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Le sexe voilé des filles

La féminité entre psychalyse et féminisme

De même que j'avais en moi la place du désir. J'avais à quinze ans le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance. Ce visage se voyait très fort. Même ma mère devait le voir (Duras, L'amant, Éd. De Minuit, 1984, 15)

...c'est dans cet étalage de femmes que je me perds, que je trouve ma place de femme perdue...(Arcan, Putain, Seuil, 2001, 21)

Introduction

Dans un rêve, Anne me dit : " il ne faut pas que vous voyez mon sexe ". Je demande : " pourquoi ? " Elle répond : " parce que vous êtes ma mère ". Un voile est nécessaire. Un voile pour couvrir quoi ? Peut-être ce que Freud nomme Ewig-Weibliche, éternel féminin, porte des Mères immémoriales donnant sur une jouissance interdite et impossible. Le voile désigne ce "for intérieur", ce lieu défendu - fendu et défendu - du sexe des filles. Hymen enfoui dans le noir, le vif, l'humide. Membrane qui sépare le dedans du dehors, l'avant de l'après, la nuit de la lumière, le silence du cri, le désir du savoir. Signe corporel d'une division interne au sexe féminin et éventuellement signifiant du désir ( de dévoilement, de théorisation ) des psychanalystes. Anne me désigne la place vide d'un discours, le non lieu de la mère. Elle m'invite à la voir. Àassister à sa mise à nu.

Toute théorie sur la féminité en psychanalyse se situe au croisement de l'inconscient et du processus culturel. La féminité, rappelle P. L. Assoun (1983, 190)  [i], ne peut être confondue avec la sexualité féminine qui traite du désir propre des femmes, soit de leur mode d'insertion dans l'inconscient. (191) Àla fois objet de discours et objet de désir, le sexe féminin supposé mystérieux ne cesse d'être parlé, commenté, exhibé. Partout mis en circulation, offert, imposé au regard, expliqué. Envahissant. Nulle fille, nulle femme n'échappe aux images d'une féminité idéalisée ou rabaissée, modélisée ou morcelée, sublimée ou caricaturale. Elle se sent perdue, dit-elle. Seule. Elle est en quête d'une vérité perdue avec le savoir. Elle veut découvrir la part oubliée de sa préhistoire, lever le refoulement du féminin maternel. Le divan pourrait être ce lieu où elle réalise symboliquement son rêve de retour au sol natal d'où elle fut exilée par la loi des pères.

Est-ce le fond inconscient de la demande d'Anne  [ii], qui veut aussi être l'Unique, une " super-femme ", l'inégalée, l'incarnation du rêve masculin ? Mon propos n'est pas de faire un compte rendu clinique mais de témoigner de divers modes d'écoute de la féminité inconsciente en psychanalyse - Freud, Lacan, Klein et Dolto entre autres - et des remises en questions philosophiques et féministes de Schneider et Irigaray. Pour conclure, je ferai un détour par la littérature de Marguerite Duras et, plus près de nous, de Nelley Arcan avant d'avancer une proposition personnelle. Ma question est la suivante : l'analyse d'une femme passe-t-elle nécessairement par la mise en mots - la mise à mort - de la Mère.

Anne

Anne me consulte, entre autres motifs, parce qu'elle voudrait se sentir femme, " être enfin une vraie femme ". Au bout de cet aveu, elle éclate en sanglots, cache son visage sous ses longs cheveux noirs. Femme, elle l'est de toute évidence, elle en a le genre et l'apparence. Mais ça ne suffit pas bien sûr ! Il lui manque quelque chose qu'elle n'arrive pas à nommer. Quoi ? Un amour, un enfant, un plaisir, une valeur ?

Cette question, elle l'a adressée à son père autrefois, mais il a détourné son regard du corps et du désir de sa fille. Il adorait sa fille certes, mais...la vue de la féminité naissante de celle-ci l'avait troublé, inquiété. Il n'avait su que dire face à cette transformation en femme qui le remua dans les profondeurs de sa psyché : attirance, effroi qui expriment la résurgence de l'objet oedipien ?

Incapable de nommer ce qui vient là arrêter son regard, le père se détourne, abdique. Il abandonne sa fille aux bouleversements du corps et de l'imaginaire. La passion oedipienne sera ignorée, évitée par celui qui en sera désormais l'objet. Ne pouvant soutenir l'avènement de la féminité de sa fille, ni assurer la relance de son désir, il l'enferme imaginairement dans les bras de la mère préoedipienne.

Anne a trente ans et vit depuis dix ans avec son conjoint, son premier et seul amant. Elle ne ressent plus de désir, ni de plaisir sexuel sauf dans ses rêveries diurnes avec un ami du couple. Elle ne veut plus être touchée, pénétrée. Au cours de l'analyse, le couple se sépare. Anne se sent abandonnée, malheureuse, condamnée au célibat. Un an plus tard, elle rencontre un homme dont elle s'éprend immédiatement. En séance, elle raconte ses orgasmes et ses craintes de perdre son nouvel amour. Elle pourrait être heureuse, dit-elle, n'était-ce les silences de son amant. Pour coïncider absolument avec l'image qu'elle suppose voulue par lui, elle tait ses besoins affectifs et de communication. Épouse ses désirs, sa personnalité. La jouissance lui arrive comme par enchantement, dans ces moments, rares, où elle ne pense qu'à elle, où elle accepte d'être vue par l'autre se pâmant. Amoureuse inquiète, elle se sent rejetée, seule au monde en l'absence de l'autre. Qui suis-je pour lui ? M'aime-t-il vraiment ? Ça ne va pas : est-ce moi ou lui, demande-t-elle ? Pourquoi ne veut-il pas me voir tout le temps ? pourquoi cette expulsion hors de lui, hors de sa vie en deux fins de semaine ?

Cette histoire résume celle de bien des femmes névrotiques hantées par l'image qui leur est renvoyée par le regard masculin. En plus de compulsions et de phobies légères, Anne se plaint de ce symptôme particulier : la peur de se regarder dans un miroir et d'y surprendre le visage d'une étrangère, un visage à la fois connu et inconnu, familier et étranger : " inquiétante étrangeté ". Qui est-ce ? Une figure perdue de sa préhistoire ? ou de sa féminité ? une Méduse horrifiée ? Anne a peur de perdre la tête, d'être médusée, pétrifiée. Elle craint par dessus tout de sombrer dans la folie.

Revenons à la demande de ma patiente : que je l'aide à devenir une femme ? à réaliser sa féminité. Mais qu'est-ce que la féminité pour elle ? et pour une femme ? Il ne s'agit pas ici de confondre " sexuel féminin " et " féminité ", mais d'y trouver une articulation. Qu'est-ce qu'une femme pour Anne ?  peut-être sa préhistoire, peut-être un temps mythique de jouissance illimitée dont elle fut chassée par la Mère, au nom du père... Pour entrer dans l'histoire, il lui a fallu en passer par là, par la séparation, la " sexion ", la rupture. Passer de la mère au père, de l'imaginaire au symbolique pour trouver des références identitaires et libidinales (via ses identifications et choix de l'objet de désir ).

Un jour, Anne arrive bouleversée à une de ses séances. Elle ne s'est pas reconnue dans un cours de sexologie où on exhibait sur vidéo les organes génitaux d'une femme sans tête, jambes et sexe écartés, offerte au regard " comme de la viande ", dit-elle. La professeure pointant lèvres et clitoris pour que chaque étudiant sache bien où se trouvent les organes du plaisir. Elle décrivait " objectivement " la physiologie de l'orgasme tout en expliquant différentes techniques de masturbation et de relations sexuelles. En écoutant cette femme, elle s'etait sentie blessée. Cette réduction gynécologique démystifiait son plaisir au nom de la toute-puissance d'un savoir scientifique et allait à l'encontre de son propre imaginaire. Discours et vérité se contredisaient en elle et la jetaient dans une troublante incertitude car, disait-elle : " je n'atteins l'orgasme qu'en me fantasmant manipulée comme une poupée dans les bras de mon partenaire ". Ou encore en étant pénétrée par un inconnu dans un lieu anonyme. Elle jouit quand son amant lui adresse des mots crus et obscènes comme à une " putain ". Son plaisir lui vient de l'oubli du miroir et de son moi social de même que de sa capacité à incarner la femme perdue de ses rêves de petite fille. C'est la vérité de sa féminité qui lui est déniée dans le discours savant de la gynécologie et de la sexologie.

Freud et Lacan : le primat du phallus

Me faisant l'interprète freudienne des difficultés de cette jeune femme, je mettrais l'accent sur l'envie du pénis comme moteur de son développement psychosexuel. Je me demanderais comment s'est passée pour elle la découverte de la castration (la sienne, mais surtout celle de la mère ) et peut-être en conclurais-je qu'elle refuse le féminin (" roc du biologique " ), ce qui est la cause première de sa névrose. Je pourrais également ajouter qu'elle lutte contre un masochisme pourtant nécessaire à l'acceptation de sa position féminine dans la vie sexuelle. J'y verrais l'héritage d'une position phallique antérieure avec la nostalgie de la mère préoedipienne (civilisation minoé-mycénienne) où se trouve en germe " la paranoïa ultérieure de la femme " (Freud, 1931, 141)  [iii] Son angoisse de perte de l'objet d'amour serait pour moi l'équivalent de l'angoisse de castration chez le garçon. Je penserais qu'elle a peur de perdre son objet d'amour donc d'être punie pour avoir voulu évincer sa mère et prendre sa place auprès du père. Je ferais le lien entre cette angoisse typiquement féminine et la relation préoedipienne à la mère qui teinte de paranoïa toutes ses relations ultérieures. Y compris avec son conjoint actuel. Je me rappellerais sa peur du visage étranger dans son miroir et je ferais le lien avec la lettre 125 de Freud de 1899 (1973, 125)  [iv] qui écrit que la poussée auto-érotique ( annonce du concept de narcissisme ) induit la paranoïa (que Freud repère en toute analyse de femme sous la couche névrotique ) laquelle " redéfait les identifications en rétablissant les personnages que l'on a aimés dans l'enfance() et scinde le moi en plusieurs personnes étrangères. " Il s'agit, ajoute-t-il, d'un retour à la situation de jadis. Cette poussée auto-érotique va de pair avec une peur de sombrer dans la folie, dit-il, car la formation perverse correspondante à cette paranoïa est une folie originelle.

Écoutant Anne avec Lacan, j'accentuerais l'importance du primat du phallus dans l'Inconscient et j'essaierais de repérer les signifiants de son désir et de sa position subjective dans le rapport inconscient au désir de l'Autre. Je penserais que la prise de conscience de la différence des sexes sur le mode binaire de l'avoir ou ne pas l'avoir a fait basculer ses certitudes. La voici destituée d'une position phallique et mise en demeure de se questionner sur le désir de la mère. Je chercherais avec elle ce qui du côté du père, du tiers, rend possible la métaphorisation de ce désir.

Pour Lacan, c'est la mère qui introduit l'enfant à la Loi par sa parole, et elle le fait au nom du père, de leur commun désir. Il s'agit d'assurer le passage de la mère au père, de la nature à la culture, de la chair à l'esprit, ce que Monique Schneider appellera un matricide théorique. Mais il y a toujours un reste, une trace laissée par la mère qui fait symptôme chez la fille, chez Anne. Expérience enfouie dans la préhistoire de la fille, indicible parce que non signifiée, non dite, impensée, impensable.

Anne a six ans quand elle apprend le décès du père d'une petite voisine. Cette mort proche fait événement et réactive des angoisses intenses de solitude et d'abandon. " Je suis fille unique, dit-elle, j'ai toujours voulu des frères et soeurs. Mes parents m'ont eue tardivement. Je craignais d'être seule au monde si j'en venais à les perdre. " Pour elle, l'expérience de la jouissance - être la seule pour la mère - croise celle de la mort. Alors, elle ne veut plus sortir, devient phobique de l'école et des voyages. " Tu ne mourras jamais, dis maman ? " " C'est la vie, lui dit la mère, on ne peut pas savoir, mais je ferai tout mon possible pour rester avec toi. " Tout a une fin, oui. Comme le sentiment de complétude bienheureuse ! Comme la possession de l'objet maternel ! Elle me décrit une photographie où elle apparaît ravie dans les bras de sa mère, béate, amoureuse, sans désir aucun. Ne parle pas du ou de la photographe : effacement du tiers jusque dans le souvenir ?

Sous le personnage de l'amant surgit la figure maternelle perdue et retrouvée, comme le jeu du fort-da, où elle ne cesse elle-même de se perdre et de se retrouver. L'antique puissance de la mère est mise au compte de l'amant après un détour par le père. Est-ce à dire qu'en se tournant vers l'homme, Anne renonce à être le phallus de la mère ? Pas vraiment. Un jour, elle rêve qu'un de ses amis qui l'a naguère repoussée sexuellement lui déclare son amour avec passion. Elle se réveille heureuse, réparée, dit-elle. Je lui réponds qu'elle a réalisé symboliquement son désir d'être comblée absolument. Ce qu'elle associe à cette image d'elle dans les bras de sa mère, toutes deux ne faisant qu'Une dans l'amour. Image d'éternité. Ce qu'il lui faut accepter désormais, c'est non seulement le manque de l'autre, mais le sien.

Quand la fille se détourne de la mère pour aller vers le père ou son substitut, écrit Lacan, elle n'y trouve pas le signifiant de son sexe, soit un trait d'identification féminin : c'est une image trouée qui lui est renvoyée. Lui reste la possibilité de s'identifier à l'objet a, c'est-à-dire à ce qui pour son partenaire est la cause de son désir. L'inconscient phallocentrique exclurai la possibilité d'un rapport entre les sexes, ne reconnaîtrait qu'une jouissance-asexuée - l'autre jouissance est dite en plus, supplémentaire. Par ailleurs, il n'existerait aucun repérage de la féminité du côté de la mère car celle-ci n'est aimée par la fille que comme ce qui la constitue comme phallus, celle à qui rien ne saurait manquer. La mère ne serait donc aimée que dans la mesure où cet amour dénie qu'elle est une femme, conclut Pickman  [v]. Mais "déniée ", n'est-ce pas une forme refoulée de reconnaissance ?

Dans perspective, Anne ne peut déchiffrer l'énigme de son sexe dans les bras de son amant. L'histoire se répète. Son sexe reste dénié, censuré, voilé. Chute de la Sphinge, matricide, rejet du maternel féminin qui au dire de Monique Schneider sous-tendent les théories freudienne et lacanienne. Alors que mon analysante commence à faire le deuil du phallus, un gouffre s'ouvre en elle, un abîme d'incertitude cerné par la mort. Ne pas savoir, ne pas s'avoir, décevoir (dé-savoir), être sans l'avoir. En passer par l'identification symbolique pour exister, pour trouver sa place de femme dans le social.

Penser le féminin avec Monique Schneider

Dans De l'exorcisme à la psychanalyse. Le féminin expurgé,  [vi] Monique Schneider écrit que les figures de l'archaïque seraient nécessairement indéterminées : l'enfant n'accède pas d'emblée à la différence des sexes, celle-ci passe par le clivage de la figure maternelle quand advient un dédoublement entre l'adoration et le rejet, entre la mère parfaite et la mère exécrable. La différence des sexes recueillerait ce premier clivage, cette dichotomie archaïque, hériterait

donc de la fissuration de la figure maternelle primitive. L'homme serait investi des pouvoirs auparavant dévolus à la femme mère.

On le voit, Schneider met l'accent sur la puissance du féminin maternel, puissance désormais transférée au masculin. la femme reste un autre clivage, celui entre la figure de la putain vouée au sexe et celle de la femme chaste vouée à la maternité. Ce que Freud rattache pour sa part au caractère bi-phasique de l'apprentissage amoureux : abandon de la mère, demande d'enfant au père.

Lacan renforce cette prise de position freudienne quand il insiste sur la solidarité entre la parole paternelle et la référence à la Loi. En effet, il attribue d'emblée à cette parole une fonction séparatrice et normative : c'est par son emprise que s'accomplit le passage de l'ordre de la nature à celui de la culture, le découpage symbolique ayant moins pour fonction de désigner une réalité existant au-dehors que d'instaurer cette réalité dans sa dimension ordonnée. Il s'agit de faire respecter l'interdit de l'inceste, c'est-à-dire du retour à la mère pour l'enfant et pour la mère, interdit de jouissance fusionnelle.

Comme Marie Delcourt  [vii], Monique Schneider (La part de l'Ombre, Aubier 1992) pense que le rapport au matriciel n'est possible qu'à la condition que soit acceptée une complicité avec l'ombre ou avec ce qui dans la parole agit comme matrice continuée ( chant, intonation, etc. ). Alors que la demande d'analyse porte souvent sur une incapacité à supporter l'excès ( c'est le cas d'Anne) : excès de passion amoureuse, de douleurs, d'excitation, d'imagination, d'angoisse, d'émotions, etc., elle suggère de donner une place à cet excès qui affecte en premier la représentation du lien à la mère, lien posé comme incassable.

Remarquons ici, que Monique Schneider dévoile le travail du désir pour soutenir toute représentation, qu'elle s'insère dans le tissu associatif ou dans le tissu théorique. Elle propose une autre dimension au travail analytique : non plus seulement de répéter l'injonction séparatrice, mais de réactualiser la dimension matricielle de la parole. Ce champ recueillerait ainsi tout ce qui a été refusé concernant la préhistoire infantile, éléments relevant du symbolique, du gestuel ou de l'affect.

Anne a toujours craint l'excès. La passion, la colère, l'amour, la douleur, etc. sont des émois dangereux susceptibles de lui faire perdre la tête. Ce que j'associe à de très anciennes expériences d'excitation auto- et hétéro-érotique. Excitation non médiatisée par le langage, ce qui a laissé des trous dans le tissu symbolique de l'Inconscient. Cette excitation non métabolisée fait retour sous la forme du visage étranger apparu dans le miroir et qui rappelle la figure mythique de la Méduse.

L'archaïque avec Mélanie Klein

Si j'écoutais Anne avec Klein, je dirais qu'elle dispose d'une libido féminine spécifique. Que d'emblée, Anne a privilégié l'intérieur du corps et le vagin. Qu'elle a vécu des expériences archaïques de la féminité qui ont laissé en elle une trace indélébile. Qu'il ne suffit pas de rendre compte de sa sexualité d'un point de vue " phallocentrique " mais qu'il faut aussi mesurer l'impact des tendances sexuelles féminines sur son inconscient. Je poserais le caractère inné de la féminité et j'interpréterais ses angoisses comme la manifestation de son ambivalence envers ses objets internes. Pour Klein, les angoisses de la fille concernent l'intérieur de son corps et sont le résultat de la projection de ses propres pulsions destructrices, de son envie du sein maternel d'abord, du pénis paternel, ensuite des deux parents réunis. Elle craint la rétorsion. L'imaginaire kleinien est dominé par la lutte entre la haine et l'amour, entre les " bons et les mauvais objets ".

Dans cette perspective, l'analyse avec Anne tiendrait compte d'un oedipe précoce, précurseur de l'oedipe classique, c'est-à-dire d'une triangulation primitive incluant le sein, le pénis du père et l'enfant (bouche) avant celle de la mère, du père et de l'enfant lui-même. Je verrais dans sa peur névrotique du rejet le résultat de son ambivalence envers le pénis de son amant, pénis substitut du sein maternel qui la nourrit et la fait jouir. Anne aurait des fantasmes sadiques qu'elle projetterait sur l'objet aimé et envié, d'ou les craintes de rétorsion, d'être punie.

Penser la fille avec Dolto  [viii]

Dolto pense comme Klein que la fille est au moins oedipienne précoce, i.e. positif dans les relations objectales. Elle serait donc capable de relations libidinales structurantes avec la mère. Àce stade toutes ses sensations dérivent des satisfactions auditives, olfactives, visuelles, orales qui ont trait à la présence de la mère. La mère est le premier objet d'amour ressenti phallique et donateur d'amour et de volupté. Anne en garde la nostalgie comme on l'a vu tout en continuant son avancée vers le père et les autres hommes de sa vie.

Les voluptés orales et du corps entier sont de type passif et actif. Toute souffrance à cette époque est ressentie comme séparante de la mère. Pour Dolto, la féminité est diffuse dans tout les corps de la fillette, laquelle réagit à la masculinité complémentaire qui se dégage du corps des hommes. La fille est réceptive à l'homme si la mère est positive ; si la mère y est fermée, la fille l'est également.

Dolto ne confond pas ce type d'attractions hétérosexuelles précoces avec l'oedipe lequel est un moment conflictuel critique de désir sexuel, verbalisé même comme tel : l'envie de la fille d'être l'objet sexuel du père, d'en recevoir un enfant et de supplanter la mère au prix de sa disgrâce ou de son meurtre projeté.

Discours parallèles : psychanalyse et féminisme

Les principales critiques féministes se sont basées sur le kleinisme (gynocentrisme) pour contester la conception freudienne du primat du phallus pour l'Inconscient des deux sexes. Mais que veut dire " primat du phallus ". Primauté signifie ordonnancement, organisation des représentations dans l'Inconscient, réseau de relations où se conjuguent le désir et la loi.

Mélanie Klein et Ernest Jones admettent l'existence d'un masculinité et d'une féminité primaires. L'observation d'une érogénéité vaginale et clitoridienne, d'ailleurs non étayée sur des fonctions corporelles, a contribué à cette remise en cause par d'autres psychanalystes telles Karen Horney et plus tard, par Luce Irigaray.

Le rapport au phallus est rapport à ce qui commande la jouissance maternelle. N'est symbolisé que ce qui converge avec le désir de la mère. Les sensations génitales précoces, par exemple, sont bien éprouvées mais elles n'existent du point de vue de l'Inconscient, de la pensée infantile.

Luce Irigaray a échoué dans sa dénonciation du patriarcat, du moins en psychanalyse car elle confondait deux logiques discursives : politique et psychanalytique. Àcôté d'un féminisme radical qui dénonçait la violence du système patriarcal, elle défendait avec d'autres féministes (Antoinette Foulkes par exemple ) la spécificité du désir et de la jouissance au féminin. Loin de vouloir aplanir une différence qui virait à l'inégalité, elles prétendaient l'accentuer en valorisant le rapport au corps et entre les femmes. Elle proclamait l'importance des différences innées et d'une féminité originaire. Le terme même de " féminité " prêtait d'ailleurs à confusion; si certaines féministes la revendiquaient avec force, d'autres soutenaient qu'elle n'était qu'un stéréotype imposé par le patriarcat dont il faut se libérer pour devenir autonome.

Si j'écoutais Anne avec Luce Irigaray, je serais tentée de faire ressortir son aliénation au modèle patriarcal de la féminité. Je dirais qu'elle tente encore et encore de se soumettre aux paramètres masculins qui définissent son rôle et son statut, y compris sexuels. Je ferais ressortir l'importance du lien à la mère, des fantasmes de corps- à corps avec la mère par exemple et je tenterais de symboliser, de reconnaître la part déniée de sa vie sexuelle, de ses fantasmes, etc. Je donnerais davantage de place aux passions élémentaires, au rapport à la Même que soi. Je tenterais de nommer la jouissance féminine dans ce qu'elle a de spécifique, non phallique. De l'inscrire dans l'intersubjectivité, via le langage, via un signifiant qui supporte la conjonction du corps et d'un savoir singulier.

Le problème ici est que le féminisme et la psychanalyse sont deux champs hétérogènes. Comment concilier l'inconciliable ? Le féminisme a en fait, contrairement à ce que prêche Irigaray, éloigné les filles de leur mère. Les filles du féminisme ont voulu se construire en dehors des références traditionnelles, ce qui ne va pas sans perte. Ce qu'elles ont gagné sur la scène sociale, elles l'ont perdu sur la scène privée. Ce qu'elles ont gagné au plan du Moi (narcissique), elles l'ont perdu au plan du ça (du pulsionnel). Et si elles soutiennent le combat moïque et parfois le gagnent, c'est au prix d'une déchirure avec le féminin-maternel. La psychanalyse leur offre sans doute la possibilité de récupérer une part de leurs pertes.

Enfin

" Ce n'est pas qu'il faut arriver à quelque chose, c'est qu'il faut sortir de là où on est. " (Duras, 1984, 32) Une mère regarde sa fille et dit : peut-être que toi tu vas t'en tirer. Se tirer d'où ? " Je lui dis ( à l'amant chinois ) que dans mon enfance le malheur de ma mère a occupé le lieu du rêve. "(58) La petite fille veut s'en sortir. Elles disent toutes la même chose. Et pourtant, elles restent. Restent au seuil de la mère. Dans le désir absolu de son amour. Incapables d'en sortir, incapables d'y rester. Ou alors, elles en sont chassées. Commence l'errance comme celle de la mendiante de Calcutta qui ne cesse de chercher une indication pour se perdre.  [ix]

La putain du roman de Nelly Arcan me rappelle par certains traits les personnages féminins de Marguerite Duras : Lol. V.Stein, Anne-Marie Stretter défilent comme des spectres. Inaccessibles au désir et à la souffrance. Elles circulent entre les hommes, entre les choses, entre les mots, comme des signes. Suicidaires, autodestructrices, indifférentes, folles et maudites. La mort dans leur sillage.

Chez Marguerite Duras, le rapport mère-fille est particulièrement violent, passionnel, pervers. Ce qui occupe la place de la féminité perdue ou déniée de la mère, c'est le malheur, le deuil, la solitude. Une douleur avalée, assimilée, maternelle. Pour Nelly Arcan, la mère est une larve, une chienne à l'agonie, un déchet. Faire la putain, c'est la réintégrer. C'est incarner le corps-sexe de la mère. Peut-être pour prolonger, ressusciter la féminité perdue de la mère. Pour que la scène primitive ne cesse jamais de se présenter, d'être représentée ? La jeune fille est payée pour actualiser le sexe interdit de la mère, le rendre praticable par tous : " J'ai ma mère sur le dos et sur les bras, pendue à mon cou et roulée en boule à mes pieds, je l'ai de toutes les façons et partout en même temps..." (Arcan, 2001, 139 ). Devenir quelqu'un qui ne serait pas elle, c'est mourir. Se prostituer, c'est actualiser, " réelliser " l'inceste encore et encore. L'inceste avec la mère, le ravalement du père. Les hommes ne sont plus que les instruments de cette vente aux enchères du sexe féminin.

Devons-nous interpréter le fantasme sexuel d'Anne comme la résurgence de l'archétype de la putain, représentation masculine à laquelle elle s'est identifiée ? Peut-être ? Mais je crois que ce fantasme d'être manipulée ou parlée comme un objet sexuel appartenant à l'autre recèle un autre fantasme. Chez Anne, il pourrait également exister une identification imaginaire à une imago de la mère dans la scène primitive, scène où la mère devient une femme. Lorsque la mère jouit, croit Peraldi, elle n'est absolument plus mère, elle est femme, Autre absolue. Le moment de sa jouissance est celui de l'expulsion radicale de l'infans.  [x] Dans ces cris, l'infans ne reconnaît que la douleur de ses propres cris et l'expulsion radicale dont il est l'objet. C'est là, dit-il, la première mort dont "s'originera le sujet". Je serais tentée d'associer l'angoisse d'abandon exprimé par Anne aux traces laissées par cette entrée douloureuse dans la subjectivité.  [xi]Dans Kamouraska  [xii] , l'amour (de l'amant) et la mort de l'autre (du mari) cheminent ensemble.  Ce roman est extrêmement violent.  Je crois que les figures du mari et de l'amant appartient à un seul personnage inconscient, sont les deux faces du même personnage.  Oui, encore la Mère ! 

Le meurtre de l'un (Antoine) entraîne la perte de l'autre (Nelson), son absence.  Il y est donc bien question de la mort dans le prolongement de l'acte sexuel.  Élisabeth, même si elle a des enfants n'est absolument pas maternelle, pas mère.  Elle est femme, elle l'est tout à fait dans le rapport amoureux : le roman témoigne de cette violence suscitée par l'émergence du féminin (rupture de l'ordre social, meurtre, déchirements, etc.)  Le féminin dans son émergence (Peraldi) est une puissance destructrice, puissance nécessaire à la naissance du sujet psychique.

" J'ai besoin de vous " me dit Anne avant d'éclater en sanglots. Cet aveu la soulage et me touche. Apparemment, il ne lui manque rien : elle est jolie, intelligente, compétente dans son travail, créative et surtout, elle est aimée. Elle a besoin de moi, oui, mais encore ? Mon hypothèse est qu'elle a besoin de moi pour retourner au lieu de son exil originaire du fait de son entrée dans le champ socio-symbolique qui exclut le féminin-maternel. Elle a besoin de moi pour lever le voile sur la femme perdue de sa préhistoire amoureuse. Il lui manque non pas un pénis-phallus mais un morceau du sol natal, une trace parlée de sa première rencontre avec la jouissance de la Mère qui signe aussi sa propre jouissance fusionnelle que son exclusion. Elle veut l'impossible, le sait, n'y renonce pas. Nul digue, nul barrage n'aura pu endiguer pour la fille la puissance maternelle. Elle veut tuer la Mère. N'y arrive pas. Ne peut pas, sans mourir à elle-même. Il ne lui reste plus qu'à se mettre à la place de la femme-mère de son fantasme. Pour en garder un je-ne-sais quoi !


 i

P.L. Assoun, Freud et la femme, Paris, Calmann-Lévy, 1983.

 ii

Anne est un personnage fictif condensant plusieurs analysantes.

 iii

S.Freud (1931) " Sur la sexualité féminine "dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 191973, pp. 139-155.

 iv

S. Freud, Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1973)

 v

C.N. Pickman, " L'inconscient et le féminin " dans Asphère Paris, No 0, octobre 2001, p. 2-3.

 vi

Paris Reitz, 1979.

 vii

Auteure de oedipe ou la légende du conquérant , Paris, Les Belles Lettres, 1981.

 viii

Sexualité féminine:, Scarabé et co, Paris, 1982.

 ix

Marguerite Duras, Le vice-consul

 x

Peraldi, F. (1985). " La jouissance de Kali ", Confrontation, n°3, Aubier Montaigne, Paris, 197-213.

 xi

S. Freud, Naissance de la Psychanalyse, Paris, PUF, 1973, p. 34.

 xii

Hébert, Anne, Kamouraska, Points/Seuil, Paris, 1970.

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