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Vous êtes ici : Y-a-t-il un rapport entre la psychanalyse et le féminisme ?
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Y a t-il quelque rapport entre la psychanalyse et le féminisme ?

Contexte

Depuis le récit de l’aventure clinique d’Anna O, dont on admet désormais qu’elle fut une militante féministe importante du début du XXe siècle en Allemagne  [i], jusqu’à « Psychanalyse et Politique » groupe de militantes du Mouvement de Libération des Femmes, contesté mais qui fit date dans les années 70 en France, les rapports entre psychanalyse et féminisme sont loin d’être inexistants. Ce débat entre une pratique clinique et une pratique politique est ainsi présent dès l’origine de la psychanalyse. Freud y contribue, pour sa part, à propos « de ce qui semble contredire l’égalité ardemment convoitée avec l’homme » en indiquant prudemment, mais comme pour clore le sujet : « l’utilisation de l’analyse comme arme de controverse ne peut mener clairement à une décision »  [ii].

Parlêtre

 Quand Lacan propose comme solution — élégante, s’il en est — aux apories freudiennes de la féminité, l’impossible à dire une jouissance qui peut s’éprouver « côté femme », le moins qu’on puisse dire est qu’il ne résorbe pas la controverse mais plutôt la nourrit, à sa façon : en revendiquant un différentialisme conséquent avec la psychanalyse – il y a deux inscriptions possibles au regard de la jouissance –, tout en en récusant la dimension essentialiste – c’est une affaire de parlêtre, et donc de position dans le langage. Ainsi, ce que Freud thématisait sous la rubrique d’une répression de la sexualité féminine – et plus exactement de la sexualité des femmes  [iii] –, est traitée par Lacan comme un effet de la structure signifiante : « Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots... »  [iv] Et il n’est pas vain de noter que c’est avec Aristote que Lacan débat dans son Séminaire à l’époque, Aristote dont la proposition de la dissymétrie sexuelle entre forme et matière, initie le procès signifiant de la différence entre les sexes ; procès qui marque historiquement et donc à jamais l’exercice de la raison pour penser philosophiquement la disparité sexuelle.

 Mais si Lacan se nourrit d’une longue tradition philosophique et religieuse pour échafauder sa conception de la féminité, c’est d’abord et avant tout l’épreuve de la cure analytique, celle du dire et de ses effets, qui guide ses élaborations. L’expérience signifiante de la cure conduit Lacan à déduire de cette épreuve de l’association libre que tout ne peut se dire. Au delà de la censure et de la répression, dont la cure est faite pour réduire l’empan, l’impossible se tient, tout à la fois recouvert et dévoilé par le processus langagier. Que le lieu de cet impossible prenne corps, si l’on peut dire, dans une conception d’une jouissance dont les femmes seraient électivement habitées sans qu’elles puissent le faire savoir, est assurément une proposition neuve et qui interprète le silence des femmes mais aussi leur « bavardage » (selon Spinoza) à nouveaux frais. Car la thèse phallique de l’inconscient mise à jour par Freud trouve ainsi sa limite : si l’inconscient néglige la différence des sexes, de fait les femmes existent bel et bien et s’affrontent électivement à ce défaut d’identification. Qualifié par Freud de « refus de la féminité », ce registre d’une forme de forclusion a donc bien quelques accents politiques.

Avec Lacan, la question féminine se trouve déplacée d’une singulière façon. l’hypothèse d’une répression des femmes appuyée sur la confiscation ou la disqualification de leur parole est congédiée au profit d’une élaboration qui en inverse la perspective : le dire féminin, ou mieux les « voies du dire » féminin viendraient, pourrait-on dire, miner « la conscience universelle »  [v].

 Voici donc proposé à notre réflexion de psychanalystes et également de « parlêtres », à partir d’une longue tradition philosophique, une interprétation de la dissymétrie sexuelle, non plus en terme d’avoir phallique mais de place dans le rapport à la langue et à la jouissance qu’elle sous-tend. Cette place d’exclusion, qui est bien ce qu’éprouvent nombre de femmes et les conduit à manifester collectivement, à certains moments historiques, ne serait donc pas, telle que la conceptualisent certaines féministes, la cicatrice d’une défaite historique ou mythique de la capacité d’inscrire du différent (ou du différend) en d’autres termes que de domination. Elle serait un effet de l’épreuve d’une jouissance qui divise et dont la civilisation, toute occupée de gérer ses avoirs phalliques, ne pourrait faire cas du fait de son « invisibilité » signifiante.

Malentendu

 

Reste que cette élaboration de Lacan est une interprétation et que, comme toute interprétation c’est la relance qu’elle produit qui infléchira son statut. Assigne-t-elle les femmes à une place qui reconduira le procès d’exclusion en en renforçant un peu plus les effets de dérive ? Ou bien au contraire ouvre-t-elle l’horizon d’une utopie qui, tout en maintenant un différentiel entre les sexes, qui s’appuie désormais sur le privilège qu’accorde un sujet à la particularité de son dire, permettra l’élaboration d’un savoir nouveau ?

 On aimerait plaider pour cette dernière perspective mais la prudence s’impose. Sur le social lui-même les analystes sont partagés : assistons-nous à une phallicisation massive des liens sociaux – un « fratriarcat » narcissique dont l’ultra-libéralisme serait un des féroces avatars économiques ? Les femmes, pas moins et plutôt plus, engagées dans la compétition phallique, y perdant le peu d’âme qu’on leur concédait auparavant. Ou au contraire, le lien social se transformerait-il de façon souterraine laissant affleurer des événements de déconstruction, dans l’art, la littérature etc., offrant à la controverse entre les sexes l’occasion de ne plus se normaliser en rapport d’oppression ? Cette transformation donnant aux femmes les moyens de soutenir cette aspiration au dire qui fut l’occasion de l’invention de la psychanalyse, invention égalitaire, faut-il le rappeler, en son dispositif.

 Car s’il est indéniable que les femmes ont gagné en liberté dans la tradition occidentale, on entend dire ça et là que c’est au prix de leur sexe. Ce n’est pourtant pas ce que la phénoménologie des cures rencontre. Et c’est bien plutôt l’expérience contraire qui se donne à lire dans la clinique : nous pouvons au moins nous accorder sur le fait que le dispositif de l’analyse, cette liberté de parole offerte, favorise chez tout sujet l’assomption de son sexe, que nous nommions cet effet castration ou destitution subjective.  

Mais quelle que soit la validité clinique de cette élaboration pour la conduite des cures et l’enjeu radical dans l’épreuve de dire que suscite l’hypothèse lacanienne d’une jouissance autre, demeure posée la question des effets politiques d’une telle interprétation, c’est-à-dire des effets sur le lien social et notamment sur le conflit entre les sexes. De ce point de vue, hélas pourrait-on dire, le malentendu demeure entre psychanalyse et féminisme et l’on ne peut se départir de l’idée que les psychanalystes, s’ils ont favorisé, une par une, les possibilités d’émancipation féminine ont en partie contribué à entretenir l’équivoque concernant une conception des rapports entre les sexes et de la place qu’y tiennent les femmes. Il ne suffit pas, en effet, d’ajouter le terme « semblant » devant un certain nombre de formules ou de syntagmes psychanalytiques pour se déclarer affranchis du procès que ces termes instruisent (notamment le « semblant » phallique, ou le « semblant » d’objet cause du désir...). Les psychanalystes sont attendus par les femmes et par un certain nombre de féministes, il est vrai de moins en moins nombreuses, au tournant de leurs élaborations conceptuelles. Car l’enjeu politique est d’importance, rien moins qu’une mise en crise d’un universel « phallacieux », tandis que la complexité du montage lacanien de la disparité entre les sexes se prête mal à un agir politique nécessairement sans équivoque.

Ainsi les féministes peuvent craindre par une lecture trop brutale de la conceptualisation lacanienne qu’à nouveau soit reconduite une dialectique de « l’Un et de l’Autre sexe » qui condamne, cette fois-ci structurellement, au silence la part féminine de l’humanité tandis que les psychanalystes craindront de la pratique politique des femmes en lutte, un effet d’uniformisation du sexe, un « tout phallique » allant à rebours de ce que révèle une psychanalyse menée à son terme.

Et les unes et les autres n’ont pas tout à fait tort puisqu’on a pu entendre dans tel colloque féministe récent sur le genre  [vi] que la meilleure façon de supprimer la domination d’un sexe sur l’autre pouvait être la suppression de la catégorie de sexe qui fabrique cette domination. D’un autre côté, les féministes apprennent avec surprise qu’un geste politique – à dimension essentiellement stratégique, il faut le rappeler –, comme la revendication paritaire est facilement analysée par certains psychanalystes comme malmenant conceptuellement la différence entre les sexes. Et ceci n’est pas sans rappeler les antiennes post-révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle qui, au nom du risque de la confusion entre les sexes avaient refusé aux femmes l’accès au suffrage dit universel.

« Talking-cure »

Doit-on pour autant définitivement clore le chapitre « psychanalyse et féminisme » du fait de « l’antipathie des discours » ? Comme le rappelait Alain Vanier, dans son éditorial du premier numéro du journal d’Asphère,  c’est dans la confrontation des discours que nous pourrons faire travailler les décalages qui s’y produisent.

Si comme « arme de controverse » la psychanalyse s’avère effectivement peu maniable pour l’agir politique de masse, il n’en demeure pas moins qu’en explorant la question féminine dès sa naissance et tout au long de ses développements théoriques, la psychanalyse a posé, en prenant en quelque sorte les femmes au mot de leur plainte, les jalons d’une pensée de la féminité et de la façon dont les femmes en sont affectées, qui devrait interpeller la réflexion féministe moderne.

 Car les discours féministes ont ceci de particulier comme le rappelait en son temps Geneviève Fraisse, évoquant les femmes de 1848, que «  comparés à ceux d’autres opprimés, ils s’appuient toujours pour argumenter sur une définition de la femme, sur une définition de son essence : les rôles d’épouse, de mère et de ménagère se pensent (même et surtout dans leur évolution) à partir de déterminations premières, femme et maternité, femme et intériorité, femme et dépendance. »  [vii] A cet égard, la psychanalyse notamment lacanienne a initié une pensée de l’altérité, du rapport des femmes à l’altérité qui déplace la question de l’aliénation féminine. Elle assume et soutient cette pensée en en faisant l’ombilic de sa pratique.

 C’est ainsi que, me semble-t-il contre toute attente, il existe une convergence de fond entre la pratique politique et la pratique clinique, celle d’un affranchissement par l’aspiration au dire et à ses conséquences, affranchissement dont Anna O, inventant le terme de « talking cure » avant de s’engager ultérieurement dans le combat féministe, donnait à la psychanalyse l’occasion et le moyen de son invention.

Irène Foyentin

Cet article est paru initialement dans le journal "Asphère"


 i

Après avoir constitué en 1902 un groupe intitulé « Vigilance féminine », Bertha Pappenheim (dite « Anna O. ») fonde en 1904 l’Union des femmes juives qui sera dissoute avec la montée du nazisme en 1933.

 ii

S. Freud, « Sur la sexualité féminine » p. 144, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969 .

 iii

S. Freud, « La morale sexuelle "civilisée" et la maladie nerveuse des temps modernes » , La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969 .

 iv

J. Lacan, Encore p 68, Paris, Seuil, 1975.

 v

J. Lacan, « L’étourdit », p.25, Scilicet 4, Paris Seuil.

 vi

Il s’agit d’un colloque organisé par le  « RING » (Réseau Interdisciplinaire et interuniversitaire National sur le Genre) les 24 et 25 Mai derniers intitulé « Le genre comme catégorie d’analyse » et qui semble, de façon surprenante et après de nombreuses résistances des féministes françaises, consacrer le genre. Cette terminologie, il faut le rappeler, nous vient du culturalisme anglo-saxon (M. Mead) et a été développé aux Etats-Unis par un certains nombre de psychanalystes (R . Stoller, entre autres) et de psychiatres et psychologues (R. Green, J. Money...) travaillant sur les problèmes d’identité sexuelle. Ce n’est pas une des moindres ironies de l’Histoire que de saisir que cette promotion du genre contre le sexe, trouve en grande partie son origine dans la psychanalyse culturaliste américaine...

 vii

Geneviève Fraisse, La Raison des femmes (Paris, Plon, 1992)

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