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Hommage à Xavier Audouard

A l'Eglise d'Auteuil,

le lundi 5 avril 2004

J.-D. NASIO

La mort m'enlève un grand frère, un ami, un indéfectible compagnon de pensée.

Le meilleur hommage que Xavier aurait aimé qu'on lui rende, eût été de rester en silence. Oui, il nous aurait demandé de ne pas parler, de nous taire, descendre alors en nous-même et ressentir pleinement la sensation d'exister, le sentiment de notre présence intime.

Il nous aurait demandé de rester en silence pour rencontrer au cœur de nous-mêmes, le point ultime où s'évanouissent toutes nos préoccupations et agitations quotidiennes.

Xavier avait la fervente conviction que ce point abyssal était aussi et surtout une ouverture, l'ouverture sur l'Autre, le grand Autre comme il aimait à le dire, l'ouverture sur l'espace infini où l'homme se dissout.

En effet, Audouard était convaincu que nous contenons au plus profond de nous-même, l'immensité paisible de l'univers. Lorsque les agitations se taisent, nous nous ouvrons à l'univers et l'univers entre en nous.

Que ce soit en écoutant ses patients, en contemplant les astres ou en exerçant sa pensée de psychanalyste et de philosophe, Xavier Audouard n'a jamais cessé de raviver la flamme de l'ouverture.

Et pourtant, notre métaphysicien était aussi, comme nous tous, un enfant ; un enfant innocent, au regard rêveur, qui a peur de l'inconnu et du vide. Je pense ici à une anecdote que beaucoup d'entre vous connaissent parce que Xavier la racontait souvent et l'a même écrite dans les premières pages de son livre intitulé Sortir de la croyance.

Un père et son fils se rendent à la piscine et, comme il se doit, rivalisent de prouesses dans l'eau. Fatigués, ils s'assoient sur le bord du bassin. Une idée éducative vient alors à l'esprit du père qui s'adressant au fils lui suggère :

« Mais quand est-ce que tu vas enfin te décider à plonger du 5 mètres ? »

Le fils, très futé, lui rétorque malicieusement :

« Mais quand je t'aurai vu le faire d'abord ! »

Piqué au vif le père se lève et se dirige tout droit vers l'échelle du grand plongeoir. Il gravit les barreaux et s'avance vers l'extrémité du tremplin… Mais, arrivé au bout, il découvre la hauteur vertigineuse de la planche…, inimaginable quand on la voit d'en bas !

En face de lui, s'étend l'espace du monde ; en dessous, une flaque minuscule qu'il faudrait atteindre la

tête en avant ; et à l'intérieur de soi, le vif sentiment qu'un tel saut a déjà eu lieu, une seule fois, à la naissance, et que le répéter est impensable.

Mieux vaut donc revenir en arrière, et n'affronter que les risques inhérents aux déplacements sur la terre ferme.

Navré, le père éducateur revient donc en arrière, et Oh, surprise ! … en haut de l'échelle, le jeune garçon attend et pointant son doigt vers l'extrémité du plongeoir, lui dit :

« Papa, tu te trompes, c'est par là qu'il faut aller ! »

« Par là », c'est-à-dire là où tout acte doit s'accomplir.

Ce matin, c'est Xavier, le jeune garçon de l'histoire, qui depuis les étoiles, pointe son doigt vers l'horizon, et nous indique à nous tous …, à chacun de nous, les sauts que nous devrons accomplir, chacun selon son âge – enfant, jeune, adulte ou vieux – et, selon les circonstances. Accomplir les sauts qui s'imposeront, et au-delà, accomplir l'acte ultime, celui de mourir, celui où la mort et la naissance s'unissent pour relancer ainsi la spirale de la vie.

Ce matin, Xavier est ce jeune enfant qui nous bouscule, nous émeut et nous lègue sa force, la force de se dépasser et sortir de nous-mêmes.

Je voudrais terminer en m'adressant à Bernadette, sa compagne de toujours qui a accueilli son dernier soupir, m'adresser aussi à Florence, Jean et Ariane, à ses petits-enfants et à l'ensemble de la famille, et leur dire au nom des amis du Cartel, de tous les amis et collègues ici présents : tant que nous vivrons, Xavier ne sera pas absent.

Juan David nasio

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