Banlieues
Pointe avancée de la clinique contemporaine
Louis Sciara
Editions Erès
par Anne Djamdjian
05.07.11
Cachez ces banlieues que nous ne saurions voir. Etranges, opaques, assommantes. Un sentiment de malaise, un nouvel unheimlich nous envahit lorsque nous pénétrons entre ses murs. Même si jusqu’à preuve du contraire la banlieue n’est pas encore l’équivalent du ghetto de Varsovie, les médias, les ouï-dire et les ouï-lire nous accompagnent. Et justement la psychanalyse dont on nous dit qu’elle n’intéresse plus personne ne disposerait-t-elle pas des outils les plus à même de dresser une carte de cette terra incognita ? C’est le pari de ce livre.
Aujourd'hui certains de ses praticiens s’installent en ces lieux ce qui n’est pas sans panache ni sans audace. Puisqu’à côté de cette inquiétante étrangeté sociale dont les médias se font l’écho depuis des lustres s’en dévoile une autre, psychique, clinique. C’est d’abord le sujet de cet essai qui le rend intéressant, forcément, vu le nombre de « spécialistes » qui en ont fait le tour sans y pénétrer comme les lieux dont il est question.
On dit depuis quelque temps qu’il se dessine de nouvelles pathologies dans le corps social. Ces banlieues en seraient-t-elles à la pointe ? Une consultation de banlieue ne semble pas relever des catégories cliniques classiques. Celles issues des principaux concepts de Freud et de Lacan. L’auteur pose donc des questions-clés. Ces principaux concepts sont-t-ils des invariants ou bien peuvent ils changer ? Seraient-ils en train de changer ? Est-ce une clinique spécifique ? Pourquoi pas une clinique des classes sociales pendant qu’on y est ? Aller voir du côté de la fonction paternelle, « loi définitive de l’humanité », peut apporter des réponses. Du côté du transfert également. Prudent mais charpenté, ce livre se propose avec les outils de la psychanalyse, au moyen d’un excellent panorama de la dialectique lacanienne qui peut à l’occasion être didactique, de pénétrer dans ce nouveau far-west.
La thèse de l’auteur peut s’énoncer ainsi : cette « clinique des banlieues » fait l’état des lieux des bouleversements de la fonction paternelle dans un monde soumis à l’impact massif du discours du capitaliste. Lequel viendrait subvertir le discours du maître, lieu des signifiants maîtres du contrat social. Or le père joue un rôle essentiel à l’échelle du lien social. L’auteur met à vif les formes de cette défaillance : dénonciation, refus, démenti, déni, forclusion ? Ce discours nie la subjectivité et la dimension du manque. Il fait fi de la castration. Le consumérisme incline à cette pente permanente à jouir en substituant une succession infinie d’objets au réel objet du manque. Les individus et les objets sont interchangeables. Progrès technologique égale progrès social ? Que deviennent les places de père réel, symbolique, imaginaire, soumises à cette nouvelle horizontalité dans laquelle ces nouvelles générations sont immergées depuis leur naissance ? Atténuation des disparités symboliques des positions des deux parents, enfants devenus objets de l’économie parentale, sentiment de filiation atténué.
Autre brouillage symbolique observé : Où en est la différence des sexes ? Abrasée ou exacerbée ? Le « tout est possible » du discours de la science conçoit le corps et la reproduction comme de pures mécaniques modifiables et optimisables. Ce « progrès scientifique » y a ici comme ailleurs un impact sur la perception du corps et le caractère symbolique de l’identité sexuelle y est malmené. Le corps étant un fait de langage, ces sujets semblent flotter sans arrimage et sans abri symbolique. Semblant mal assurés de leur position sexuée, on peut noter qu'ils ont quelquefois tendance pour certains à la surjouer visuellement.
Coté consultation, il décrit une attention qui se relâche très vite vis-à-vis du praticien, sujet au savoir discrédité. Ou d’un sujet supposé savoir qui finit par le croire. L’adresse et le rapport à l’autre y sont profondément troublés. Les individus sont enclins à se passer de la parole ou à lui accorder une moindre importance. Les objets omniprésents de la technologie y contribuent. Ils parlent vite, scandent, hachent leurs paroles, tutoient, irritent, ne supportent aucune frustration. Le praticien a beaucoup de mal à susciter une demande. On jauge le « psy » pour voir ce qu’il a dans le ventre. Heureusement le discours reprend consistance à la faveur du transfert dont les modalités sont décrites comme particulières : d’abord occuper une place de semblable puis ré-initialiser la dimension de l’altérité. Des cas cliniques donnent un visage à ces questions.
Un point épineux et délicat justement souligné : quid des écarts de valeurs symboliques entre la culture d’origine et la culture d’accueil ? On se retrouve dans un no man’s land topologique. On s’arrime hâtivement çà et là à des signifiants rencontrés sur son chemin. Or le lieu subjectif d’un sujet est celui de sa parole. Le lieu psychique n’est pas le lieu géographique. Déracinés, privés des signifiants de leur passé, sans avenir, ballotés, méprisés, décriés, stigmatisés, un seul cri de ralliement : «Respect !» les réunit. Ce n’est pas un vain mot mais un signifiant majeur dans cette façon de parler entre-soi sans être compris du monde extérieur (digression : cette façon de déployer un rideau de langage serait-elle un point commun avec les psychanalystes ?).
Ni Nostradamus fataliste ni profession de foi à l'optimisme béat, en tout cas plus efficace que les poncifs habituels, ce livre fourmille d’idées, d’hypothèses parfois stimulantes, de pistes, pour mettre en perspective la clinique de ces lieux souvent caricaturés. Tel un guide de ce nouveau malaise dans la civilisation, à la fois technique, prudent et discipliné, ce livre incite à « y aller ». Il observe que ces processus se diffusent à l’ensemble du tissu social d’où le sous-titre de « pointe avancée » ? Pointe avancée d’une nouvelle clinique ou pointe émergée de la clinique classique ?
Que ces jeunes soient paumés, ils n’en continuent pas moins à faire appel au père. Louis Sciara, dans son état des lieux très ou peut-être trop exhaustif évite les conclusions. Malgré l’extrême difficulté de cette pratique, ce livre réussit le pari de changer la vision du lecteur qui ne peut pas être la même avant et après en nous donnant au moins les outils d’une expérience directe. Même si en tant qu’objet littéraire, il n’évite pas la répétition. Les questions ne sont plus sans réponses possibles. Il est en ce point utile pour tempérer les préjugés que nous sommes loin de ne pas avoir, témoins de l’étrangeté qui est aussi en nous.
Louis Sciara est psychiatre, psychanalyste à Paris, membre de l’ALI (Association lacanienne internationale). Longtemps praticien hospitalier en secteur psychiatrique adulte à Nanterre (92), il est actuellement médecin directeur de CMPP à Villeneuve-Saint-Georges (94).
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