Topique, décembre 2004, n°88, « Psychanalystes et psychiatres en France », et n°89, « Psychanalystes et psychiatres », Éd. L'esprit du temps, 184 et 128 p.
Psychanalyse [i]. n°2, 2005, « Mélancolie, phobie, perversion », Éd. Érès, 132 p.
Revue des Collèges cliniques du Champ Lacanien, n°4, mars 2005, « Abord psychanalytique des psychoses», 199 p.
Le Coq-Héron, n°180, mars 2005 « Psychisme et cancer », Éd. Érès, 177 p.
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Topique
Deux numéros successifs de la revue Topique traitent d'un même thème, celui des rapports difficiles entre la psychiatrie et la psychanalyse, le premier consacré à la situation française, le second à la situation internationale. Tous les deux sont issus d'une même rencontre de l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse (A.I.H.P) organisée à Paris en juillet 2004 dans une période marquée par l'agitation autour de la réglementation de la psychothérapie, ce dont témoignent certains des textes présentés ici. Le premier numéro est dédié à la mémoire de Georges Lanteri-Laura disparu il y a peu et auquel plusieurs auteurs rendent hommage à la fin du volume 88.
S'agissant de la situation française, les intervenants font état, sans doute sans en avoir pleinement conscience, d'un très grand désarroi. Les articles et donc les interventions, placés davantage sous le signe du témoignage personnel que de l'étude savante, abordent la façon dont chacun a pu tenter de concilier dans sa pratique psychiatrie et psychanalyse ou s'est rattaché à telle ou telle personnalité, tel ou tel courant, sans fondamentalement aborder comment ces deux disciplines ont pu évoluer chacune avec leur logique propre. Ils témoignent aussi de la difficulté d'articulation et la relative stérilité de leurs rapports actuels, les principaux enseignements nés de leur confrontation s'étant soit épuisés soit se cantonnant à des espaces limités comme c'est par exemple le cas de la psychothérapie institutionnelle dont Michèle Moreau retrace trop rapidement le parcours. Les psychanalystes lacaniens, malgré la présence d'Alain Vanier et de Jacques Sedat brillent surtout par leur absence dans ce débat. Il faut dire qu'ils se désintéressent pour la plupart de l'histoire de leur discipline ce que l'on ne peut évidemment que regretter.
On découvre aussi, dans ce volume avec un peu d'étonnement même s'il s'agit de propos de psychiatres, un éloge du rapport de l'INSERM sur les psychothérapies et de l'évaluation signé J. D Guelfi, une défense des recherches cognitivistes et même de l'ouvrage de Jean-Louis Servan-Shreiber par Jean Sandretto et par Bernadette Vandenbroucke de la pratique jungienne, pourtant quasiment inexistante en France à notre connaissance. On ne voit pas quel dialogue fécond se dessinerait autour de ces questions. Il n'en apparaît aucune trace dans les textes présentés. On trouve, au lieu de cela, une série de données dont la valeur scientifique nous semble très en dessous de ce que l'on pourrait souhaiter.
La référence à Freud, conduit en début d'ouvrage Nicolas Gougoulis à mettre l'accent sur la difficulté à parler de psychiatre et de psychiatrie dans la Vienne du début du XXe siècle. Si l'on définit avec lui la psychiatrie comme ayant « un projet de connaissance ordonnée du monde de la pathologie mentale, la folie, par l'observation clinique » il est clair que Freud s'inscrit bien dans cette démarche, mais il doit se situer face à deux orientations prises à l'époque par cette discipline. Celle des aliénistes qui gèrent les lieux de soins et celle de la psychiatrie universitaire qui tente une classification dont l'orientation est clairement organiciste à l'instar de Meynert chez qui Freud passera un semestre au cours de sa formation d'« interniste spécialiste des maladies des nerfs », titre qui est le seul à véritablement décrire la situation du jeune docteur Freud. Freud ne sera pas interniste et donc n'aura pas la gestion quotidienne des institutions de soins, des fous, pas plus qu'il ne briguera pour différentes raisons, notamment sa judéité, une carrière universitaire. Sa position s'assimilera d'avantage me semble-t-il à celle d'un psychiatre libéral d'aujourd'hui ayant opté pour la pratique de la psychanalyse tout en ne se désintéressant pas le moins du monde des pratiques et recherches psychiatriques de son époque.
Plusieurs textes font état, de la rigueur de Freud s'agissant de la défense de l'analyse profane, opposant la formation médicale à la pratique de la psychanalyse. Citant Freud, Roland Lazarovici écrit que le médecin a acquis à l'école de médecine « une formation qui est à peu près le contraire de ce dont il aurait besoin pour se préparer à la psychanalyse » et Freud de continuer en disant comme le rappelle l'auteur que « les médecins se moquent des facteurs psychiques comme non scientifiques ». Rien de bien nouveau donc sous le soleil.
Il resterait à interroger les psychanalystes comme nous y invite Catherine Grangeard afin de savoir comment chacun a fait le parcours consistant à se déprendre de l'approche proposée par sa formation universitaire, ou pour le moins à faire vis-à-vis de celle-ci un écart significatif. Bien entendu cette question ne concerne pas que les seuls médecins. Il me semble que c'est aussi cela dont devrait témoigner l'adoubement par les sociétés de psychanalyse, que cela s'opère ou non par le biais du processus dit de la passe.
Le numéro 89 qui fait suite au précédent, est sous titré « Confrontations internationales ». Ce projet semble un peu démesuré dans son ambition au regard de du parcours qu'il propose et dont il ne s'agit pourtant pas de dénier l'intérêt. Sont évoqués en effet des éléments de l'histoire italienne (4 articles), espagnole (2 articles), argentine (1 article), portugaise (1 article), grecque (3 articles) et turque (deux articles). Nous ne saurions bien sûr résumer chacun d'eux ni même tenter de faire le point sur chacun des pays cités. D'une façon peut-être trop générale, il nous a semblé que certains enseignements pouvaient cependant être dégagés de cette lecture.
Tout d'abord loin d'être une référence universelle, la psychanalyse reste dans la plupart des pays une référence marginale et tout particulièrement dans le champ de la psychiatrie hospitalière et savante en charge des psychoses. Dans de nombreux pays, la psychiatrie a bien du mal à séparer son domaine de celui de la neurologie et s'enracine dans un déterminisme biologique étroit que les développements actuels ne font qu'accroître.
Les auteurs ont d'autre part un certain mal à distinguer le thème des rapports de la psychanalyse et de la psychiatrie de celui de la diffusion de la psychanalyse elle-même dans le pays dont ils évoquent la situation. Celle-ci se montre tributaire, dans une large mesure, des évènements historiques. Chaque irruption de la dictature qu'il s'agisse de l'Espagne franquiste, de la Turquie de la « République », de la dictature des colonels grecs ou de ceux de l'Argentine opère une césure dans le développement de l'avancée de la psychanalyse et de la possibilité de sa pratique, de son développement et de sa transmission aux générations suivantes.
Les conditions socioculturelles apparaissent également comme des éléments déterminants (importance de l'église catholique, du puritanisme, sentiments « anti-boches » ou plus profondément en Turquie de l'absence ou de la faible importance de la notion même d'individu). À ce titre et à bien d'autres égards l'article de Franca Madioni qui s'inspire du cas de la ville de Trieste nous a semblé trancher par sa qualité de réflexion.
Quelques figures dominantes de l'histoire de la psychiatrie sont mises en valeur et leur rôle en général néfaste pour la psychanalyse souligné. Ces supposés grands pontes du savoir psychiatriques s'emparent du propos de Freud sans rien en comprendre et pour mieux en dénigrer l'intérêt. Qu'il s'agisse de l'Italie où un psychiatre du nom de Morselli écrit, nous dit l'auteur G. Gramaglia, « cinq cent pages sur le sujet » alors « qu'il n'a aucune connaissance de la psychanalyse » ! ou de Mazhar Osman en Turquie dont L. Kayaalp nous dit que ce dernier « non seulement reprenait l'accusation de pansexualisme d'une façon naïve et banalisante, mais qu'il confondait tout en mettant Freud, Jung et Adler dans le même panier ».
Pour conclure ces quelques lignes, il me semble que si ce volume contient des pistes tout à fait intéressantes et souligne l'absence de dialogue entre ces deux disciplines, il n'approfondit pas ce qui sur le fond dans tous les cas les distingue. Il s'attache essentiellement à la psychiatrie hospitalière, et restreint son approche à la clinique des psychoses sans aborder celle du quotidien de la pratique clinique des psychiatres libéraux (lorsqu'ils existent) dans chacun des pays en question. Quant à la diffusion des groupes lacaniens, il en est vraiment trop peu question encore une fois mais lorsque l'on connaît en France l'ignorance persistante des divers groupes se réclamant de la psychanalyse on ne saurait s'en étonner. À ce titre on ne peut que saluer l'entreprise de l'AIHP et d'Alain de Mijolla qui tentent de réunir sous un même toit et malgré les obstacles que l'on connaît l'ensemble des protagonistes.
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Psychanalyse
L'intérêt de ce numéro de la revue réside dans une entretien entre un interlocuteur anonyme - qui la représente - et deux psychanalystes : Michel Plon et Eric Porge. Cette série de discussions inaugurée dans le premier numéro questionne « la relation de cause à effet ou d'effet à cause, entre la direction et la finalité d'une psychanalyse et le mode de lien entre psychanalystes ». Le dernier terme est au centre de la discussion. On se souvient à cette lecture du premier numéro de la revue Essaim (1998), où les mêmes Plon et Porge avançaient leurs positions sur la distinction entre association et école, et sur la dispersion, le défaut d'unité de la communauté analytique. Le même constat se fait aujourd'hui, les scissions n'ont plus trait comme au temps de Freud à des questions théoriques. Elles opèrent à partir d'actes non accompagnés de parole. Dans le numéro cité de la revue Essaim Laurent Le Vaguerèse situait bien le projet et l'histoire du site Œdipe dans la même problématique : « comment lier les uns aux autres […] dans un lien nécessaire à tous ? ».
En 2003 les deux psychanalystes se sont retrouvés signataires du « Manifeste pour la psychanalyse » pour s'opposer à la participation des psychanalystes à la préparation de la loi sur la réglementation des psychothérapies [ii]. Il est donc intéressant de voir comment un an plus tard l'état des lieux du mouvement analytique se présente pour eux. Michel Plon et Eric Porge partent de leur expérience. Le premier est partie prenante du mouvement, mais hors école. Le second a toujours appartenu à une école et tient à distinguer cette entité de l'institution. Tous les deux font le lien de leur histoire avec celle des revues, qu'elles soient liées à une association comme l'était Littoral ou indépendante comme Essaim.
Le deuxième point fort qui caractérise la situation du mouvement est la question de la passe. Nous dirions même qu'elle fait encore beaucoup parler. L'un et l'autre s'accordent à la rattacher plus à la formation qu'à la transmission qui serait l'objet des séminaires et colloques. C'est à notre sens la passe qui soulève encore des enjeux théoriques, même si les questions de personne, d'école et d'association sont là mises en jeu. Pour nous le « raccord » dont parle Lacan dans la Proposition du 9 octobre 1967 se rapporte tout à fait à la relation évoquée en exergue de l'entretien, relation entre la direction et la finalité d'une psychanalyse et le mode de lien entre psychanalystes, soit raccord entre intension et extension.
L'actualité est abordée dans l'entretien. Les deux psychanalystes s'en prennent à la psychologisation de la psychanalyse. Le rôle du groupe de contact est critiqué, dans la mesure où il a favorisé l'inscription de la psychanalyse dans le projet de loi, « alors que le ministre Mattei était extrêmement prudent et réticent ».
Plusieurs articles de facture classiquement freudienne et lacanienne, sans fil conducteur, assurent à la revue un nombre de pages suffisant. On retiendra entre autres une analyse fine de la phobie par Isabelle Morin, qui suit là le fil de son travail théorique sur le féminin. Elle est résolument opposée à cette clinique sans sujet qui se profile certainement dans la psychologisation dénoncée par les tenants de l'entretien. Regarder la phobie comme moment structurant est son propos. Les écoles et les institutions sont dénoncées, car elles peuvent faire enclos phobique. Le cas de l'Homme aux loups est repris de manière conséquente par Marie-Jean Sauret, qui critique à cette occasion les textes des principaux commentateurs. Geneviève Morel, elle, a travaillé à partir d'une présentation de malade sur la « genèse du désir de mourir » d'une femme.
L'ensemble des textes est d'un abord agréable et concerne aussi bien les praticiens que les personnes s'intéressant à la théorie et au mouvement psychanalytique. Bien qu'on retrouve dans le comité de rédaction (dénommé collectif de la revue) les principaux acteurs de l'association APJL (Association de psychanalyse Jacques Lacan) et que ses publications éditoriales y soient annoncées, la revue ne se donne pas comme celle de l'association. On retrouve dans ce numéro des références aux objectifs annoncés [iii]. Le projet de « transversaliser [une] intervention parmi les psychanalystes » connaît un début de réalisation dans l'entretien central évoqué ici. L'intérêt déclaré pour la littérature se signale par la présence de textes réédités, l'un est de Marie Bonaparte sur Edgar Poe, les autres sont des poèmes de Douglas Oliver.
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Revue des Collèges cliniques du Champ Lacanien
Où le psychanalyste rencontre-t-il des psychotiques ? Où prend-il ce risque ? Il ne s'agit pas seulement de se plonger, pour n'en point ressortir, dans les vieux traités de psychiatrie où, avec Séglas, Cotard, de Clérambaul, Lhermitte et Ey, se déposent les lignes directrices d'un abord psychopathologique et nosologique digne de ce nom, mais encore plus de mettre à l'épreuve de la pratique clinique ces références indispensables, en les croisant avec la lecture de Freud et celle de Lacan. Le psychanalyste s'engage dans la rencontre avec des psychotiques en souffrance ou en en maladie là où il travaille : dans les institutions de soin, mais aussi dans l'exercice de sa pratique, en privé. Comment donc se pose la question du soin psychique avec un patient en psychose à la psychanalyse et à la psychiatrie ? Poser cette question est bien une des ambitions de ce numéro de la Revue des Collèges Cliniques du Champ Lacanien, revue dirigée par Jacques Adam. Le titre de cette revue peut surprendre par son aspect factuel. Aussi bien est-on fondé à la lire comme le signe qu'aux côtés de Colette Soler de nombreux cliniciens œuvrant dans des institutions de santé diverses se sont retrouvés dans les Forums du Champ Lacanien.
Que veut dire pour un psychanalyste le terme de « psychose » ? Colette Soler souligne que la psychanalyse française n'a pas renouvelé la terminologie de la psychiatrie. En revanche, c'est bien à partir de la cure que des cliniciens anglo-saxons ont inventé ces termes d'usage assez diffluents, comme ceux de personnalité « as-if » ou de « borderline ». Lacan est parti de la psychose pour interroger le spéculaire, l'imago, puis la logique du signifiant. Avec Ey, la polémique ne porte pas sur la nosologie, mais sur la causalité psychique. Et, de nos jours, les psychanalystes ne sont pas en accord quant à la nécessité d'un diagnostic préalable à une cure. Car ce n'est pas penser l'inaugural d'une cure de même façon que de poser que le psychanalyste ne doit pas accueillir le patient avec un savoir pré-établi ou d'affirmer que le diagnostic (psychose ou névrose) est une nécessité préalable à la direction de la cure. Cela étant, il y a dans tout diagnostic une dimension qui excède le seul savoir et qui est d'ordre éthique, dans la mesure, où souligne Colette Soler, le diagnostic médical, anonymisant, se loge à l'opposé de la fonction du nom propre. Plus loin dans cette revue, Luis Izcovich donnera à la cure avec un patient psychotique de rendre possible à l'analysant un savoir faire avec le réel qui puisse ne plus s'astreindre à une recherche de l'interprétation du sens. Ces deux auteurs pourraient-ils se rejoindre si sont reliés, comme en une suppléance, fonction du symptôme, du nom propre - suppléance qui donnerait l'invention nécessaire à faire tenir la fonction de père ?
Que vaut donc ce mot de psychose pour la psychanalyse comme cure, comme méthode et comme doxa ? Le ternaire « névrose-psychose-perversion » est composé de termes qui, pour chacun, on fait l'objet de discours, de savoirs et de pratiques, antérieurement ou à côté de la psychanalyse. Il est essentiel de préciser que l'abord de chacune de ces notions s'est trouvé considérablement renouvelé par la clinique et la doxa psychanalytiques. De l'hystérie comme parangon d'un conflit marqué par le refoulement et trouvant son symptôme dans une traduction plastique déchiffrable en termes de jeux de langages et de condensation à la psychose dont, par le biais de la théorie de la forclusion du Nom-du-Père, une approche plus unitaire a pu s'en proposer, voilà bien des exemples par lesquels la nosologie s'est vue promise à un autre sort que celle d'une simple nomenclature, plus ou moins éparpillée, pour ouvrir à la question de la structure. C'est aussi par le biais d'un retour au sens clinique des observations des grands aliénistes d'antan sur les temporalités et les logiques de réversion des propos des psychotiques qu'a pu s'établir une approche rigoureuse de l'objet, du spéculaire, de l'image, et qu'a pu s'illustrer, et même se développer, enfin, ce qu'est pour le vivant-parlant le fait non naturel d'habiter un monde changeant avec son corps mortel.
Les nominations de névrose, de psychose et de perversion s'affranchissent d'une stricte connotation sémiologique pour atteindre à une pertinence anthropologique. La psychose ne désigne-t-elle pas aussi ce qui peut advenir comme moments de « folie » à chacun confronté à la folie de son désir et à l'incertitude de sa monnaie névrotique ? La perversion ne contribue-t-elle pas à définir un état du sexuel ? l'hystérie, pour en revenir à elle, n'est-elle pas, au-delà d'une névrose, un discours qui bouscule le discours du Maître en exhibant ce qu'il laisse en souffrance ?
Ce numéro des collèges cliniques des champs lacaniens reprend donc le flambeau d'une interrogation sur ce que des psychanalystes peuvent dire, avec l'outil du corpus théorique lacanien, de leur travail de lecture des textes de Lacan lui-même et des écrits cruciaux des psychiatres des asiles. Pas davantage Jean-Michel Azur que nous-mêmes ne lisons Georget, Séglas ou Cotard comme le faisaient leurs contemporains, nous les lisons bien à travers les catégories droites issues des coordonnées que Lacan a donné au sujet, au corps et à la jouissance, et donc à l'Autre.
Un esprit trop rapide aura retenu quelques aphorismes propres à l'opinion lacanienne. « Ne devient pas fou qui veut » ou encore le « fou comme sujet libre ». Avec cette seconde maxime, les cœurs romantiques soupirent d'aise, à nouveau. Enfin nous tenons un être libre ! L'abord surréaliste de la folie n'a pas levé ce genre de confusions, là n'était pas sa tâche, ni sa raison. Jacques Adam redonne son fil à plomb à l'assertion du « fou comme sujet libre ». La liberté dont il s'agit dans l'aphorisme lacanien n'est rien moins que libertaire. La liberté de la folie est de ne pas demander la cause de son désir à l'Autre, le rejet de la castration résonne alors dans ce que l'on nomme « folie ». Et, cheminant au flan des catégories de la nosologie, la clinique psychanalytique ouvre à une perspective anthropologique. Qui est aussi présente chez ce même auteur, lorsqu'il énonce que ce phénomène de rejet de la castration (ou du sens de la castration ? on peut ici trouver que l'argument va un peu vite) est amplifié par le brouhaha des rencontres fortuites des objets cause de désir et des objets déchets du discours de la science. La folie n'est sans doute pas la ségrégation, mais la méconnaissance de la réalité de la folie et de son insistance est corrélative de la méconnaissance contemporaine des effets de ségrégation et de collectivisation globale vers où pousse l'universalisation du sujet de la science.
Le texte d'Adam, à notre sens un des plus riches et des plus nets de l'ensemble, quant à ses enjeux épistémologiques contient un argument central. Soit d'abord, démontrer que ce n'est pas sur le sens de la folie que la psychanalyse a quelque chose à dire mais c'est par l'analogie du discours et de la logique de l'objet a qu'elle a quelque chose à dire sur la jouissance folle du parlêtre. Cette assertion prend acte de l'« antipathie de discours » entre psychiatrie et psychanalyse.
Antipathie n'est pas hostilité. C'est au sens d'une épistémé que ce terme s'écrit, et qui a des conséquences sur le rapport de la nomination au général (untel serait psychotique donc représentant de l‘espèce des psychotiques, un princeps, en quelque sorte) ou au singulier (le travail avec la psychose permettant certaines orientations dans la cure, certains usages de la lettre et de la voix au singulier jusqu'à cette suppléance où le sujet trouve et crée la matière, l'écho et l'adresse de son nom propre). Les réflexions théoriques de Luis Izcovich (« D'une question préliminaire à toute clinique possible de la suppléance ») et de Michel Bousseyroux (« Révision de la paranoïa ») sont ici bienvenues.
Aussi très souvent insiste en ce recueil le rappel de l'acte de Lacan qui sortait les sujets de l'anonymat de la psychose en les lestant d'un Nom : Aimée, Schreber, Joyce ou Artaud. Ce dernier fait l'objet d'une étude de Sophie Auriole, centrée sur un Artaud schizophrène au corps « haché » par le signifiant.
Mais on chercherait tout de même en vain dans les extraits de séances, pour la plupart des « vignettes cliniques » qui composent le cœur de l'ensemble, la vigueur et la portée de cet acte nommant. On aurait aimé, par exemple, que nous soit exposée avec plus de rigueur logique la pratique clinique tout à fait passionnante de Marie-Thérèse Gournel. Cette psychanalyste exprime clairement en quoi sa pratique fut avec un patient, diagnostiqué hystérique en raison des effets de jouissance qui ravagent sa démarche, de lui permettre de l'aider dans ses recherches de trouvailles, de comptabilité, de nommer, de découper et de rendre stratégique sa relation à la présence et à la demande des autres. Secrétaire de l'aliéné, jamais, par elle, considéré comme un névrosé, elle lui permit d'introduire « une coupure pour se détacher d'un certain mode de jouissance et retrouver une place dans le social ». Une question insiste donc, une fois que le lecteur aura pris connaissance et se sera projeté tout autant dans ces brefs extraits ou dans ces compendiums si brefs de cure. Où débusquer aujourd'hui, dans la littérature psychanalytique ce qui témoignerait de ce que serait une nomination consistante du sujet en psychose ? Depuis Joyce et le séminaire que lui a consacré Lacan quelle nomination du particulier émerge ? Autrement dit où en est l'écriture de la clinique qui arracherait le sujet à son abrasement dans la catégorie du cas ?
Vaste question, et surtout vaste chantier alors même que les psychanalystes portent de plus en plus leur intérêt aux psychoses ordinaires, non déclarées et non décompensées là où le sujet se défend par un conformisme exemplaire à force d'anonymat.
Soulignons enfin, l'extrême qualité éditoriale de ce numéro qui se termine par une compilation fouillée et utile des références du Séminaire de J. Lacan (livre 3, Les Psychoses); due à Malena Hansson, Hughes Liese et Radu Turcanu, elle est coordonnée par Frédéric Pellion.
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Le Coq-Héron
Le sous-titre retenu pour ce numéro du Coq-Héron, « Psychisme et Cancer » est en même temps le nom d'une association qui offre à des malades du cancer un lieu en marge de l'hôpital, le Centre Pierre Cazenave, où ils peuvent être reçus et écoutés par des accueillants ayant eu eux-mêmes l'expérience du cancer, et par des analystes. Toute la première partie de la revue est en effet consacrée à rendre compte de différentes interventions faites lors des premières journées de ladite association (février 2004) et l'éditorial du numéro est lui-même cosigné de Françoise Bessis, présidente de Psychisme et cancer.
Se faire caisse de résonance d'une parole proférée en public suffit-il pour faire une revue ? La question peut surgir à la lecture de ces textes brefs, toujours bien sentis mais qui d'une certaine façon échouent à déloger le lecteur de son confort bien-pensant. Bien qu'une même hypothèse clairement formulée et illustrée parcoure l'ensemble des textes - la maladie est un moment fécond où peut se penser/panser un traumatisme archaïque - le lecteur reste embarrassé par ce qui lui est ici livré plus dans un souci de décrire une expérience que d'en éclairer les questions et les contradictions. Rien n'est dit par exemple de comment l'abord lacanien des mêmes problématiques infléchit et transforme cette recherche d'un sens supposé à la maladie.
Retenons tout de même le texte de Jean-Pierre Lehman qui montre comment l'expérience clinique de Winnicott l'amena à vouloir tirer le verbe « to cure » du côté de « to care » [prendre soin] plutôt que de celui de « to remedy [remédier, guérir]».
En complément de ce premier dossier « cancer : soin, trauma et créativité » sont présentées trois communications issues d'un colloque ayant eu lieu en mai 2004 à l'Institut français de Budapest et consacrées à Ferenczi, présenté ici « comme le fondateur de la clinique actuelle des traumas ». À l'abord historique (« Introduction de Ferenczi en France » par Judith Dupont et « Lacan et l'école de Budapest », par Marisa Fiumano) et clinique (« Le bestiaire de l'oncle Sandor » par Jean-Yves Feberey) du travail de Ferenczi font ensuite écho, par le truchement de la question du traumatisme, deux autres articles regroupés sous une rubrique «psychanalyse et philosophie », « Les problèmes de la reconstruction identitaire » de Michel Wievorka et « La tentation de l'hostilité » de Fabio Landa, qui y rend hommage au philosophe Jacques Derrida.
Si l'ensemble du numéro paraît souffrir d'un manque de rigueur, nos réserves résultent aussi de l'effet d'après-coup de la rubrique, non signée, « livres reçus » qui présente sans sourciller et de façon élogieuse En finir avec l'inconscient du psychiatre Pierre Clément. Comment peut-on adhérer sans frémir à la thèse d'un auteur qui prétend renouveler la psychanalyse en en retirant la notion d'inconscient pour s'en tenir à la seule conscience ?
Comment ne pas s'étonner non plus de la façon dont la même rubrique présente Penser Freud avec Patrick Mahony ? En effet, si la reprise des études de cas de Freud par le psychanalyste canadien Patrick Mahony mérite d'être connue, on s'étonne tout de même qu'il puisse être écrit que « son œuvre a renouvelé l'interprétation de la psychanalyse » et qu'il « a secoué l'institution psychanalytique ». Rien de moins.
On avait souligné ici même (cf. chronique Œdipe de novembre 2002) comment l'abandon de l'auto-édition et son passage chez l'éditeur Érès avaient valu à la revue du Coq-Héron de gagner une maquette à la hauteur de la qualité des articles qu'on y lisait depuis plus de trente ans. La déception ici éprouvée est en somme à la mesure de l'estime qu'on porte à une revue dynamique et précieuse, dont on a pu souvent guetter les parutions. Espérons qu'il s'agit là d'un malaise passager et que le Coq n'est pas défunt, juste un peu enroué.
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse était composé ce mois-ci de Gérard Albisson, Olivier Douville, Elisabeth Gallet, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, Sylvie Lévy, José Morel Cinq-Mars, Inès de Oliveira et Françoise Petitot.
Le « collectif de la revue » demande l'établissement des majuscules.
Ils sont de ceux qui poursuivent avec d'autres, après le Manifeste, sous la forme d'un séminaire.
Ils sont à consulter sur le site oedipe, ainsi que la présentation de l'APJL.
![[Oedipe.org]](http://www.oedipe.org/img/oe.gif)





