Extrait
Quevedo est pris d'un urgent
besoin de déféquer.
Une femme,
le surprenant accroupi,
s'écrie :
¿ Que veo ?
Quevedo :
Hasta el culo me conoces.
Érotologie : le mot, fait de deux autres (éros / logos), vaut comme l'annonce d'une entreprise évoquant la quadrature du cercle. Mais sans π, sans aucun chiffre susceptible d'articuler rationnellement les deux éléments. Ou, plus exactement sans qu'un phallus, grand ou petit, ne vienne loger à sa place chaque sexe, mais aussi chacune des modalités singulières selon lesquelles le mammifère parlant, modérément inventif dans l'érotisme, mais pas non plus si monotone que ça, se réalise comme sexué.
Depuis Freud et son prétendu pansexualisme, la psychanalyse a affaire aux effets de ce phallus qui manque à l'appel. S'il marque de son sceau bon nombre d'objets qui, ainsi, s'érigent (sein, excrément, regard, voix), serait-ce parce qu'il fait défaut dans l'expérience érotique ? Effective, l'analyse met au jour et à vif ce défaut dans cette fabrique langagière qu'est le symptôme. Et certes, il aura fallu que quelqu'un s'adresse à un analyste en lui disant : « il serait temps que je trouve un bonheur qui soit autre chose qu'un malheur ». Lacan soulignait avec raison cette dimension langagière du symptôme, moyennant quoi l'on a fini par croire, dans sa suite, que, pour être tel, ce défaut n'était pas réel. En insistant sur le signifiant, il se serait, dit-on, détourné de tout ce qui, chez Freud, fait chair, de tout ce qui prend en compte la jouissance du corps comme tel [i]. Puissent ces pages rectifier quelque peu cette lecture erronée de Lacan.
Puissent-elles, autrement dit, aller quelques pas au-devant de l'inouïe déclaration de l'inexistence d'un rapport sexuel. Lacan, comme souvent, n'a pas débouché sans détours préalables sur cette fragile formule [ii] - fragile car, tandis que celles qui postulent l'existence d'un rapport sexuel (type : la femme est inférieure à l'homme, ou son supplément, ou son contraire, ou sa contrefaçon ; elle est sa deuxième ; l'homme et la femme sont complémentaires, ou égaux, ou identiques − chacun étant bisexué ; l'homme a exactement ce dont la femme manque ; etc.) trouvent aisément à se solidifier dans l'imaginaire, cette solidification fait défaut s'agissant de la formule négative.
Le présent contexte ne se prête guère à cette rectification comme à ce cheminement. Notamment du fait que les cultes du phallus, pour n'être pas institués comme tels, pour être erratiques, dispersés, discrètement masqués, n'en sont pas moins prégnants dans l'Occident capitaliste contemporain. On le vérifiera en regardant l'image ci-après, que l'on ne pouvait éviter, il y a peu, si l'on marchait simplement dans les rues de Paris, exemple typique, en outre de ce qu'Annie Le Brun épingle comme étant la collusion moderne, sans précédent, entre art et pouvoir [iii]. Il suffira, si l'on veut approcher l'inexistence du rapport sexuel, de concevoir ce que serait quelque chose d'aussi éloigné, d'aussi différent, d'aussi opposé que possible à l'image ci-après - celle d'un phallus dont on (un « on », qui regroupe l'État, des entreprises capitalistes et l'artiste) nous suggère qu'il unirait.
![]() |
|
Photo Jean-Claude Arnoux APPEL à L'UNION PACIFIQUE PHALLIQUE |
Notes
Ainsi peut-on lire, dans la si intéressante étude historique de la revue Critique, ceci : « Remarquons que le lien, découvert par Freud et progressivement admis, entre l'inconscient et la pulsion sexuelle (qui faisait dire à Bataille, en 1948, que "le mode d'introduction de la psychanalyse a valeur exemplaire : il est le symbole de la démarche ordinaire du progrès humain"), est distendu dans le système que Lacan met en place, au profit du rapport du sujet au signifiant » (Critique 1946-1996, Une encyclopédie de l'esprit moderne, Paris, éd. De l'IMEC, 1999).
Sur la ponctuation et les difficultés doctrinales de ces détours (situés entre les séminaires de Lacan du 22 février 1967 jusqu'au 4 juin 1969), cf. « Statut psychanalytique du sexuel », in Jean Allouch, Lettre pour lettre, Toulouse, Erès, 1984.
Annie Le Brun, Du trop de réalité, Paris, Stock, 2001, p. 51.
![[Oedipe.org]](http://www.oedipe.org/img/oe.gif)






