Zalmen Gradowski, mon dernier analysant ?

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Il faut un guide pour aborder l’œuvre écrite de Zalmen Gradowski.

Batia Baum, traductrice de ‘Au cœur de l’Enfer’ de Zalmen Gradowski, et aussi du ‘Chant du peuple juif assassiné’ de Yitskhok Katzenelson et de bien d’autres textes en Yddish, m’a accueilli longuement. C’est elle qui au travers du temps m’a permis de m’approcher de cet autre si étranger - et si proche qu’est devenu pour moi Zalmen Gradowski. Batia Baum a été pour moi une main tendue depuis le passé, comme une voix qui me parlerait en son nom. C’est sa parole et aussi les lectures qu’elle m’a fournies qui m’ont permis d’habiller d’une vêture de chair cet auteur si généreux, si plein de tendresse et de vie au cœur de la ‘dritte Hourban’, la troisième destruction du peuple juif.

A qui Gradowski s'adresse-t-il ? au travers des soixante ans qui nous séparent de lui ?

La réponse est sans ambiguïté aucune. Lisez : (‘Ecrits sous la cendre' p 119, préface à ‘La séparation.')

« Cher lecteur…

Je dédie…ces lignes à ton intention, que tu puisses apprendre au moins en partie comment et de quelle atroce manière ont été exterminés les enfants de notre peuple. Et que tu réclames vengeance pour eux, et pour nous, car qui sait si nous, qui avons dans nos mains les preuves factuelles de toutes ces atrocités nous pourrons survivre jusqu'à l'heure de la libération. C'est pourquoi je veux par mon écriture éveiller en toi un sentiment, semer une étincelle de vengeance, et qu'elle s'embrase, enflamme tous les cœurs, et que soient noyés dans des océans de sang ceux qui ont fait de mon peuple une mer de sang. »

Gradowski s’adresse à nous ses lecteurs, au monde entier, à vous, à moi qu’il a ému. Il réclame justice et vengeance comme Dante chassé de Florence par les guelfes noirs, et comme lui, il s’adresse au travers de ses lecteurs - à la terre entière. Il écrit en Yddish et fait de son lecteur et donc de moi qui le lis – de chacun de nous qui l’écoutons - son exécuteur testamentaire.

Les 176 pages de l'œuvre de Zalmen Gradowski m'ont entraîné dans bien des directions et dans un foisonnement de lectures, de pensées et d'écriture.J'ai choisi de vous parler de trois points :

1° D’abord, je vais vous proposer des fragments de ZG en parallèle avec des fragments d’autres auteurs dont il s’est inspiré, et qui ont donné leur forme à ses écrits en s’entretissant avec eux.

2° Puis nous ferons une étude des mots employés dans les différents textes dont nous disposons. Et cela nous conduira dans l’aventure intérieure de Zalmen Gradowski : comment et combien il a changé en 22 mois d’esclavage au sonderkommando.

3° enfin, nous repèrerons les passages où les rejetons d’Eros pointent sans ambages dans ses lignes. Cela nous donnera un regard sur la force singulière de l’auteur et le creuset de sa vie.

première partie

Lisons Gradowski (‘Des Voix sous la cendre', ‘Notes' p 35)

« Qui voudrait croire qu’on prenait des millions d’hommes, sans motif ni raison pour les mener à un massacre sortant de l’ordinaire ?

Qui voudrait croire qu’on menait un peuple à sa perte à cause de la volonté diabolique d’ignobles criminels ?

Qui voudrait croire qu’on offrait un peuple en sacrifice de remerciement dans la lutte pour le pouvoir et les honneurs ?

Qui voudrait croire qu’un peuple obéirait aveuglément à une loi qui portait en elle mort et anéantissement ?

Qui aurait pu croire qu’un peuple hautement civilisé serait changé en diables dont l’unique idéal serait le meurtre, et l’unique aspiration – l’extermination ? »

Zalmen Gradowski a pris le parti d’écrire comme les prophètes. Comme eux il écrit au nom de tout son peuple broyé par l’histoire. Il utilise des figures empruntées aux textes sacrés. C’est un peu comme s’il se mettait en tête d’écrire un nouveau chapitre de la Bible, si je peux le dire ainsi sans offenser personne.

Son style m’est devenu un peu plus familier en relisant le livre d’Esther que Gradowski connaissait probablement par cœur depuis l’enfance.

C’est une histoire qui commence drôlement : La reine en titre refuse d’obéir à Assuérus, le grand roi de Perse qui règne sur un empire de 127 provinces. Il voulait montrer sa beauté à ses compagnons de beuverie. Elle dit non ! De colère - Assuérus la déchoit de sa place éminente et le fait savoir dans ses 127 provinces pour que les femmes demeurent obéissantes à leurs époux.

La belle Esther, juive, nièce de Mardochée devient favorite et Reine. A ce titre, elle n’est pas sans pouvoir. Mais c’est un pouvoir ambigu, grand et fragile, comme l’a éprouvé la reine dont elle a pris la suite.

Haman, le Premier ministre, veut la ruine du peuple juif parce que Mardochée ne se prosterne pas devant lui et parce que ce peuple n’est pas comme les autres peuples : il est dans l’empire, entre les mailles des 127 provinces, avec ses lois propres, son propre langage. Haman achète à Assuérus le droit de les détruire tous, jusqu’au dernier.

Esther va risquer son grand et fragile pouvoir de femme pour sauver son peuple. Elle se présente devant le Grand Roi sans avoir été appelée, ce qui l’expose à sa colère et à la mort. Mais le roi lui tend son sceptre et écoute sa demande. Et son peuple est sauvé par un ‘Pour’, un édit, qui donnera la joyeuse fête de Pourim, et il se venge cruellement de tous ses ennemis.

Lisez (Esther 3, 12) (Nouvelle traduction de la Bible. Bayard 2001)

« Le treizième jour du premier mois, les scribes du roi sont convoqués, ils transmettent les ordres de Haman aux grands commis, aux gouverneurs des provinces, aux chefs des peuples, à chacun selon son peuple son écriture et sa langue. Tout est écrit au nom du roi Assuérus et signé du sceau royal. Dans toutes les provinces du royaume, des courriers portent des lettres qui disent :

« Exterminer, tuer, anéantir tous les juifs

du jeune homme au vieillard, les enfants, les femmes.

En un seul jour, le treize du douzième mois, adar.

Piller ! 

L’écrit est affiché et lu comme loi dans toutes les provinces, afin que tous les peuples soient prêts ce jour-là. Les courriers sont sortis en hâte avec le décret du roi et la loi est publiée à Suse la citadelle.

Le roi et Haman s’assoient et boivent. Panique à Suse la ville. » *

* C’est un extrait du « rouleau d’Esther ». A propos des rouleaux (méghilot, singulier meghila), au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (71 rue du Temple), presque à l’entrée : une vitrine pleine de rouleaux d’Esther de toutes tailles. Depuis la dimension d’un grand livre, jusqu’à de minuscules rouleaux écrits si fins qu’il faudrait une loupe pour les lire, de la taille d’une grosse noix ou d’un mètre de couturière soigneusement roulé, si petits et précieux qu’il pouvaient, j’imagine, trouver place dans un sac à main, dans une poche. Ceci pour souligner combien les rouleaux d’Esther devaient être familiers. Quand Gradowski écrit, bien qu’il ait une vision d’ensemble de la destruction des juifs d’Europe qu’il voit arriver et mourir, il n’a peut-être pas imaginé une destruction si profonde de la culture Yddish. Il en résulte qu’il suppose connus des détails dont le sens n’apparaît aujourd’hui qu’après recherche. Cela constitue une des difficultés de l’abord de son œuvre : chacune des connotations du texte réclame de la patience et des recherches pour devenir intelligible.

En ce qui concerne le premier texte de Gradowki, ‘Notes’ in ‘ Des voix sous la cendre’, pp27-72, tous ses commentateurs ont remarqué qu’il était aussi inspiré dans sa forme par la Divine comédie. Il faut savoir que ZG était un homme cultivé avec des ambitions littéraires.

Vous vous souvenez qu’au milieu de sa vie Dante descend aux enfers, un enfer froid, un enfer de glace. Très vite il sera accompagné de Virgile qui est son commentateur, son guide. Qui lui montre, et décrit toutes les horreurs, et en même temps le rassure, le protège, lui indique ce qu’il peut faire et dire sans trop de risques, et lui interprète le spectacle terrible auquel il est confronté.

Voici Virgile (‘La divine comédie’, Dante, Flammarion 1987, p33) qui parle à Dante saisi de la peur d’être dévoré - à l’entrée de l’enfer :

« Donc pour ton mieux je pense et je dispose

Que tu me suives, et je serai ton guide

Et je te tirerai d’ici vers un lieu éternel

Où tu entendras les cris désespérés

Tu verras les antiques esprits dolents

Qui chacun crient à la seconde mort ; »

Et maintenant ZG ( ‘des Voix…’p30)

« Ne t’effraie pas quand dans des tombeaux de terre humide tu trouveras des adolescents vivants…des… enfants remuants, car tu les trouveras dans une position pire encore.

Ne t’effraie pas quand au beau milieu d’une nuit glaciale, tu rencontreras une grande foule de juifs chassés de leurs tombeaux et repoussés dans des chemins d’errance inconnus. Que ton cœur ne tressaille pas devant les pleurs des enfants, les cris des femmes et les gémissements des vieillards…, car tu entendras bien plus horrible et tu verras bien plus affreux encore.

Ne t'effraie pas quand après une telle marche, lorsque le jour commencera à poindre, tu trouveras en chemin de vieux pères et mères gisant dans des flaques rouges …( du sang) des faibles… fusillés pour n'avoir pu supporter le voyage.

Ne t’occupe pas de ceux qui ont quitté la vie, garde un gémissement pour ceux qui pour l’instant sont encore restés en vie…. »

Ça pourrait presque faire un enchaînement avec Dante

Voici encore un autre harmonique de l’oeuvre de ZG. C’est tiré d’un livre qu’il ne peut pas ne pas avoir lu. C’est tiré de ‘la Haridelle' roman de Mendele, dit ‘le Marchand de Livres’. Ecrit au milieu du XIX° siècle, en Yddish, traduit par Batia Baum, non encore édité en français.

Le Diable Ashmodaï qui se pose comme le pendant du Très Haut, son double nécessaire à la marche du monde, tient le héros par la barbichette, l’emporte à travers le ciel et le force à regarder le spectacle de la ‘Civilisation’ . Ecoutez:

« De grandes cheminées d’usine fument là-bas, les cheminées de mes milliers d’usines - fabriques de …mort… »

« Toutes ces cheminées d’usine à foison et à profusion, ce sont des autels d’où s’élèvent les fumées du culte en mon honneur et en celui du veau d’or, dieu des spéculations, des fraudes, des projets et de l’argent. Cette fumée dessèche les cœurs, enfume toute la terre et fait place nette de tout sentiment, détruit et réduit tout en projets marchands – amour, amitié, piété foi, charité – tout est marchandise. Et quoi encore ? Elle cette fumée de la « civilisation » envahit peu à peu les cieux et en déloge l’Autre, que je ne dois pas nommer, et il se trouve là-haut toujours plus à l’étroit. Il lui reste de moins en moins de place, il recule, excuse-moi du peu, plus loin, plus loin, et avec le temps, il y a bon espoir, la terre sera toute à moi !

Gradowski use lui aussi de l’image d’un survol : ( ‘Des voix…’ p 30).

« Et nous planerons sur un aigle d’acier au-dessus du large horizon tragique de l’Europe d’où nous pourrons à travers de jumelles observer tout et pénétrer partout. Tiens-moi fermement par la main, ne tremble pas ; car tu devras voir pire encore… »

Il faut aussi que vous ayez en mémoire les rituels du renouvellement de la lune qu’il a en tête en écrivant.

Il était familier des rites qui saluaient la Lune nouvelle le samedi soir au sortir du Shabbat. C’était en groupe, il fallait être plusieurs pour les répons du Sholem Aleikem.

J’ai entendu Tony Lévy et Batia Baum évoquer pour nous ces rituels.

La fête joyeuse du renouvellement de la lune se joue en plein air, par ciel clair, quand on peut compter au moins trois étoiles. On chante :

« Alléluia ! Louez l'Eternel dans les cieux, louez-le dans les hauteurs ! Louez-le vous tous ses anges, louez-le, vous ses légions, louez-le vous le soleil et la lune, louez-le vous toutes, ses étoiles lumineuses. Louez-le cieux des cieux, et vous eau au-dessus des cieux. Qu'ils louent le Nom de l'Eternel, car Il a commandé et ils furent créés. Et il les a établis pour l'éternité. Il leur a tracé une règle immuable » (Psaume 148, 1-6)

Puis en regardant la lune en se dressant sur la pointe des pieds, comme on danse, les bras tendus, comme pour attraper la lune, on récite trois fois :

« De même que je danse vers toi mais ne puis t’atteindre, mes ennemis ne pourront m’atteindre pour me faire du mal. »

Puis trois fois encore :

« Que tombe sur eux l'épouvante et la terreur, par la grandeur de ton bras, qu'ils soient figés comme la pierre ! » (Exode 15, 16)

Gardez ces textes dans l’oreille pour leur musique dont vous ne cesserez d’entendre l’écho dans Gradowski, et aussi pour leur contenu : résonneront souvent les échos de ces appels aux étoiles, à la lune, et à travers eux à l’Eternel, me semble-t-il.

Zalmen Gradowski se repassera cette fête joyeuse en mémoire quand il écrira: « Une nuit de pleine lune », ce lamento. Et c’est probablement déchirant pour lui, si bien qu’à la fin, cette fichue lune, il finit par lui assigner le rôle d’un lampion funéraire : 

(‘Au cœur de l’enfer’, p 50) :

« Que ton unique rayon, que ton cierge de deuil luise à jamais sur la tombe de mon peuple. Que ce soit la flamme du souvenir que toi seule peut allumer pour lui. »

Au fil des citations de Zalmen Gradowski et de mon commentaire, vous apprendrez à connaître la situation si terrible de sonderkommando à Auschwitz-Birkenau - qui était la sienne, mais c’est peut-être en lisant un poème de Celan que vous sentirez le mieux sa condition. Cela vous la fera sentir, alors que des explications ne vous en donneraient qu’une vision « objective », c’est-à-dire rien ou presque rien.

Les vendangeurs.

> Ils vendangent le vin de leurs yeux

> Ils passent tous les pleurs au pressoir, même cela : ainsi le veut la

> nuit,

> La nuit à laquelle ils s'adossent, le mur,

> Ainsi l'exige la pierre,

> La pierre qu'enjambe la parole lancée par leur béquille

> Dans le silence de la réponse -

> Leur béquille qui un jour,

> Un jour à l'automne,

> Quand l'année, raisin, gonfle à la mort, qui un jour leur parle au

> travers du mutisme, le traverse et descend

> Au fond du puits du conçu.

>

> Ils vendangent, ils pressurent le vin,

> Ils écrasent le temps comme leur œil,

> Mettent en cave ce qui perle, les pleurs,

> Dans la tombe solaire qu'ils équipent

> A main forte de nuit :

> Afin qu'une bouche plus tard ait soif de cela -

> Une bouche tardive, qui ressemble à la leur :

> retordue contre de l'aveugle et gourde -

> Une bouche vers qui monte des profondeurs la mousse du breuvage, tandis

> Que le ciel dévale dans la mer cireuse

> Pour luire de très loin, malingre lumignon

> Quand enfin s’humecte la lèvre.

>

Paul Celan, Choix de poèmes ; Poésie, Gallimard, 1998

deuxième partie

En lisant  ‘Eloge de l’anachronisme en histoire’ de Nicole Loraux  (‘La tragédie d’Athènes’, Le Seuil, 2005) l’idée m’est venue de faire une

étude quantifiée et comparative du vocabulaire employé dans les différents textes de Zalmen Gradowski. .

Mais il est d’abord indispensable de remettre ces textes dans l’ordre de leur écriture qui est tout à fait différent de l’ordre éditorial :

‘Notes’ (in ‘Des voix sous la cendre’) ; 43 pp.

‘Une nuit de pleine lune’ (in ‘Au cœur de l’enfer’; 11pp.

La séparation’ (ibid) ; 41 pp.

‘Le transport Tchèque’ (ibid ; 63 pp.

‘Lettre’ (in « Des voix sous la cendre ») ; 2 pp., très probablement son dernier écrit, daté du six septembre 1944, un mois et un jour avant la révolte du Sonderkommando le Sept octobre 44.

Tous ces textes été écrits en Yddish pendant environs 22 mois d’esclavage comme sonderkommando. (vingt-deux mois de présence à Auschwitz en tout)

Ils sont édités en français dans ‘Au cœur de l'enfer' traduit par Batia Baum, (Kimé 2001), et dans les pages 27 à 72 de ‘des Voix sous la cendre' traduit par Maurice Pfeffer, (Calman-Lévy 2005)

J’ai centré mon étude sur les mots désignant les persécuteurs et sur les termes religieux.

Voici la liste des mots employés pour désigner les persécuteurs dans ‘Notes' qui relate l’arrestation, le transport en train, l’arrivée au camp.

Diables x9, Bandits x9, Criminels x7, Ennemis x2 , Militaires x4, Sadiques x3, Barbares x2, Anges de la mort, Grand criminel blond, Bête blonde, cruels meurtriers, bourreaux, gardiens, bêtes féroces, dompteurs, grandes ombres noires, race hautement civilisée, modernes barbares.

Il n’est fait mention ni d’Allemands, ni de Nazis, ni de Hitler ni de SS. Aucun nom propre.

Aucune évocation vraiment actuelle. On est dans la persécution par Haman. (C'est ainsi que dans les lettres échangées d'un Shettel à l'autre, on parlait de Hitler, et chacun étant nourri des Ecritures et connaissant par cœur l'histoire d'Esther depuis l'enfance, tout le monde comprenait). La relation de la persécution est hors du temps - reprise d'un événement déjà arrivé : c'est la dritte Hurban, la troisième destruction du peuple juif. Il n’est pas question de nazis, mais de diables, comme le diable de Mendele dans ‘la Haridelle’.

Le mouvement de ZG dans ce premier texte est de faire connaître à l’extérieur l’abomination qui est en train de se commettre avant qu’elle ne soit accomplie ; Et de nous démontrer que dans les wagons à bestiaux, entassés, comprimés comme aucun bétail - ce sont bien des hommes et des femmes, ‘des mondes' sensibles et palpitants qu’on emmène à l’abattoir.

Dans ‘Une Nuit de pleine Lune' les mots employés sont à peu près les mêmes :

Diable x 5, Pirates x 2, Serviteurs du Diable, peuple de haute culture et de haute puissance, esclaves du diable, bêtes sauvages.

Ce texte est encore un appel. Il s’adresse à la lune. Et au travers cette image qui peut briller puis se voiler derrière un nuage, qui tantôt brille glorieuse et tantôt s’évanouit pour revivre ensuite, il s’adresse à son Dieu qu’il prend à témoin. Je dirais qu’il y fait l’épreuve du silence de Dieu.

C’est aussi un premier texte de deuil. Nous en reparlerons.

Dans ‘La Séparation' le vocabulaire comprend encore des mots analogues : bandits, criminels exercés, assassins,voix bestiales, pirate, diables x 2, brigands, gardes,…etc, mais apparaissent des noms de grade ou de fonction : Oberschar-führer, commandant du camp, Rapport-Schreiber, Sturm-führer, Lager-führer. Aucun nom de personne.

C’est dans ce même texte qu’apparaissent pour la première fois un grand nombre de termes religieux. La liste en est longue : Mishna, Sidour, tefilin, talith, Bible, Créateur, monothéisme, Minyan, la Reine Shabbat, Sholem Aleikem, gut shabes, Commando-Bible, et le très émouvant « Shabbat de pleurs » dont nous reparlerons.

« La séparation », c’est l’expérience d’un deuil accablant : de la perte de ses amis, de la perte de ceux de ses amis dont la piété le soutenait, lui permettait de rêver aux Shabbat d’autrefois et à son père. C’est l’expérience de sa propre misère puisqu’il a vu ses compagnons du Sonderkommando aller à la mort et que le soulèvement rêvé est resté un songe, puisqu’il est donc confronté à sa propre lâcheté, à son propre sentiment d’avoir été complice passif du meurtre de ses compagnons.

Dans ‘Le transport Tchèque', des SS en charge du camp et des SS responsables du Sonderkommando sont désignés nommément. Si les messages enterrés sous la cendre sont trouvés, ils pourront témoigner à charge contre untel et untel qu'il ne m'intéresse pas de nommer ici. (Quelqu’un a dit que le temps de la vengeance était terminé.)

Outre les vocables déjà cités pour désigner les persécuteurs, leurs fonctions et leurs grades, on voit apparaître :

Fuhrer x3, Héros x 3 (par antiphrase), SS, Droits communs, Officiers x 8, Allemand x 3, Têtes de mort, Croix gammée, Deutchland uber alles, Reich, heil Hitler ( parodié en heiliker+/-‘sacré’ p 109)

Il est fait mention des Russes, des Polonais, des Tsiganes parmi les victimes.

La lune devient cruelle (pp57- 58), les cieux sont impassibles.

Parmi les termes religieux noter l’apparition de Tisha be Av x 3, Pourim x3, le jour du jugement, Haman.

Noter aussi l’emploi très particulier de tahare-bret dont nous parlerons.

Noter l’apparition de termes politiques : L’internationale, la Tikva, la place Rouge, l’Europe, l’hymne tchèque, le chant des partisans, le front de l’Est, le front de l’Ouest.

Dans Le Transport Tchèque, tel la lune se renouvelant, Zalmen Gradowski renaît et s’affirme comme combattant et s’arme du désir de vengeance.

C’est en lisant ‘Des voix dans la nuit’, Plon, 1982, de l’historien Ber Mark, qu’on peut le mieux saisir cette autre face du personnage : Gradovski comme chef de la révolte,

Vous pourrez y lire la passion des sonderkommando de Birkenau qui voient au jour le jour les juifs hongrois périr par trains entiers. Un projet de soulèvement général d’Auschwitz - où le sonderkommando devait servir de détonateur - ayant été abandonné - le sonderkommando se soulève seul le 7 oct 44 :

Deux crématoires sont dynamités et quelques centaines d’esclaves de la mort faiblement armés se battent contre quelques milliers de SS pourvus d’un armement moderne - qui finissent par les massacrer.

Dans cette lutte, il n’était point d’espoir de gagner. Mais puisqu’ils sont restés des hommes il leur fallait bien enfin - se battre.

Zalmen Gradowski meurt assassiné quelques jours avant la révolte le 4 oct 44.

Je n’ai pas fait d’étude de vocabulaire pour le dernier document, à savoir la ‘Lettre'. Elle est trop brève pour s’y prêter. ( 2 pp)

Dans ce dernier texte, l’auteur est tout frémissant d’une révolte qui brûle en lui de se réaliser et le remplit d’excitation. Il pourra mourir en chef du soulèvement.

C'est dans cette étude aride du comput des mots employés que je pense avoir le mieux saisi le mouvement intérieur de Zalmen Gradowski pendant le temps qu’il est sous l’emprise nazi à Auschwitz Birkenau.

On pourrait dire que tout le travail littéraire de Zalmen Gradowski représente la naissance d’un chef de la révolte armée qui en vient peu à peu à choisir son destin à travers le lent mûrissement de son écriture.

L'évolution du style de Z.Gradowski est en effet le fil rouge que nous pouvons suivre, et qui doit guider l'esprit de notre lecture de bout en bout.

Cet homme passe en vingt-deux mois de la déploration devant le massacre des siens dans ‘Notes' à une écriture combattante qui va lui permettre d’organiser le texte du ‘Transport Tchèque' avec une vigueur, une efficacité tragique dont on n’aurait jamais cru qu’il puisse se saisir.

Est-ce bien le même homme ? et que lui est-il arrivé ? Son récit est-il authentique ?

Oui, c'est bien le même homme, on retrouve dans ‘Le transport tchèque’ les mêmes particularités que dans ‘Notes’, son premier texte. Il reste bien celui dont le docteur Sfar, son beau-frère, disait qu’il avait un goût trop prononcé pour les envolées lyriques au détriment des descriptions concrètes.

Ce qui lui est arrivé, c’est qu’il s’est permis de s’offrir un Shabbat de larmes, comme il le dit vers la fin de ‘la Séparation'. Il est descendu en lui jusqu’au fond de sa détresse et de son deuil. Il a osé repenser tout ce qu’il avait perdu.

La perte de ses compagnons d’infortune – quelque deux cent juifs qu’il avait côtoyé pendant seize mois dans son esclavage - lui permet d’évoquer au plus près, tout ce qu’il a perdu sans retour de la douceur de la vie d’autrefois - lui qui est dans la mort de son peuple et dans sa mort de condamné à vivre - encore un peu - d’horreur - jusqu’à son exécution certaine.

Parmi ses compagnons maintenant séparés, il y avait quelques juifs restés pieux dans l’enfer, ceux que le SS de garde appelait ‘le commando Bible’. Et tout contre la chaleur de la cheminée du crématoire, adossés au mur derrière lequel brûlaient leurs parents, ils se livraient à la prière, étudiaient et discutaient les textes sacrés.

C’est dans ce contexte que ZG vit son ‘shabbat de larme’ qu’il nous raconte.

(‘Au cœur…’ p 160):

« -Alors, je courais là-bas, vers ce rivage, vers ce coin où se tenaient avec une sainte piété quelques dizaines de juifs en prière, et là je puisais cette lumière, je captais cette étincelle avec laquelle je pouvais m’enfuir, …dans ma chambrée. Et à sa chaleur fondait le gel (le froid et le gel règnent au cœur de l'enfer de Dante) qui glaçait mon cœur… J’avais alors un joyeux shabbat. J’étais emporté sur les vagues de mes années disparues, et lorsque je revenais au rivage, à mon shabbat d’aujourd’hui, mon cœur fondait en larmes. J’étais comblé, j’avais un Shabbat de pleurs »

Quelle efficacité et quelle beauté dans ce passage et dans d’autres !

Ce deuil profond avait été entamé avec une ‘Nuit de pleine Lune', mais là, Zalmen Gradowski était encore dans la déchirure et loin de l’apaisement des larmes. (Au cœur… p44)

« Je ne veux plus voir sa clarté)…

Quand elle se lève et vient luire sur ma nuit, elle arrache des lambeaux de cette peau que le temps a cuirassée autour de mon cœur… Elle soulève une tempête, agite mon âme, fait jaillir en moi une source de souvenirs qui ne me laissent pas en repos, me brisent et me déchirent… Je suis emporté par cette vague écumante dans un océan de souffrance. Elle me rappelle autrefois, le passé enchanteur, et me montre toute l’horreur du… présent. »

C'est bien le même homme, mais dans la façon dont on entend ses mots, on perçoit fort bien qu’il n’en est pas au même point de son aventure intérieure ni de son aventure d’écrivain.

Si nous revenons un instant à son premier texte, ‘Notes' vous allez entendre autre chose. Là il est encore pris dans la matrice de l’Enfer de Dante, dans l’architecture du livre d’Esther, dans ‘la Haridelle’, dans les ‘Lamentations’. Tous ces textes dont on devine les ombres derrière son écriture, il les a appelés pour pouvoir penser et écrire. Mais d’un autre point de vue, il en paraît encore un peu encombré. Il est encore loin de lui-même et d’une évocation personnelle, avec ses mots et sa forme à lui - de ce qu’il ressent.

Il s’adresse à nous ses lecteurs. (Notes, p 29),

« Dis adieu à tes amis et connaissances, car après avoir vu l’horreur des actes sadiques du peuple diable soi-disant civilisé, tu voudras certainement effacer ton nom de la famille humaine. Tu regretteras le jour de ta naissance.

Dis-leur (à tes amis) que si ton cœur se changeait en pierre, ton cerveau se transformait en froid mécanisme à penser, et ton œil en simple appareil photographique, tu ne reviendrais pas davantage vers eux. Qu'ils te cherchent dans les forêts profondes, car tu fuiras le monde où vit l'homme… »

Gradowski est atemporel, anachronique comme dirait Nicole Loraux…Il mélange Haman, le décret d’Assuérus et les appareils photographiques. Et bien sûr, il a raison. C’est comme si la nappe du temps s’était repliée sur elle-même : Haman-Hitler n’a pas entendu le Pour, l’édit qui protégeait le peuple juif et il effectue la destruction jurée – payée par Haman à Assuérus en livres d’argent - et suspendue un instant… un instant de vingt-cinq siècles ! « …accomplissant cette nuit l'antique décret remis en vigueur par leur dieu-(diable) avec plus de puissance encore. »  (‘Au cœur de l'enfer' p 73)

C'est bien le même homme, c’est bien Gradowski qui écrit. En l’écoutant vous reconnaissez bien sa plume, mais il n’est pas encore devenu ce qu’il est appelé à être quand il écrira la tragédie du « Transport Tchèque. » et que résonneront en lui les trompettes de la colère et les cris de la vengeance.

Oui, je dis tragédie, car c’est un récit structuré comme tel.

Il est construit pour être efficace. Les scènes sont bien découpées, ce sont de petits tableaux vivants qui s’animent en nous au fil de sa plume. L’évocation des gestes et des chants de révolte obéit à une gradation dramatique avec une extraordinaire puissance visuelle.

C’est comme une courbe ascendante qui part d’une mise en page du drame, ses acteurs, leur état d’âme :

L’espoir des cinq mille tchèques d’échapper au massacre. Ils sont en famille et bien vivants. Puis leur angoisse, la séparation des familles.

La mécanique nazi de garçons d’abattoir qui tente de diriger le troupeau vers l’usine de mort sans l’affoler. Oui, c’est bien des garçons d’abattoir qu’ils se sont inspirés.

Un tableau plus loin les femmes tchèques savent qu’elles vont à la mort et l’affrontent. Surgissent des - cris de révolte et de vengeance. Puis des -gestes de révolte : des gifles claquent sur le visage des bourreaux, des chants puissants se lèvent : «L’internationale, la Tikva, l’hymne Tchèque, le Chant des partisans.

Viennent enfin les hommes jeunes et courageux. Zalmen Gradowski espère qu’ils vont donner le signal de la révolte. Et il suivrait avec ses compagnons du Sonderkommando.

Mais non, ils se laissent tuer.

Et tout retombe. Et il décrit l'horreur de sa tâche sans faiblir. Les deux petites flammes qui demeurent un instant au fond des orbites des corps soumis au feu, je les ai vues de mes yeux et je peux encore les voir. Il a enfin trouvé des mots pour le dire qui ne sont pas des mots de témoin pour un tribunal, mais des mots d’écrivain. Et c’est terrible, mais on peut le lire sans se sentir sali.

Et pour finir, du sein de cette désolation, s’élève en lui un cri de vengeance : (‘Au Cœur…’ p116))

« Cet enfer, qu’il brûle ici à jamais, et que soient dévorés dans les flammes ceux qui l’ont allumé ! »

Dans cette dramaturgie, il est un point de douleur exquise (quand la main du médecin en arrive au point le plus malade, la douleur est si vive et précise tout à coup qu'elle arrache un cri, une plainte, ou provoque un mouvement de retrait) un puit profond de souffrance, c’est page 110 de ‘Au cœur…’, dans le bref chapitre intitulé ‘Sur la place de la mort’:

«  Dans la nuit silencieuse on entend verrouiller une porte, ce sont nos frères du SK qu’on enferme…qui bientôt doivent se mettre au travail de la mort. Dans le silence de la nuit, on entend un bruit de pas, le garde fait sa ronde autour de la maison des tombes et surveille nos malheureux frères qui travaillent dans la géhenne / - / leurs sœurs mortes et leurs frères morts. Et le gardien veille – qu’ils ne puissent s’enfuir de la mort. »

Je crois que le tiret auquel s’est résolue Batia Baum après une hésitation douloureuse, représente une coupure nécessaire entre «nos frères » et le corps de « leurs sœurs ».

Pour entendre ce passage dans toute sa force terrible, il faut se rappeler qu’il est arrivé qu’un sonderkommando dusse réduire en cendres sa propre famille.

Batia Baum signale que le mot hébreu employé pour « gardien » est un mot qui peut aussi servir à désigner Dieu.

Il y a très peu de mots d’origine hébraïque cependant. Il n’en ont que plus de force :

Quand il nous raconte son travail - pour désigner le chariot de fer qui sert à enfourner les corps - il utilise le mot tahare-bret ou table de purification qui servait aux membres de la khevra-kadisha pour rendre aux morts les derniers devoirs. L’utilisation de ce mot lui permet de border de sa piété ces corps massacrés et profanés. C’est comme s’il se servait de ses mots pour rendre quand même les derniers devoirs aux cadavres qui lui passent entre les mains, comme s’il représentait la khevra-kadisha, la confrérie chargée des enterrements.

(‘Au cœur…’p 152 Note de Batia Baum)

On sait par un sonderkommando survivant, Yakov Freymark que le soir ZG mettait son talith et ses tefillin pour dire le Kaddish sur les juifs qu’il avait côtoyés dans la journée pour les conduire vers leur mort - et aussi pour les accompagner, dans la très étroite limite où cela lui était possible - puis qu’il avait brûlés et réduits en cendres.

Le style de Z.G, tout aplati qu'il soit par mon ignorance du Livre et du monde Yddish, tout mutilé qu'il est par les conditions de sa conservation : enfoui sous la cendre ou comme il le dit, dans un charnier encore en décomposition (‘Note' p 71) « ce qu’on pourrait reconnaître à l'odeur », tout plein sans doute des maladresses d'un très jeune auteur - garde une force de percussion extraordinaire. Il nous prend gentiment par la main, mais de ligne en ligne, de phrase en phrase, de page en page, dans un implacable crescendo, on sent bien qu'il va nous amener là où on ne voudrait surtout pas aller.

Il nous exhorte gentiment, il s'adresse à nous comme à des frères proches de son cœur, il ne nous lâchera pas la main bien que le vertige nous prenne et le désir de fuir ce livre de malheur. Et nous de critiquer qui ses lignes, qui son traducteur, qui son penchant excessif pour les grandes phrases ronflantes. C'est notre manière à nous de nous cramponner aux montants de la porte pour ne pas entrer là. Et puis il nous agace : tout ce qu'il nous raconte : la douche, la sélection, le tatouage…abrégez ! a-t-on envie de lui dire ; on a déjà lu tout ça autre part et par des écrivains qui vous valaient bien… Mais il advient que même notre savoir préalable n'entache pas son efficace. Au contraire, ce savoir nourrit notre angoisse. Il va nous falloir relire encore - ça - de cette autre façon qui est la sienne.

Tout à coup, je crois que c'est en haut de la page 62 (‘Des voix…’), il nous ferre.Ça n'est plus « Viens ! Poursuivons notre promenade… » - ni « Vois, mon ami… », non c'est brutalement «  Tu as perdu ton moi ! tu es changé en numéro ».

Ça y est, il nous a fait entrer dans son histoire et nous sommes à la place que nous cherchions à éviter depuis le début sans bien savoir : nous nous trouvons, nous-mêmes, numérotés, tatoués ;

« Tu es, dit-il, et je reprends après lui : je suis à présent un numéro mobile sans langage et sans valeur ».

Ça y est, il m'a eu. Non seulement Z.G. m'a fait lâcher les montants de la porte, mais il m'a fait entrer avec lui et l'a refermée d'un coup sec derrière moi, derrière nous. Je ne suis plus seulement dans mon fauteuil un lecteur attentif mais distant, je suis devenu son compagnon et je mange son pain de misère avec lui.

On pourrait aussi ajouter que les nombreuses meurtrissures du texte, arrachement, mots détachés, lambeaux écorchés… toutes figures de style imposées par la gourde, la cendre, le temps, la pluie, la pourriture s'intègrent finalement dans la figure du drame auquel Z.G. nous convie - et en constituent le décor.

Son écriture encore :

Z.G. place son lecteur dans une position d’exécuteur testamentaire. Il nous charge de donner un sens à sa vie dans la géhenne où il vécut vingt-deux mois. On voudrait bien n’accepter ce testament que sous réserve d’inventaire. Mais, on le lit ou on ne lit pas. On voudrait bien ne pas lire, ne pas avoir lu… Ce serait le tuer et le priver de sépulture une deuxième fois. On voudrait bien ne pas être entré dans cette aventure - et j’ai interrompu ma lecture de nombreuses fois pour y revenir quand même - car à y regarder de près, c’est quand même un sacré morceau de littérature… C’est comme s’il était capable de border ses morts avec ses mots.

Son style, c’est la tunique dont il se vêt, la cape dont il protège nos épaules pour affronter la géhenne sans faiblir. Pour que nous ne restions pas immobiles, fascinés par le spectacle de l'horreur, sans pensée. C'est ce qui habille tous ces cadavres nus d'un voile de pudeur. C'est ce qui le démarque sans retour du déchaînement de l'hubris nazi dans lequel il est plongé.

A exposer ce drame à la façon de Dante - il parvient à nous transmettre son insoutenable réalité tout en la mettant suffisamment à distance - pour que nous ne brûlions point avec tous ses cadavres.

Son style nous livre encore l’image d’un homme sensible et cultivé. Plongé dans la géhenne, il reste cet homme. Il continue, à pleurer, à penser lucidement, à écrire à notre intention. Nous existons de façon vivante dans son texte. Il nous imagine timides effrayés et incrédules. C’est pour cela qu’il se donne tout ce mal pour nous accompagner.

Mon travail sur le livre de Charlotte Beradt (Rêver sous le III° Reich) m’avait laissé une impression pénible de défaite de l’humain devant la barbarie, Zalmen Gradowski régénère ma confiance dans les hommes. Plongé dans la merde la mort la cendre, ravi à lui même dans l’accompagnement vers la chambre à gaz de toutes ces femmes dont il admire le corps généreux, de tous ces enfants apeurés, de tous ces hommes pleins de force et de projets – il nous écrit à nous pour nous réveiller, pour que, comme lui - en le lisant - nous nous sentions chargés de ce que l’humain, la tendresse, la loi ne se perdent pas en chemin.

Le témoignage de Gradowski est-il authentique ? Nous devons essayer de répondre à cette question puisque la naissance du négationnisme est contemporaine de l’entreprise de destruction des juifs –ayez à l’esprit les cendres dans la Vistule…. C’est dans sa ‘Lettre' (‘Au cœur…’ p 71) qu’il nous décrit l’obsession nazi de faire disparaître toute trace de la destruction des juifs d’Europe : après les avoir réduits en cendre, il faut concasser les os qui ont résisté, moudre finement les cendres, les jeter dans la Vistule en agitant l’eau pour qu’il n’y ait pas de dépôt révélateur au fond de l’eau. Il faut aussi mettre une bâche entre le camion et le fleuve pour que les cendres ne marquent pas l’herbe…(ils n'ont rien inventé. L'inquisition procédait de même avec les cendres des Cathares, dit-on)

L’analyste peut-il essayer de répondre à cette question, comme il peut avoir à témoigner des changements effectués en lui-même par l’analyse ? Oui, je crois ce document authentique parce qu’on y lit, si l’on est attentif, si l’on suit l’ordre chronologique des textes (et cela nécessite une remise en ordre des document dispersés et mélangés comme des cartes battues), la réaction d’un homme au malheur profond, les changements qui se font en lui en même temps que son écriture évolue. Je sais comme l’analyse a changé ma façon d’écrire, et je crois bien lire dans Gradowski une mutation analogue qui ne me paraît à la portée d’aucun faussaire.

Troisième partie

J’espère avoir le temps de vous dire ce qu’on peut essayer de reconstruire du mécanisme de la survie psychique de Zalmen Gradowski.

A le lire, on entend ce qui se met en marche en lui dès les premiers instants. Ecrasé dans la foule d’un wagon - bondé au point que certains n’avaient pas les pieds par terre mais flottaient en quelque sorte dans la masse humaine – ou bien attaché comme esclave aux basses besognes des SS qui le surveillent avec leur fusil, il se met à penser à toute vitesse aux amours de ceux-ci qu’il voit tenter de se rejoindre, à la peine de celle-là arrachée par les Satan à la joie de sa noce, à ces deux parents perdus dans le rêve qu’ils avaient bâti pour leur très jeune enfant, à cette vieille femme dont il hallucine qu’elle voudrait pouvoir donner sa vie pour que de ses enfants s’éloigne l’ombre noire de la mort. Tant et si bien qu’il peut oublier qu’il reste prisonnier de corps - et que sa pensée s’envole libre. Il est parvenu à s’extraire de soi - pour faire vivre et mettre en images les rêves et les désirs vivants de ceux qui sont là - dans la même prison que lui.

Ce mouvement intérieur de Gradowski pour rester psychiquement vivant est, sans être identique, du moins assez voisin du sursaut de Imre Kertész dans son couloir en L – là où il renonce à la fascination de marcher au pas avec la foule des autres enrégimentés.

De même que j’ai étudié les variations du vocabulaire de ces textes, j’ai essayé de repérer tous les passages où surgit explicitement un mouvement libidinal, où la présence d’Eros est immédiatement sensible dans ce récit de l’extermination des juifs d’Europe.

Prenons par exemple cette scène tragique : dans le bunker, la mort a fait son œuvre. Le sonderkommando doit maintenant faire son travail, démêler les cadavres et les traîner dans l’ordure jusqu’à l’ascenseur qui monte au lieu de destruction finale. Que voit Gradowski ? Eh bien ce qui arrête son regard, ce qu’il choisit de nous montrer, c’est l’instantané de désir que la mort a saisi : (‘Au cœur…’p 107)

« Au milieu de la masse des hommes, gît étendue à terre cette femme en sa quête et son désir désespéré, son corps s'est abattu…, et jusqu'à son dernier souffle elle a continué à chercher son mari dans la foule;

Et tout au fond là-bas contre le mur du bunker, se tenait le mari... Son corps se haussait sur la pointe des pieds. Lui aussi cherchait sa femme nue parmi la masse des hommes… Avec son nom sur les lèvres, son cœur s’est éteint, son âme a disparu… »

Ou bien cette vision des femmes dans la salle de déshabillage : (‘Au cœur…’p 83)

« Tant de têtes aux boucles noires, brunes, blondes et quelques rares tête grises, nous regardent de leurs grands yeux noirs, profonds, ensorcelants. Nous voyons devant nous de jeunes vies bouillonnantes, palpitantes, frémissantes, en fleur, gonflées de sèves, abreuvées aux sources de vie, épanouies comme des roses poussant encore au jardin… »

Ecoutons encore Gradowski nous décrire un autre moment dans la salle de déshabillage avant le bunker de la mort : (ibid pp 84- 85)

« Certaines s'élancent sur nous comme ivres d'amour, se jettent dans nos bras et nous supplient le regard éperdu, de les dévêtir…Ce jeune corps tout palpitant de sang et de vie, elles veulent que la main d'un homme…le touche, le caresse… Et leurs lèvres brûlantes se tendent vers nous avec amour pour des baisers passionnés, tant ces lèvres sont vivantes. »

Et puis écoutez enfin ce passage où dans le récit de Gradowski – tout plongé qu’il soit dans un monde où règne l’anomie – le désir et l’interdit sont tous deux figurés : (‘Au cœur…’, p 107, dans le chapitre intitulé ‘Elle et Lui’)

« Et au milieu de la grande salle, tu vois le terrible tableau d’un homme nu tenant sa femme enlacée, ou d’un frère et d’une sœur, honteux, qui s’embrassent en pleurant et vont ensemble, ‘heureux’, dans le bunker »

Dans ‘Le transport Tchèque’, qui est le texte le plus abouti de Zalmen Gradowski, j’ai compté les passages du texte - où Eros s’affirme au sein du désastre. Vous serez peut-être surpris comme moi de leur abondance : J’en ai relevé quinze.

Ces considérations nous éclairent sur une partie de mécanismes qui ont aidé Zalmen Gradowski à rester vivant corporellement, charnellement et aussi psychiquement. Jamais il ne perd tout à fait le contact avec la force pulsionnelle d’Eros qui l’habite.Cela ne va pas toujours sans problèmes pour le lecteur qui peut se sentir troublé qu’il fasse une place à Eros au plus intime voisinage de la destruction et de la mort, alors que l’usage social est d’éteindre en nous toute apparence de vie pulsionnelle en présence du cadavre de ceux que nous avons aimés.

Si comme je le souhaite ardemment, prenant son livre en main, vous allez vérifier mes calculs et mes dires, n’omettez pas au passage, de regarder sa photo avec sa femme. Il tenait tant à la faire figurer dans l’édition de son livre. Elle se trouve insérée dans ‘Au cœur de l’enfer’.

Ils sont jeunes. Ils sont calmes, un sourire retenu, bien décidés à vivre leur vie. On a le sentiment qu’ils savent ce qu’ils veulent, et on a envie de leur souhaiter bonne chance.

Joseph Gazengel

josephgazengel@freesurf.fr

16 Avenue Sébastopol. 94210 La Varenne

Tel O14 883 9318

Travail effectué dans le cadre du Séminaire de Michel Fennetaux : ‘Parole-Génocide’

Jacqueline Fennetaux a lu pour nous tous les textes cités, sauf le poème de Paul Celan lu par Batia Baum.

Les éditions de Zalmen Gradowski

‘Des voix sous la cendre, manuscrits des Sonderkommando* d'Auschwitz-Birkenau', Calman-Lévy/Mémorial de la Shoa, 2005, 442 pp. Trad : Maurice Pfeffer.

contient:

Pp 27-70 : ‘Notes’ (‘Mémoires’dit Ber Mark) persécution et déportation des juifs de Grodno. Arrestation, voyage en train, arrivée au camp, sélection, numérotation, premiers contacts avec la vie-la mort au camp.

Pp 71-72 un court texte (‘Lettre') sur les tentatives des sonderkommando de conserver à notre intention une trace de la destruction des juifs.

Ces textes représentent le Premier manuscrit selon l'ordre des découvertes de Z.Gradowski - trouvé par les russes le cinq mars 1945 en fouillant dans les cendres d’un crématoire sur les indications d'un survivant du Sondercommando Szlama Dragon.

Le volume contient aussi les écrits retrouvés sous la cendre d’autres sonderkommandos : Lejb Langfus, Zalmen Lewental. Les dépositions au procès de Cracovie 1946 de Szlama Dragon, Henryk Tauber, Alter Foincilber. Le témoignage de Yakov Gabay. Des fragments de "Au cœur de l'enfer" référenciés selon la pagination de ce livre ; et des textes de Georges Bensoussan, Carlo Saletti, Fraciszek Piper, Gideon Greif, Nathan Cohen, Carmen Olmes. 

Première publication en polonais de ce Premier manuscrit : Bulletin de l'Institut historique juif de Varsovie N° 71-72:1969.

Première publication en français de ce Premier manuscrit : ‘Des voix dans la nuit, la résistance juive à Auschwitz-Birkenau', Ber Mark, 1977. Plon. Trad Esther, Joseph Friedman, Liliane Princet.

Contient aussi les écrits retrouvés sous la cendre de Lejb Langfus, Zalmen Lewental, Chaïm Hermann (Lettre à ses proches, en français) ; contient surtout l’histoire de la résistance juive à Auschwitz, y compris celle du Sonderkommando.

‘Au Coeur de l'enfer’ de Zalmen Gradowski, Editions Kimé, Paris 2001 trad : Batia Baum. (Deuxième manuscrit dans l'ordre des découvertes) acheté en mars 45 par un rescapé Haïm Wollnerman à un polonais. Publié par lui en 1977 à Jérusalem en Yddish, sous le titre : « In Harz fun Gehennen ». Première publication en allemand 1999 (partielle), en italien 1999 : ‘La voce dei sommersi. Manoscritti ritrovati di membri del Sonderkommando di Auschwitz-Birkenau', Marsilio, Venise.

Première publication en français : 2001

Contient

Pp 37-50 ‘Une nuit de pleine lune', (préface : 39-41, corps du texte : 43-50)

Pp 117-168 ‘La Séparation' (préface 117-124, corps du texte : 125-168)

Le corps du texte comprend: ‘L'appel' 121-124, ‘La croyance' 125-128, ‘dans le bloc' 129-130, ‘La séparation' 131-134, ‘De retour au bloc' 135-137, ‘Les box' 138-144,' L'appel endeuillé' 145-146, ‘la première Nuit' 147-148, ‘le matin de deuil' 149-150,'en rang !' : 151-152, ‘au commando' : 153-155, ‘vendredi soir' : 156-161.

Pp 51-116 ‘Le Transport Tchèque' (préface : 51-55, corps du texte : 56-116).

Le corps du texte comprend: ‘la nuit' 56-57, ‘l'humeur au camp' 58-68, ‘les préparatifs du pouvoir' 69-77, ‘les victimes arrivent' 78-80, ‘elles sont là' 81-88, ‘la marche à la mort' 89-92, ‘le champ de la tombe' 93-97, ‘l'hymne tchèque' 98-99, ‘le chant des partisans' 100-101,’on verse le gaz' 102, ‘la première victoire' 103, ‘le second front' 104, ‘la désillusion' 105-106, ‘elle et lui' 107-108, ‘Heil Hitler' 109, ‘sur la place de la mort' 110, ‘dans le bunker' 111-112, ‘les préparatifs pour l'enfer' 113, ‘au cœur de l'enfer' 114-116.

NB : Les écrits de Zalmen Gradowski doivent impérativement être lus dans l’ordre de leur écriture :

Notes (Des voix sous la cendre, pp 27-70)

Une nuit de pleine Lune (Au cœur de l’enfer, pp 38-57)

La Séparation (ibid, pp 117-161)

Le Transport Tchèque (ibid, pp 51-116)

Lettre (Des voix sous la cendre, pp71-72)

Quelques repères chronologiques :

Zalmen Gradowski entre au camp de Auschwitz Birkenau le 8 dec 1942

Sélectionné peu après comme sonderkommando

Dernier document (Lettre) daté du 6 sept 44.

Assassiné le 4 oct 1944 quelques jours avant la révolte du Sonderkommando le 7 oct 1944.

Dans « la Séparation » parle de ‘bientôt seize mois’ d’esclavage; dans « le Transport Tchèque » de seize mois accomplis.

*Arbitrairement Sonderkommando (Majuscule) désignera le groupe et sondercommando (minuscule) l’individu chargé du travail de mort dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.