Lacan et le féminisme : une perspective clinique
En 1974, dans son ouvrage très connu, Psychanalyse et féminisme, la féministe Juliet Mitchell écrivait : « Un rejet de la psychanalyse et de l'œuvre de Freud est fatal pour le féminisme. Malgré l'usage qui peut en être fait, la psychanalyse n'est pas une justification de la société patriarcale, mais une analyse de celle-ci. » Elle a aussi déclaré que la meilleure lecture de Freud était celle de Lacan.
Cette réflexion a conduit beaucoup de féministes du monde étudiant anglophone à lire Freud et Lacan. Peu de cliniciens, cependant, ont relevé le défi. N'ayant pas l'habitude des textes « philosophiques », ils ont laissé Lacan aux universitaires et se sont tournés vers les écoles anglaises … C'est dommage, pas seulement parce que Lacan a toujours insisté sur le fait que la psychanalyse est avant tout une pratique clinique, mais aussi parce que l'enseignement de Lacan a beaucoup à apporter aux praticiens engagés dans le féminisme. Il existe des correspondances entre la pensée de Lacan et celle du féminisme sur toute une série de questions : 1) Quelles sont les fins de l'analyse, 2) Comment définir la position de l'analyste ? 3) Comment entendre le sujet en souffrance ?
1) Dans les années 50, la psychanalyse aux U.S.A. s'est, très rapidement, confondue avec une pratique médicale et est devenue le monopole des hommes. (Jusqu'en 1970, il y avait très peu de femmes médecins, aux U.S.A.) Dès lors, il n'y a rien d'étonnant, à ce que le but des analystes américains ait été de promouvoir une « santé mentale », en aidant leurs patients à se conformer le mieux possible aux règles sociales. Mais, dans les années 70, des thérapeutes féministes se sont battus contre l'establishement analytique, pour des raisons assez semblables à celles de Lacan en 1950. Nous voulions une pratique clinique non-normative et non médicale dans laquelle femmes et hommes seraient libres de trouver la voie de leurs désirs, même si ces désirs pouvaient sembler choquants pour l'état ou pour le pape.
2) Du fait de la popularité aux U.S.A. de Winnicott, le brillant analyste anglais, on se mit à parler d'une « maternalisation de l'analyste ». Les praticiens féministes qui adoptèrent la théorie de la relation d'objet doivent se demander si cette position maternelle de l'analyste n'implique pas une « infantilisation » du patient. Si c'est le cas, on peut se demander si c'est le moyen le plus efficace d'atteindre le but de la cure : amener des femmes à être des sujets parlant qui « s'assument ».
Si le fait que le patient prenne l'analyste pour l'Autre à certains moments de la cure peut faire le lit d'un transfert maternel, cela ne peut impliquer que le discours de l'analyste se limite à quelque « holding ».
Il faut aussi noter qu'on trouve beaucoup moins de critiques de la mère dans les travaux des analystes lacaniens que dans ceux de l'école anglaise qui, eux, insistent, pour la mère, sur le « devoir-être préoccupée » par l'enfant. Lacan, lui, soulignera plutôt l'importance qu'il y a à ce que la mère soit capable de désirer quelque chose en plus de son enfant : c'est un point de vue simple, radical qui a rencontré l'approbation de beaucoup de féministes de par le monde.
3) L'incidence du trauma sexuel et ses effets pathogènes sont des faits que le mouvement des femmes a porté avec succès à l'attention du public dans les 30 dernières années. Beaucoup de femmes qui pensent avoir été abusées dans leur enfance et qui n'ont rien dit au moment où cela s'est passé, se mettent à parler aujourd'hui de leur expérience – mais souvent limitée à une terrible alternative. Ainsi, des patients se battent des années durant avec cette question : « Ai-je été réellement maltraité ou bien l'ai-je seulement imaginé ? »
De même il y a des cliniciens qui débattent sans fin pour savoir ce qui, dans la théorie freudienne, de la théorie de la séduction ou du complexe d'Œdipe, est le « plus vrai ».
Se servir des trois catégories lacaniennes est particulièrement éclairant pour trancher. Ainsi d'une patiente qui a des symptômes gynécologiques tellement handicapants qu'elle se demande si elle n'a pas été abusée enfant, bien qu'elle n'en ait aucun souvenir. Pendant son analyse, elle apprendra que sa mère a été violée par un oncle à l'âge de 13 ans. Cette mère a sûrement communiqué inconsciemment à sa fille grandissante l'image d'un corps féminin infâme et vulnérable. Parce que l'histoire du corps maternel blessé a été refoulée, elle ne peut que faire retour dans le réel à la génération suivante. J'ai trouvé que la notion d'abus symbolique s'imposait pour beaucoup de patientes essayant de comprendre leurs symptômes.
Théories psychanalytiques et théories féministes sont distinctes les unes des autres et différent grandement. Cependant, leur mise en tension peut être un facteur revigorant pour la pensée et cliniquement important.
C'est article est paru initialement dans le journal "Asphère"
Deborah Anna Luepnitz, Ph.D est psychanalyste à Philadelphie. Ce texte est un résumé pour Asphère du chapitre sur le féminisme qu'elle a écrit dans le Cambridge Companion to Lacan (à paraître).
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