une veritable politique de la psychanalyse. Ils en furent pour leurs frais qui,comme on l'a dit, et comme cela fut dénoncé par beaucoup n'étaient pas minces. En 20 ans, les réalités économiques et politiques ont complètement changé, le monde a changé, la technique a changé, mais les problèmes soulevés par ce siècle qui s'achève sont eux toujours bien présents.

La vie des psychanalystes s'est profondément transformée au cours des 20 dernières années. Leur formation, leur clientèle, le niveau de leurs revenus, et donc la classe sociale à laquelle ils peuvent prétendre appartenir ont été transformés de fond en comble et l'on peut dire que le fossé s'est élargi de façon gigantesque entre les ténors d'autre fois vivants comme des grands bourgeois intellectuels et l'analyste payé moins qu'un smicard qui va au dispensaire ou à l'hôpital chaque jour. On n'a pas de mal à constater sans connaître les chiffres que les seconds sont infiniment plus nombreux que les premiers aujourd'hui, il y a 25 ans c'était évidemment l'inverse. Le temps où les analystes roulaient carrosse est sans doute définitivement révolu et en Amérique Latine, plusieurs des intervenants ont souligné les difficultés économiques énormes auxquelles le pays et eux même doivent désormais faire face. Alors, bien sûr, un congrès ou l'on se donne la peine de traduire les interventions en quatre langues cela coûte très cher, tellement cher que bien des analystes ne pouvaient pas se le payer. Quant à faire le voyage en plus... Pourtant ce sont justement ceux qui ont été écartés par des contingences économiques qui auraient sans doute eu le plus à dire sur la situation actuelle de la psychanalyse.

Que reste-t-il de tout cela ? pas mal de remue méninge. Si la déception flottait dans les propos échangés, des rencontres ont eu lieu, on a fait connaissance et on a pu constater qu'on pouvait parler ensemble. Alors qu'il nous soit permis non pas de remercier René Major mais de lui dire que oui certainement cela valait la peine, la peine de tenter de faire bouger ce monde qui ne veut pas bouger, la peine de ne pas se laisser gagner par la fatalité, la peine d'affronter ses propre contradictions et de dire ses limites, la peine d'avoir placé les problèmes sur leur registre politique et éthique, la peine pour toutes les rencontres, celle qui vient de se dérouler et celles qui viendront peut être ensuite et qui seront plus féconde d'avoir été précédée par celle-ci.

Laurent Le Vaguerèse