Décès du Docteur Claude Bénazéraf

J'ai la douleur de vous faire part de la disparition, le 23 mai 2016,  de mon époux le Docteur Claude Bénazéraf, au terme d'une longue maladie causée par un AVC survenu en 2012. Il s'est battu avec courage, aphasique, handicapé.


Le Docteur Claude Bénazéraf est l’auteur de l’ouvrage, Les Chagrins de la Peau ou la peau miroir de l’âme, paru aux éditions Grasset. Diplômé de dermatologie, d’homéopathie, de médecine chinoise, il  a orienté sa pratique clinique vers la psychosomatique de la peau. Membre de la Société française de Dermatologie Psychosomatique,  il a enseigné à la Salpêtrière, participé à de nombreux congrès. Il était devenu psychanalyste.

 Après un accident vasculaire, il a été dans l’obligation de cesser toute activité. Malgré ses difficultés à s’exprimer verbalement, il a souhaité  réunir et  publier avec l’aide de son épouse quelques articles et émissions  à la radio  pour ne pas interrompre ses échanges avec les autres.

 

                                                                 Préface de son livre L'Inconscient à fleur de peau,

 

 

 

Le regard médical n’est pas celui d’un œil intellectuel, c’est un regard de la sensibilité concrète, un regard qui va de corps en corps et dont tout le trajet se situe dans l’espace de la manifestation sensible.

             Michel Foucault, Naissance de la clinique    

 

 

Dans mon premier ouvrage publié en 1994, Les chagrins de la peau, dont la connotation  pouvait sembler littéraire dans la mesure où elle renvoyait à La peau de Chagrin de Balzac, je traduisais tout ce que ma réflexion devait à la  littérature et à la philosophie qui  toutes deux, en effet, ont complété ma formation médicale de dermatologue. Racine, Balzac, Maupassant, Le Clézio …et en philosophie, Michel Foucault, Michel Serres, Georges Canguilhem, François Jullien… ont été mes maîtres à penser…autrement. Naturellement, Freud, sa théorie et sa clinique, n’a jamais cessé de m’accompagner tout au long de mon parcours médical. A ces acquis livresques, j’ajouterai deux années de psychiatrie par laquelle j’avais commencé mes études de médecine.

   Médecin occidental formé à la faculté de médecine de Paris,  j’ai eu en outre la possibilité de suivre un cursus de trois ans de médecine traditionnelle chinoise à la faculté de Bobigny. Ma pratique quotidienne en a été profondément modifiée dans son regard et son approche du patient et de la maladie. D’un point d’écoute inlocalisable,  j’ai appris à identifier le contexte du patient, son vécu le plus intime et à penser la maladie en terme de globalité reliée au temps et à l’espace, au cosmos, au mouvement où rien n’est stable, en terme d’énergie (le qi), de yin de yang qui n’ont ni commencement ni fin et  de processus. L’attitude du médecin consiste à tendre l’oreille, ce qui assure à son esprit (shen) une totale pénétration. Elle nécessite une attitude pragmatique pour laquelle l’efficacité naît de l’adaptation  aux circonstances. C’est ce mode d’attention totale que la tradition chinoise antique a                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   érigé en modèle de l’art de gouverner (le prince représentant le cœur du pays) ou de l’art de soigner, deux activités que la langue chinoise rassemble dans le mot zhi, littéralement gérer l’irrigation des champs par le geste et la voix.

 Cette attention engendre, selon la tradition ancienne, une influence régulatrice qui sont « agir non agissant » (wei wu wei) et ne doivent rien à une interférence intentionnelle. L’écoute sincère, l’écoute globale d’un « cœur vacant » devient l’axe existentiel duquel découle toute capacité à tenir sa place de thérapeute.

 

Sur cette toile de fond assez informelle est née pour moi l’intuition, au fils des séances passées avec mes patients, que la peau dans sa totale visibilité, émet des symptômes que le dermatologue peut reconnaître, identifier et soigner par des médicaments mais aussi des signes qui ne se limitent pas à cette nomination. La peau n’émet elle pas de signaux qui interpellent le regard et l’observation de l’autre et plus particulièrement du clinicien ? N’est–elle pas aussi la page blanche sur laquelle vient s’inscrire un langage venu  des profondeurs, des signes qui ramènent à la surface les traces de l’histoire du sujet, de ses souffrances présentes, et passées et que les maux que j’avais sous les yeux  demandent  une parole, et tels les hiéroglyphes des rêves de Freud,  attendent une interprétation.

 

 La compréhension par la parole des phénomènes psychosomatiques permet de déplacer l’intérêt de l’organe malade, la peau, vers le sujet malade et cette action sur le psychisme peut permettre d'améliorer la pathologie  cutanée.

Ce que l'on observe, ce que l'on voit sur une peau qui s'offre à notre regard est un effet, mais ce que nous entendons dans le langage de cette même peau, c’est une histoire, c’est l’histoire du sujet tissée de souvenirs, d'événements stressants et parfois de souffrances. Et l'organe peau est là pour nous montrer tout cela

  

C’est en effet parce que la peau est un organe visible, et c’est une de ses caractéristiques les plus remarquables, que les problèmes qu’elle pose peuvent passer pour superficiels et que certains praticiens se contentent peut- être trop souvent de la prescription de crèmes et de pommades, oublieux de ce que la peau, cet organe qui nous entoure, nous recouvre et nous protège est surface mais aussi volume, contenant, profondeur. Elle possède, par delà sa visibilité immédiate qui peut faire illusion et même fasciner, voire aveugler un clinicien, une autre visibilité située dans l’invisible.

A l'opposé, si le risque existe donc de se laisser prendre au piège de cette superficialité apparente, n’oublions pas non plus que le visible n’est pas toujours superficiel et que le caché n’est pas toujours profond. Paul Valéry disait "Il n'y a que les choses superficielles qui ne soient pas insignifiantes"(en plus de sa phrase bien connue "ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau «).

 L’exemple de la lettre volée d’Edgar Poe est particulièrement significatif. Posée sur un coin du manteau de la cheminée, aux yeux et au regard de tous sauf des policiers qui la recherchent dans les lieux les plus inaccessibles et les plus extravagants.

Les techniques modernes d’imagerie médicale ont fait faire un bond prodigieux à la médecine en  permettant une connaissance de l’intérieur du corps humain de son vivant, mais elles ne sont pas pour autant toujours nécessaires au dévoilement des mystères et des secrets de la peau. Les signes cutanés ne se rattachent pas nécessairement à un trouble localisé dans les viscères profonds ou à une perturbation biologique interne.

Leur message se décrypte dans la profondeur  même de la surface peau qui expose et cache tout à la fois. La peau est tel un papier d’impression, un palimpseste, mémoire du toucher, de ses carences, de ses excès, mémoire des joies, des blessures, des absences. Lieu privilégié des inscriptions et des traces, elle émet le message non verbal d'une souffrance intérieure, message de communication qu’il  faut déchiffrer. Le sens prend corps, se concrétise véritablement dans l’intimité de ce revêtement cutané qui nous enveloppe. Les signes et les secrets sont là, en évidence, offerts au regard des autres. .

   Ni réduire les symptômes cutanés à une superficialité descriptive et botanique, ni les méconnaitre à la recherche d’une causalité dans les seules profondeurs en oubliant de voir l’enveloppe corporelle pourtant bien visible, tels sont, me semble-t-il, deux notions à garder en mémoire pendant tout le temps de l'écoute du patient.

 

  C'est bien cette qualité d'écoute du sujet souffrant qui est la pierre de touche de la relation médecin- malade dans un espace de parole ouvert, tolérant et confiant. Grâce à une écoute attentive et bienveillante, dans le cadre d’une relation médecin-malade étroite et confiante, peu à peu apparaitra “à fleur de peau” cette souffrance muette dont le patient était porteur sans le savoir. La magie de la parole et du transfert permettra  de transformer un langage dépourvu d’émotion et sans valeur régulatrice en un langage dynamique et énergétisant dont dépend la mobilisation corporelle et mentale utile à la guérison.

Grâce à l’approche psychosomatique, une mise en mouvement du sens des symptômes et des manifestations corporelles opaques et muettes pourra se faire, qui rétablira l’équilibre entre le corps réel et le corps imaginaire et permettra au patient de sortir de son ‘impasse” somatique.

 

Le présent recueil se propose de relater  la liaison entre  la maladie corporelle et l’histoire de cette maladie cutanée  en s’appuyant sur l’histoire du sujet  et quelle fut ma démarche pour les comprendre, les interpréter, les soigner par des médicaments et la parole.

 

                                                                                       Claude Bénazéraf

                                        Novembre 2013