Les identifications, dans le champ de la psychanalyse, se déclinent dans une sorte de valse en trois temps : le sujet, d’abord s’identifie, se dés-identifie au cours de la cure pour enfin se ré-identifier en fin de parcours.
Cet énoncé, comme la valse, est évidemment trop rapide, mais l’équivoque de la chanson de Jacques Brel — la valse à mille temps / la valse a mis le temps — fait sentir l’épaisseur temporelle, la durée, du processus. Durée congruente au temps long de l’enseignement de Lacan, si on se souvient de son premier tracé de ce mouvement, en 1936, dans « Au-delà du “principe de réalité”1 ».
S’identifier, Freud y consacrait un chapitre entier dans son texte Psychologie des masses et analyse du moi. Il y proposait déjà un inventaire triplice des identifications, soulignant à quel point le moi se met en forme via des identifications.
Lacan travaillera longuement cette question cruciale, seule à permettre une juste position de l’inconscient : d’abord par son élaboration du stade du miroir, dont rend compte son texte de 1949 « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », puis, dans les années 1953-1954 à l’aide du schéma optique, enfin, les trois années suivantes, avec le graphe du désir.
Il reprend à nouveaux frais sa réflexion sur l’identification lors du séminaire éponyme, en 1961-1962. Ce séminaire démarre par ces mots : « L’identification, tel est cette année mon titre et mon sujet. C’est un bon titre, mais pas un sujet commode2. » Voici de quoi nous donner du grain à moudre !
Lacan revient à l’identification lors de son séminaire RSI des années 1974-1975. Ce troisième temps permet de penser enfin l’identification avec les trois registres que sont le réel, l’imaginaire et le symbolique. Il fait en effet de l’identification un élément essentiel du nouage borroméen, ce nouage qui rend compte de la constitution d’un sujet.
Reprenons les trois temps de la valse : l’identification, comme son nom l’indique, est d’abord mouvement, là où l’identité est d’abord mouvement, là où comporte toujours le risque de figer le sujet dans une illusion de continuité de soi à soi-même, dans la fallace de l’individu, cet atome du libéralisme supposé indivisible, autonome, et, comme on le dit aujourd’hui, « autodéterminé ». L’exigence d’identité enlise le sujet dans la question d’un « qui suis-je ? » sans réponse — à part la réponse divine, dont le succès ne se dément pas, et pour cause, d’un « je suis ce que je suis ». Les identités contemporaines, si changeantes, si « fluides », comme l’époque aime à le dire, décrivent le paradoxe de refuser les caractéristiques de l’identité tout en s’en revendiquant. Mais l’assument-elles ?
Les identifications, à rebours, non seulement sont en mouvement, mais sont toujours locales, partielles, laissant place à l’Ichspaltung (Freud) et à la refente du sujet (Lacan).
Le mouvement identificatoire ouvre un espace entre ce que le sujet dit être et l’indicible de son désir. La différence entre dire être et être creuse un intervalle, ouvre la question du rapport de l’être au sujet et offre l’espace du transfert, le champ de l’interprétation.
Reprenons donc les trois temps de la valse. Le sujet s’identifie : il se tricote, tricote son moi.
Le sujet se dés-identifie : il détricote son moi, il se détricote, se décentre. Ce patient parcours analytique répond à une mise en question des identifications par l’analysant. Rappelons ici la métaphore de l’oignon de Lacan, dans son séminaire Les écrits techniques de Freud : « le moi est un objet fait comme un oignon […] on pourrait le peler, et on trouverait les identifications successives qui l’ont constitué3 ». Peler un oignon, comme on le sait, ça fait pleurer ! Néanmoins, l’oignon ne se contente pas d’être un légume, il est un condiment, ce condiment qui donne du goût aux nourritures terrestres, goût dont on sent la piqûre dans son équivoque qu’on dit ment4. Alors, comment s’en passer ? S’en passe-t-on vraiment ? Puis, le sujet se ré-identifie : ce troisième temps convoque les théorisations de la fin d’analyse. Le sujet se ré-identifie car il ne peut être sans identification. Avec l’identification au symptôme, qui convoque un s’y reconnaître et un savoir y faire, Lacan propose une identification d’un type nouveau, une identification, pourrait-on dire, à l’usage. Ce sera la fin d’une valse, mais pas de la valse.
Frédéric Pellion et Natacha Vellut
1 Lacan, Jacques, « Au-delà du «principe de réalité» », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 85.
2 Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre IX, L’Identification, leçon inédite du 15 novembre 1961.
3 Lacan, J. Le séminaire livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, Collection Points Essais, 1975, p.268
4 Lacan, J. Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 1975-1976, p. 17