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Vous êtes ici : Gilles Chatenay, Symptôme nous tient. Par Pierre Malengreau
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Gilles Chatenay, Symptôme nous tient, Nantes, éd. Cecile Defaut, 2011, 207 p., 20 €.

Qu’est-ce que le symptôme ? Le titre du livre dessine la perspective dans laquelle Gilles Chatenay inscrit sa réponse. Le symptôme peut avoir valeur de nom propre. Il nomme dans ce cas l’invention singulière par laquelle un sujet fait tenir ensemble les signifiants qui le particularisent, et le réel de la jouissance. La thèse est forte. Elle est lacanienne. Elle prolonge la position de Freud qui faisait du symptôme un mixte de sens et de satisfaction. Cette thèse a tout pour nourrir une langue convenue. L’auteur ne s’y laisse pas prendre. La clarté de son style rivalise avec la précision de son propos pour la rendre vivante. La psychanalyse comme expérience travaille pour le symptôme. Elle œuvre à sa transformation. Il s’agit dans une psychanalyse de passer du symptôme comme particularité au sinthome comme singularité.

Sur quoi l’opération analytique doit-elle prendre appui pour porter ses fruits ? Viser le singulier dans le symptôme à partir de sa particularité ne va pas sans un juste repérage de ces termes. Leur usage varie dans l’enseignement de Lacan, c’est une de leurs difficultés. Chatenay ordonne leur agencement. Son livre se lit comme un polar. C’est un livre d’investigation au sens propre du terme. L’écriture est rigoureuse. Elle est de prime abord linéaire. Elle se nourrit de linguistique, de logique et de mathématique. On pourrait la croire logico-mathématique. La surprise vient quand on la suit pas à pas. Ce qui est linéaire s’avère multiple. Chatenay mobilise la dimension politique du symptôme quand il le situe comme un grain de sable qui objecte à l’uniformisation des savoirs et des jouissances. Il bouscule la clinique quand il interroge l’ancrage du symptôme dans le symbolique à partir de la contingence. Il relance la pratique quand il s’appuie sur des cas. Il sollicite l’éthique quand il pose la question du désir qu’il faut convoquer du côté de l’analyste pour qu’un sujet puisse faire sien ce qu’il a de plus singulier.

C’est de la matérialité du symptôme qu’il faut partir. Avec quoi un sujet construit-t-il son symptôme ? Avec des lettres qu’il a à sa disposition. Avec des particularités qu’il va chercher dans l’Autre. Ce peut être des signifiants parentaux, des dits ou des non-dits issus de sa constellation familiale, mais tout aussi bien des éléments qui circulent dans les discours contemporains – scientifique, économique, politique. C’est ainsi qu’il y a des mots qui touchent ou des symboles qui excitent l’esprit. Mais il ne suffit pas de les avoir rencontrés dans leur particularité. Il faut encore qu’ils aient eu un impact en dehors du savoir qu’ils véhiculent. C’est ce qui définit leur singularité.

La différence entre le particulier et le singulier traverse le livre de part en part. Un même signe peut fonctionner comme indice, lettre, chiffre ou signifiant. Il peut même fonctionner de telle ou telle manière selon les moments. L’usage que Lacan fait de la catégorie logique du singulier passe par la prise en compte de ce que Un signifie. Une différenciation s’impose entre l’un du trait unaire, l’un de l’unien et l’un comptable ou numérique. L’un du trait unaire porte le sujet. Il désigne l’étrangeté. Il indique l’impossible à ranger, dans un ensemble ou dans une classe. C’est l’un incarné du « à nul autre pareil ». L’un de l’unien, au contraire, rassemble. Il efface les particularités et il prône l’anonymat du regroupement et de la classification. L’un numérique enfin forclot le sujet. C’est l’un de la quantification et de la statistique. C’est l’un tout aussi bien du dyslexique lorsqu’il est confronté à des difficultés de calcul.

Un trait peut être pris tantôt sous le versant de l’unaire, tantôt sous le versant de l’unien. C’est ce qui fait sa complexité. L’un du trait unaire renvoie à la singularité d’un sujet. Il se distingue du particulier toujours menacé de disparition lorsqu’il est pris dans un ensemble. Un symptôme peut fonctionner comme particularité, quand il vaut comme blason ou quand il nourrit le désir de se faire un nom. Il peut être aussi ce qu’un sujet a de plus singulier. Il se définit alors par l’usage que ce sujet fait de ses particularités. Il se définit comme point de cristallisation du réel de la jouissance. Comme en témoigne G. Chatenay, passer de l’un à l’autre est un problème pratique dans l’expérience psychanalytique. Comment une analyse peut-elle toucher au symptôme par la parole ? C’est dans le singulier du cas, dans la rencontre contingente avec les particularités, que quelque chose de ce réel peut être atteint. C’est là que peuvent se produire des points de précipitation que Lacan nomme sinthome. La pratique impose au psychanalyste de penser un usage de la parole qui rende cette production possible. Nous en donner les moyens n’est pas le moindre apport de ce livre.

Pierre Malengreau

Pierre Malengreau

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