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| Dossier Editions Sigmund Freud | in Libé |
Envoyé par: F.D. (---.76.85-79.rev.gaoland.net)
Date: Mon 4 January 2010 01:12:04

• Dans Libération en date de ce 2 janvier, ce dossier:

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Libération
LIVRES 02/01/2010 À 00H00

Freud, une lecture pour tous

Les éditeurs se précipitent sur l’œuvre du père de la psychanalyse, tombée vendredi dans le domaine public. Et mettent sa pensée à disposition du plus grand nombre.

Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL

Deux éditions de Totem et Tabou, trois versions de Malaise dans la Culture (ou civilisation, c’est selon), deux Interprétation du rêve… Freud déferle en librairie. En double, en triple, en grand et petit format, un même ouvrage parfois avec un titre différent. Près d’une trentaine de textes du père de la psychanalyse sortent ce mois-ci. Explication de cette subite mode freudienne : dans toute l’Europe, ses écrits sont tombés dans le domaine public. Autrement dit, les œuvres originales en allemand ne sont plus couvertes par le droit d’auteur. Une protection qui prend fin le 1er janvier suivant le 70e anniversaire de la mort de l’auteur. Et Freud est mort le 23 septembre 1939 à Londres… Le calcul a été anticipé depuis des années par les maisons d’édition qui lorgnent cette date fatidique. Depuis vendredi, donc, tous les éditeurs peuvent publier Freud. Et Freud n’est pas n’importe qui, surtout en France.
«Gorges chaudes». L’histoire de l’édition française des œuvres du praticien viennois n’est pas des plus limpides. La première traduction arrive tardivement par rapport à d’autres pays. Et encore, via la Suisse. Ce sont les Cinq leçons de psychanalyse traduites par Yves Le Lay qui vont ouvrir le ban dans la Revue de Genève en 1920. Freud s’est plaint de cette indifférence hexagonale, comme le raconte le psychologue genevois Edouard Claparède dans une introduction au texte. «[…] Chose inattendue, les Français ont été les tout derniers à s’intéresser à son œuvre. La première fois qu’ils en entendirent parler, ils en firent des gorges chaudes.» Un signe de la résistance que rencontra la psychanalyse en France, où elle aura une histoire mouvementée.
A Paris, c’est donc Payot qui lance le mouvement éditorial, en 1921, avec ces Cinq Leçons de Le Lay, que suivra Psychopathologie de la vie quotidienne en 1922. Freud devient suffisamment convoité pour que les plus grands éditeurs tentent d’en obtenir les droits de traduction. Après Payot, Gaston Gallimard se lance et acquiert les Trois Essais sur la théorie de la sexualité (1923).
Occuper le terrain. Une autre maison, Alcan, qui participera à la formation des Presses universitaires de France, se met sur les rangs pour la Traumdeutung (l’Interprétation du rêve), pourtant jugée difficile à traduire par un Freud précautionneux. La Science des rêves sort finalement en librairie en 1926, grâce aux bons offices d’Ignace Meyerson. Les premiers textes freudiens vont commencer à se diffuser également via la Revue française de psychanalyse. Dans la foulée, la pratique psychanalytique se lance et s’institutionnalise en 1926 avec la création par Marie Bonaparte de la Société psychanalytique de Paris.
Depuis l’entre-deux-guerres, Payot, Gallimard et les PUF se partageaient le maître. Les rejoignent d’ores et déjà Le Seuil et Flammarion. En ce début de Freud public, les historiques ont décidé d’occuper le terrain, surtout les PUF qui passent en poche onze titres de leur traduction des Œuvres complètes dirigées par Jean Laplanche (lire page 5). Gallimard, qui a un projet de Pléiade, réédite cinq titres en «Folio Essais». Payot a aussi opté pour le poche, plus accessible, avec trois titres. «Nous avons notamment choisi d’offrir une nouvelle traduction de Dora, différente de celle détenue jusqu’ici par les PUF», explique l’éditeur Christophe Guias. Enfin, les nouveaux amis freudiens, Le Seuil, éditeur historique de Lacan, et Flammarion, se sont lancés dans de vastes entreprises de traduction.
Au Seuil, une dizaine de titres sont programmés sur cinq ans sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, avec une première salve de trois ouvrages dont l’Interprétation du rêve en grand format (lire page 4) et les deux autres (Totem et Tabou et Malaise dans la civilisation) en poche. «L’idée est de montrer qu’il y a chez Freud, non seulement une méthode thérapeutique, mais aussi une dimension philosophique», défend-on rue Jacob.
Quant à Flammarion, la maison commence par une nouvelle version du Malaise dans la culture en poche «GF» avec un dossier pédagogique. «Des décennies de couches d’exégèse et de traduction ont rendu le vocabulaire psychanalytique assez jargonnant, explique Dorian Astor, le traducteur. Le plus important pour moi était de rendre compte d’un vocabulaire usité et classique à l’origine.» Mais la maison ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Pour la collection de poche «Champs», l’éditrice Sylvie Fenczak a décidé de confier la traduction de nombreux titres du grand Sigmund à Fernand Cambon avec un appareil critique élaboré sous la houlette d’un comité scientifique dirigé par Fethi ben Slama. Premières livraisons en mai.
Best-seller. N’en jetez plus. 2010 sera donc freudien. Un éditeur murmure qu’en sortir autant n’a pas tellement de sens. Mais de l’avis général, cette pléthore de textes ne peut que faire du bien à leur circulation. «Ce sont les textes qui comptent et pas les gardiens du temple», estime Dorian Astor, partisan d’un débat sur les dernières traductions. «Il y aura un débat sur les nouvelles interprétations. Pendant ce temps, on va lire Freud», avance Michel Prigent, président du directoire des PUF. En tout cas, Freud ne dépare pas dans un catalogue et reste encore prescrit, malgré les menaces qui pèsent toujours sur la psychanalyse, soixante-dix ans après la mort de son inventeur. Chez l’éditeur historique Payot, où les Cinq leçons de psychanalyse sont un best-seller, Christophe Guias explique que «Freud n’intéresse pas que les psychanalystes» et touche un lectorat toujours plus large. Passé dans le domaine public, Freud est peut-être aussi passé dans le sens commun.

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LIVRES 02/01/2010 À 00H00

«C’est le texte qui doit décider»

INTERVIEW
Traducteur, Jean-Pierre Lefebvre prône un équilibre entre la rigueur et la lisibilité de l’œuvre :

Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL

Jean-Pierre Lefebvre, germaniste, professeur à l’Ecole Normale supérieure, a réalisé la nouvelle traduction de l’Interprétation du rêve, publiée au Seuil.

• Que pensez-vous du passage de Freud dans le domaine public?
- Soixante-dix ans après sa mort, presque un siècle, c’est un temps long qui a permis la confrontation des interprétations. Tout un travail intellectuel a pu se faire, a fortiori pour une œuvre comme l’Interprétation du rêve qui a déjà connu une histoire du vivant de Freud, avec des éditions successives. Les soixante-dix ans qui ont suivi sa disparition ont continué le travail de réception. Ce que l’on sait du rêve, le côté neurophysiologique pris en compte depuis, fournit des résultats dont Freud ne disposait pas à son époque. Pendant soixante-dix ans, s’est ainsi développée une dialectique.
• Quelle est l’histoire de la traduction de l’Interprétation du rêve ?
- La première, celle d’Ignace Meyerson, date des années 20. Dans l’esprit de ces années-là, il y a urgence à communiquer l’essentiel. Le traducteur réécrit assez librement, avec l’approbation de Freud. Les critères de l’époque sont plus tolérants. Ce sont de belles traductions, mais des adaptations plus ou moins éloignées de l’original. C’est un peu comme Marx avec le Capital, une espèce d’urgence pratique pousse à faire passer le texte. La première traduction lance un mouvement. De plus, Freud a sa propre pratique, il a lui-même traduit Charcot et il est donc est assez tolérant.
• Comment évolue ensuite le débat sur cette première traduction ?
- L’ouvrage fait son travail en France dans la communauté médicale, psychologique, intellectuelle qui ne lit pas l’allemand ou insuffisamment. Tout se passe, en plus, durant l’entre-deux-guerres, dans un rapport particulier à l’Allemagne et à l’Autriche. La discussion sur le texte fait apparaître des remarques critiques par rapport à certains termes que Meyerson a adoptés. Le processus aboutit, chez les PUF qui détiennent les droits du livre, à des éditions corrigées qui, elles-mêmes, arrivent en bout de course.
Deuxième temps, deuxième mise à l’épreuve du texte : sa traduction dans le cadre de la publication des Œuvres complètes dirigée par Jean Laplanche aux PUF (lire page ci-contre). La traduction est réalisée par une équipe qui suit à la lettre des consignes qui homogénéisent le lexique, avec les problèmes que ça pose pour un ouvrage paru en 1900. Ce travail a été assez critiqué, pour des choix terminologiques qui rendaient la lecture parfois difficile. Après plus de quarante ans, ce deuxième temps achève lui aussi son cycle.
Ce que permet le passage dans le domaine public, c’est une troisième hypothèse, la mienne en tout cas. Elle considère que la rigueur conceptuelle s’accommode de la lisibilité, et même la présuppose. Je considère qu’il n’est pas juste de toujours traduire le même terme allemand par le même terme français. Ce qui caractérise le langage, c’est la dépendance permanente et essentielle des mots par rapport à leur contexte. Un même mot peut avoir toute une série de significations. Tout mot a sa place dans un discours, sinon il est dans un dictionnaire. C’est une différence assez radicale par rapport à la traduction des PUF, moins avec celle de Meyerson.
• Avec quels termes avez-vous eu des difficultés ?
- J’ai eu par exemple un problème avec la notion d’«âme». Le terme allemand qui correspond au terme français est Seele. Dans la tradition allemande, il a aussi une dimension psychologique, psychique. Seele, et surtout l’adjectif seelig, se sont chargés, notamment à partir du XVIIIe siècle, d’une signification psychologique. J’ai toujours traduit seelig par «psychique». Il y a le même problème pour traduire Spinoza et son mens. Dans l’Interprétation du rêve, j’ai évacué l’âme et surtout l’animique, et j’ai introduit le psychique ou le psychisme. C’est le texte qui doit décider de ce que l’on va mettre en français. Encore une fois, la lisibilité et la rigueur conceptuelle vont de pair. C’est un postulat fallacieux de les opposer. Une traduction mot à mot est infidèle, de toute façon. Et le paradoxe, avec Freud, c’est que l’ambition théorique est forte, il faut donc être proche de l’original, mais également dans sa dimension distincte et langagière.
• Pourquoi cette importante production éditoriale dès ce début d’année ?
- Les éditeurs savent que Freud fait partie du fonds, qu’ils ont intérêt à l’avoir dans leur catalogue et que, de toute manière, ils le vendront. Il y a un fond du fonds. Quand Rilke est tombé dans le domaine public en 1976, les éditeurs ont publié du Rilke. Pour Kafka aussi : à partir de 1996, on a vu immédiatement différentes traductions sortir par Bernard Lortholary, Georges-Arthur Goldschmidt, etc. Avec un bénéfice certain. D’abord parce qu’un plus grand nombre de livres de Kafka se trouvent sur le marché. Ensuite, parce que les façons différentes de traduire sont tout aussi bonnes et font la preuve qu’il n’y a pas une seule traduction. Quand le nombre de traductions est limité, le travail dialectique se fait mal. Même une traduction pleine d’erreurs fait passer un peu de sa substance et les erreurs finissent par être vues.

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LIVRES 02/01/2010 À 00H00

Freud, mal aimé en France

Une somme sur des rapports tumultueux.

Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL

Vingt-cinq ans déjà qu’Alain de Mijolla compulse des archives d’histoire de la psychanalyse. Et deux ans pour la rédaction de cet énorme livre qu’est Freud et la France, 1885-1945 (947 pp., PUF, 49 euros, à paraître le 13 janvier),
qui sera suivi d’un deuxième volet, La France et Freud, 1946-1981 (jusqu’à la mort de Lacan). Le psychanalyste et fondateur de l’Association internationale d’histoire de la psychanalyse (AIHP) a opté pour un parti pris chronologique, année après année. Dans un récit fouillé et méticuleux,il croise les événements, les protagonistes et les débats scientifiques du moment. Cette somme, destinée à être un instrument de travail, suit la lente progression du personnage de Freud et de ses idées dans le milieu médical et culturel français à travers correspondances privées, témoignages et articles.
Le fondateur de la psychanalyse a très peu séjourné en France. Mais les quelques mois qu’il passera aux côtés du professeur Charcot à la Salpêtrière en 1885 seront déterminants. Il reviendra à Paris, très brièvement, en juin 1938, quand il fuit Vienne pour Londres.
Les rapports de la psychanalyse avec la France ont dès le début été compliqués. «Les Français ont toujours été hostiles à Freud à cause de Pierre Janet et des théories qui existaient en France avant lui. La psychanalyse a eu du mal à rentrer et a été éreintée. Le Livre Noir [2005, ndlr] n’a rien inventé, tout ce qui est dit contre Freud est dit depuis 1914.» Alain de Mijolla, qui prise peu les querelles d’école, souligne que depuis la mort de Freud, les batailles se font autour de la formation. Son livre montre que la psychanalyse fut l’œuvre d’un penseur génial, diffusée non sans heurts dans un pays a priori rétif.
A noter qu’est aussi sorti en octobre un portrait sonore en 2 CD intitulé «Sigmund Freud, Dans l’intimité d’un génie», où l’on entend la voix du maître et des témoignages du premier cercle (dont Marie Bonaparte, Anna Freud, Gaston Bachelard), Radio France-INA, 22 euros.

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LIVRES 02/01/2010 À 00H00

Une œuvre et ses portes d’entrée

Comment appréhender les ouvrages de Freud ? Conseils.

Par ROBERT MAGGIORI

On irait à l’encontre de déconvenues si on décidait de s’initier à la psychanalyse par… l’Introduction à la psychanalyse(Payot), ouvrage assez difficile. Un parcours plus aisé - si on se borne aux ouvrages de Freud - devrait commencer par Ma vie et la psychanalyse(Gallimard) et Sigmund Freud présenté par lui-même (Gallimard), qui laissent voir l’imbrication presque totale de la «destinée» de Freud et de l’histoire de la psychanalyse, ou Psychopathologie de la vie quotidienne(Payot), dans lequel sont analysés les faits dont chacun a expérience, comme les actes manqués, les oublis des noms, les lapsus…
A l’étape suivante, on lirait les Trois Essais sur la théorie de la sexualité(Gallimard),Métapsychologie(Gallimard), les Essais de psychanalyse(Payot), puis, les Cinq Leçons sur la psychanalyse, composé de conférences, très accessibles, que Freud prononça en 1909 lors de son voyage aux Etats-Unis. Avant la somme qu’est l’Interprétation du rêve(PUF), on peut parcourir le Rêve et son interprétation (Gallimard) ouSur le rêve(Gallimard). Dès lors, on est prêt à tout lire :le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Gallimard), Totem et Tabou(Payot), Avenir d’une illusion (PUF), dure critique de la religion, Malaise dans la civilisation (PUF) - Malaise dans la culture désormais - l’Homme Moïse et la religion monothéiste (Gallimard), Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (Gallimard), etc.
La Correspondance de Freud est très intéressante : notamment celle avec Carl Gustav Jung - qui devait être son dauphin et qui est devenu le chef de file de l’«autre psychanalyse» - Karl Abraham, Arnold Zweig, Stefan Zweig, Wilhelm Fliess ou Lou Andreas Salomé.
Parmi les ouvrages d’introduction les plus accessibles: Sigmund Freud - Un tragique à l’âge de la science, de Pierre Babin («Découvertes» Gallimard) ou Freud, de René Major et Chantal Talagrand («Folio»). Plus exigeante, la «biographie psychanalytique» de Gérard Huber, Si c’était Freud, récemment parue (Le Bord de l’eau).
Si l’on veut tout connaître de la psychanalyse et du métier d’analyste, on peut prendre… trente-trois heures pour regarder les 14 DVD contenus dans le coffret Etre psy(Editions Montparnasse).

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LIVRES 02/01/2010 À 00H00

Jean Laplanche, les mots pour le traduire

PORTRAIT

A 85 ans, le psychanalyste dirige depuis vingt ans la traduction scientifique des «Œuvres complètes» de Freud.

Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL Envoyée spéciale à Pommard (Côte-d'Or)

Un château datant de 1802 dans le petit village de Pommard, en Bourgogne, près d’un autre qu’il a vendu il y a six ans, renonçant du même coup à la viticulture. A 85 ans, Jean Laplanche, continue à y superviser la traduction des Œuvres complètes de Freud aux Presses universitaires de France, initiées dans les années 60. Normalien devenu médecin sur les conseils de Jacques Lacan avec lequel il a suivi une psychanalyse une dizaine d’années avant de s’en démarquer, Laplanche fut un universitaire brillant engagé dans l’enseignement de la psychanalyse. Très tôt, il se lance avec J.-B. Pontalis, dans la traduction des textes de Freud, puis dans le repérage des concepts psychanalytiques importants.
Vidéoconférences. Quarante ans plus tard, il n’en a pas fini avec Freud. Deux après-midi par semaine, il confère en vidéoconférence avec Janine Altounian. Quatre pages d’allemand relues par séance, à partir des brouillons remis par l’équipe de traducteurs. Seize volumes ont été publiés depuis 1988 sous sa direction et celle d’André Bourguignon et Pierre Cotet, six sont à paraître, avec des index supervisés par François Robert. Un travail de longue haleine pour arriver à offrir pour la première fois en France l’intégralité du texte freudien dans une traduction scientifique.
Dans le grand salon dont les fenêtres donnent à voir les vignes de l’héritage familial, Jean Laplanche reprend par le menu l’aventure qu’il mène encore. «Le processus a débuté par une longue discussion sur les bases de la traduction. Cela a donné Traduire Freud.»Le corpus n’a pas été pris de manière chronologique, mais «en fonction de nos goûts et de la disponibilité des équipes de traduction», explique-t-il. Ainsi, le comité de lecture relit actuellement les brouillons de traduction de Psychopathologie de la vie quotidienne, paru en 1901, qui représente le tome V des Œuvres complètes. Mais restent aussi à publier le Trait d’esprit (tome VII, 1905) et l’Homme Moïse (tome XX, 1937-1939).
L’entreprise a patiné au démarrage quand, en Angleterre, la Standard Edition de James Strachey faisait autorité. Au début des années 60, les trois éditeurs français de Freud négocient pour la publication des œuvres complètes et un comité scientifique est constitué en 1966. En 1967, Jean Laplanche et J.-B. Pontalis publient le Vocabulaire de la psychanalyse, devenu une référence internationale. Finalement, ce sont les PUF qui assumeront seules le grand œuvre. Paru en 1988, le premier tome suscite immédiatement la controverse entre philologues et scientifiques. Elle n’est pas près de s’éteindre, et promet même de renaître avec les nouvelles traductions. Celle de Laplanche se veut littérale. «Les œuvres complètes supposent qu’on prenne en considération l’ensemble, y compris pour la terminologie. Il ne s’agit pas de traduire un terme en 1900 et qu’en 1920, le terme apparaisse différemment.» La discipline de cet ancien élève de Jean Hippolite, gagné pour toujours à Hegel, est immuable. Déterminer une terminologie typiquement freudienne, quand les vieilles traductions de Marie Bonaparte ou de Rudolph Loewenstein l’avaient adaptée au mode de pensée français. «Freud a toujours été pour les distinctions de mots en disant : si on cède sur les mots, on finit par céder sur les choses. Donc il n’a jamais cédé sur les mots, comme sur le mot d’inconscient», poursuit Jean Laplanche.
«Fourvoyé». Il juge l’œuvre freudienne à la fois géniale et «fourvoyée». «Au tout début, Freud avait découvert ce qu’il appelait la théorie de la séduction restreinte, c’est-à-dire la fonction de l’autre, adulte, dans la naissance de l’inconscient de l’enfant et il l’a jetée par la fenêtre à un certain moment.» Selon lui, Freud aurait dû généraliser l’idée de séduction. «Moi, je pense que l’inconscient vient de l’autre. L’inconscient chez le petit enfant vient de l’adulte, forcément traversé par sa propre sexualité. C’est l’étranger en soi.» Cette théorie, il l’a formulée en 1987 dans les Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Ce titre est d’ailleurs devenu le nom de sa fondation, qui a pour but de traduire en anglais ses œuvres à lui. Du coup, quand il ne révise pas les traductions de Freud, Laplanche supervise les siennes.
«Passion». Le passage de Freud dans le domaine public ne l’émeut pas plus que ça. «Si vous additionnez tous les éditeurs, il était déjà dans le domaine public et il n’y a donc aucune révélation à en attendre.» Il écarte d’un revers de la main les arguments antifreudiens et antipsychanalystes. «Si des gens considèrent que Freud n’est rien, pourquoi passent-ils toute leur vie à travailler sur ce rien ? Il y a une espèce de passion contre lui qui ne se justifie que si l’homme est grand. Moi, je dis qu’il s’est fourvoyé mais cela ne m’empêche pas de le respecter énormément.»
Jean Laplanche organise en juillet en Bourgogne un petit congrès sur le rêve dans la théorie de la séduction. Et un vendredi soir par mois, en son château, il tient séminaire avec des psychiatres et des psychanalystes. Ce beau monde reste pour autant conscient qu’il est à Pommard.

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LIVRES 02/01/2010 À 00H00

Repères

• Inconscient
La partie immergée, inhibée, de la vie psychique, ou l’«ensemble des processus psychiques qui ne peuvent pas remonter à la conscience parce que les forces du refoulement s’y opposent». Le sujet n’y a donc pas un accès direct, mais il se manifeste involontairement par le rêve, les actes manqués, les lapsus, les symptômes névrotiques, dont il faut interpréter le sens.
Sigmund Freud, né le 6 mai 1856 en Moravie, a 3 ans quand sa famille émigre à Vienne. Il ouvre son cabinet de médecin neurologue, et se marie, à 30 ans. A 44 ans, il publie l’Interprétation du rêve, livre fondateur de la psychanalyse. A 82 ans, après l’Anschluss, il s’exile à Londres, où il meurt le 23 septembre 1939.
• Œdipe
Œdipe, roi de Thèbes, tue son père et épouse sa mère, Jocaste. Du mythe grec, Freud a fait la clé de la psychanalyse. Le complexe d’Œdipe désigne les représentations par lesquelles l’enfant (3-5 ans) exprime son désir amoureux pour le parent de sexe opposé et son hostilité pour le parent de même sexe.
• Divan
Symbole de la cure. L’analysé, allongé, exprime ce qu’il veut, ou peut, par associations libres, et l’analyste écoute, en «attention flottante», c’est-à-dire «sans privilégier a priori aucun élément du discours» du patient. Lacan a pratiqué la «séance courte» mais, en général, elle dure une quarantaine de minutes.
• Ça, Surmoi
Le Ça est la force la plus primitive. Dirigée par le principe de plaisir, elle vise la décharge immédiate des excitations. Le Surmoi, créé par l’intériorisation des figures parentales, des valeurs morales et sociales, a un rôle de censure et de contrôle.
• Libido
Désigne le caractère proprement sexuel de l’énergie psychique. «Le langage populaire ne connaît pas de terme qui, pour le besoin sexuel, corresponde au mot faim. Le langage scientifique se sert du terme libido.» (Freud)
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| Dossier Editions Sigmund Freud | in LMDL |
Envoyé par: F.D. (---.76.85-79.rev.gaoland.net)
Date: Fri 8 January 2010 23:07:13

• Sur le même thème, dossier du Monde des Livres daté du 7/8 janvier 2010:

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Freud, une passion publique
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57  •  Mis à jour le 07.01.10 | 11h57

Depuis le 1er janvier 2010, les oeuvres de Freud entrent dans le domaine public, devenant, soixante-dix ans après sa mort, des "biens non susceptibles d'appropriation privée".

A ce jour, et alors qu'elles sont partiellement traduites en une soixantaine de langues, l'établissement d'une édition intégrale (vingt volumes environ), organisée de façon cohérente et dans l'ordre chronologique, n'a été effectuée que dans cinq langues : l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol et le japonais. Les correspondances ne sont pas encore disponibles dans leur totalité, mais régulièrement traduites. Après de longues batailles, elles commencent à être accessibles à la Library of Congress de Washington où ont été déposés les manuscrits de Freud. On évalue à 15 000 le nombre de lettres écrites par lui : 5 000 ont été perdues et plus de 3 000 ont été déjà publiées ou sont en cours de traduction dans plusieurs langues.

Deux éditions complètes de l'oeuvre ont été réalisées en allemand : l'une du vivant de Freud, l'autre après sa mort. Publiées à Londres entre 1940 et 1952, les Gesammelte Werke (GW) sont devenues l'édition de référence, complétée ensuite par un index et un volume de suppléments.
La destruction de la psychanalyse par les nazis, qui a eu pour conséquence l'émigration de la majorité des freudiens allemands, autrichiens et hongrois vers les Etats-Unis, a été un désastre pour l'évolution du mouvement psychanalytique, mais aussi pour la publication des oeuvres de Freud. En devenant américains, les psychanalystes européens, contraints à être médecins et à adopter l'idéal adaptatif de l'american way of life, se sont orientés exclusivement vers la clinique, délaissant la partie spéculative de la pensée du maître et les travaux érudits.
Jamais le mouvement psychanalytique allemand n'est parvenu, après 1945, à retrouver son ancienne splendeur : d'autant moins que les quelques freudiens non juifs, demeurés à Berlin, avaient collaboré avec le régime. Seul Alexander Mitscherlich (1908-1982) parvint à sauver l'honneur en créant à Francfort le prestigieux Institut Freud et en obligeant les nouvelles générations à réfléchir sur le passé. C'est sous son impulsion que furent mises en chantier les Studienausgaben (ou textes choisis) destinées à un public un peu plus large que celui des GW. Mais comme Freud n'est plus considéré en Allemagne comme un penseur et que son oeuvre n'a guère été étudiée à l'université, elle n'est pas suffisamment lue pour qu'une nouvelle édition critique ait pu être entreprise chez Fischer Verlag, l'éditeur actuel de Freud.
Partout dans le monde, aujourd'hui, cette oeuvre est donc lue en anglais. Et ce d'autant plus que la plupart des psychanalystes contemporains, inféodés à l'idéologie utilitariste venue d'outre-Atlantique, s'intéressent moins à la genèse des textes du père fondateur qu'à l'exploration des circonvolutions cérébrales. Ils ont presque oublié que celui-ci était d'abord un juif viennois, savant et écrivain, contemporain de Theodor Herzl, ami de Stefan Zweig et de Thomas Mann, héritier de la tradition philosophique allemande : un penseur des lumières sombres.
En conséquence, depuis la seconde guerre mondiale, l'International Psychoanalytical Association (IPA), fondée par Freud en 1910, est une association corporatiste, même si les Latino-Américains, plus puissants que les Européens et les Nord-Américains, résistent à cette orientation, tout en étant parfaitement anglophones.
Et pourtant, c'est au psychanalyste anglais James Strachey (1887-1967) que l'on doit la plus belle traduction de l'oeuvre de Freud : la fameuse Standard Edition (SE), dont l'appareil critique est un chef-d'oeuvre. Proche de Virginia Woolf et du groupe de Bloomsbury, analysé par Freud à Vienne, Strachey a réussi à investir, par amour, l'oeuvre d'un autre, au point de la faire sienne toute sa vie. Certes, la Standard a des défauts - latinisation des concepts, effacement d'un certain style littéraire -, mais elle a le mérite d'avoir unifié les concepts en anglais et elle est la seule à témoigner de ce que peut être la passion d'un traducteur. Au fil des années, elle a été révisée et corrigée. Sa qualité, liée à la domination de la langue anglaise sur le mouvement psychanalytique, a donné lieu à quelques aberrations : ainsi les Obras completas publiées en portugais au Brésil, de 1970 à 1977, ont-elles été traduites de l'anglais. Il est probable qu'avec le passage au domaine public, une nouvelle traduction pourra enfin voir le jour dans l'un des pays où la psychanalyse est une culture nationale.
La situation de la France est unique au monde. Les premiers traducteurs - Samuel Jankélévitch, Yves Le Lay, Ignace Meyerson, Blanche Reverchon-Jouve, Marie Bonaparte - ont été excellents. Mais ils n'ont pas eu le souci d'unifier la conceptualité : les uns étaient psychanalystes, les autres philosophes ou germanistes. De son côté, Edouard Pichon, grammairien, membre de l'Action française et cofondateur de la Société psychanalytique de Paris (SPP), en 1926, créa une commission pour l'unification du vocabulaire psychanalytique français dont l'objectif était de débarrasser la psychanalyse de son "caractère germanique" pour en faire l'expression d'un "génie français" : la civilisation contre la Kultur. Au sein de la SPP, affiliée à l'IPA, la princesse Bonaparte traduisait donc les textes de Freud avec talent sans proposer de travail théorique. Contre elle, Pichon pensait une conceptualité sans traduire le moindre texte.
Durant les années 1950, un nouveau clivage se produisit quand Jacques Lacan effectua sa refonte de la pensée freudienne. Il incita ses élèves à lire Freud en allemand, actualisant du même coup l'idée d'une unification de la conceptualité, dont on trouve la trace dans le célèbre Vocabulaire de la psychanalyse (Presses universitaires de France, 1968), réalisé par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, sous la direction de Daniel Lagache, lequel mit en chantier aux PUF, à la même époque, un projet d'opus magnum qui ne se réalisa jamais, du fait des désaccords survenus entre les différents protagonistes.
Ayant quitté l'IPA en 1963, Lacan, installé aux éditions du Seuil, n'obtint jamais la permission de traduire certaines oeuvres de Freud : les droits étaient réservés à trois éditeurs - PUF, Gallimard, Payot - et aux psychanalystes membres de l'IPA, seuls habilités à y désigner une équipe. Installé chez Gallimard, Pontalis renonça, lui, à publier des oeuvres complètes, refusa tout projet de passage de Freud dans la collection "La Pléiade" et se contenta de faire traduire, retraduire ou réviser un grand nombre d'ouvrages dans la collection "Connaissance de l'inconscient". Malgré des préfaces insuffisantes, ces textes sont remarquablement traduits, notamment par Cornélius Heim et Fernand Cambon. Ils mériteraient d'être republiés, avec des commentaires et des notes adéquates, dans la collection de poche "Quarto", comme cela avait été prévu. Hélas, ce projet a été ajourné lui aussi.
Mise en chantier en 1988 par une équipe composée de Jean Laplanche, Pierre Cotet, André Bourguignon (1920-1996) et François Robert, l'édition des Œuvres complètes de Sigmund Freud (OCSF) n'est pas encore achevée aux PUF, avec 15 volumes parus (sur 21) en édition courante et en poche (dans la collection "Quadrige"). En contradiction avec l'esprit du Vocabulaire de la psychanalyse, cette édition, fruit d'un travail d'équipe et non pas d'une rencontre entre un traducteur et une oeuvre, a été unanimement critiquée. Voulant se situer en symétrie inverse de Pichon, les artisans de cette entreprise ont prétendu faire retour à une sorte de germanité archaïque du texte freudien. Aussi se sont-ils donné le titre de "freudologues", convaincus que la langue freudienne n'était pas l'allemand mais le "freudien", c'est-à-dire un "idiome de l'allemand qui n'est pas l'allemand mais une langue inventée par Freud". Ainsi traduite en freudien, l'oeuvre de Freud n'est guère lisible en français : tournures incompréhensibles, néologismes, etc. Parmi les inventions, notons "souhait" ou "désirance" à la place de "désir" (wunsch), "animique" à la place d'"âme" (seele) ou de psyché, "fantaisie" au lieu de "fantasme" (fantasie). Face d'un côté à cette version pathologique de l'oeuvre freudienne, et, de l'autre, à l'immobilisme de Gallimard, on comprend que l'entrée dans le domaine public soit en France un événement : un moment de bonheur et de liberté.
Si les traductions françaises publiées aujourd'hui sont différentes les unes des autres, elles ont pour point commun un rejet de toute théorie "freudologique", un retour au classicisme, un refus des dérives interprétatives. Le nouveau Freud français est désormais l'oeuvre d'universitaires patentés. D'où un certain académisme : les traducteurs et commentateurs, normaliens, agrégés, professeurs de lettres, germanistes, philosophes ne se soucient guère des travaux des psychanalystes ou même des historiens du freudisme, et pas du tout des innovations issues du monde anglophone : retour à la langue de Freud, à l'allemand de Freud et à l'Europe continentale qui a vu naître la psychanalyse. Le nouveau Freud français n'est ni lacanien, ni freudien orthodoxe, ni scientiste, ni affilié à l'IPA, il est un auteur du patrimoine philologique franco-allemand, revu et corrigé à la lumière de la philosophie et de la littérature : un Freud de la République des professeurs, démédicalisé, dépsychologisé, dépsychanalysé, peu historisé. Cette perspective est très différente de celle adoptée par les Britanniques.
Puisque la Standard Edition révisée est une merveille, les responsables de la nouvelle édition anglaise ont pris un parti inverse de celui de la France. Chez Penguin, les traductions ne visent pas à corriger les erreurs du passé mais plutôt à donner une autre image de l'oeuvre en l'immergeant dans l'histoire de la culture politique, des études de genre ou des débats historiographiques. Aussi bien sont-elles désormais présentées par d'excellents auteurs anglophones ayant eux-mêmes produit des travaux critiques ou historiques : John Forrester, Jacqueline Rose, Mark Edmundson, Leo Bersani, Malcolm Bowie. Adam Philips est le seul psychanalyste à faire partie de cette entreprise, mais il est aussi un essayiste iconoclaste peu apprécié de ses collègues praticiens.
Une chose est certaine en tout cas : dans le monde entier, l'édition des oeuvres de Freud est désormais l'affaire des écrivains, des universitaires et des historiens. Après des décennies de querelles ou de charabia, Freud est désormais regardé, hors du milieu psychanalytique - et à l'exception notable de l'Allemagne -, comme l'un des grands penseurs de son temps. Cela ne manquera pas de provoquer de nouvelles campagnes antifreudiennes semblables à celles orchestrées depuis vingt ans par les tenants d'un comportementalisme barbare. Car il en va de Freud comme de Darwin ou de Marx. Les déferlements de haine à leur égard semblent être la preuve que leur invention touche à une vérité universelle : quelque chose comme le propre de l'homme. L'être humain est en effet le produit d'une évolution biologique, d'une détermination psychique conflitctuelle et d'un environnement social conçu en termes de classes.

Elisabeth Roudinesco

Article paru dans l'édition du 08.01.10

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Nouvelles traductions et révisions
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57  •  Mis à jour le 07.01.10 | 11h57

Trois éditeurs sont présents pour la publication du nouveau Freud en France et d'autres se mettront sans doute au travail en 2010.

Pour l'heure, c'est au Seuil que se dessine, avec trois ouvrages, un vrai programme. Néanmoins, la présentation éditoriale de l'ensemble n'est pas encore au point : la liste des traductions antérieures n'est pas indiquée au début de chaque volume, et les deux préfaces de Clotilde Leguil, qui font de Freud une sorte de naturaliste néokantien, tranchent par leur légèreté avec le sérieux de l'entreprise.

C'est à Jean-Pierre Lefebvre, éminent germaniste, titulaire de la chaire de littérature allemande à l'Ecole normale supérieure (Paris), traducteur de La Phénoménologie de l'esprit d'Hegel et du Capital de Marx, qu'a été confiée la supervision des trois traductions, sans que l'on sache encore quels autres volumes paraîtront. Lefebvre donne une version magistrale de l'ouvrage majeur de Freud, L'Interprétation du rêve (Die Traumdeutung). On retrouve ici comme ailleurs tous les termes qui avaient été évacués par le couperet "freudologique" : désir, fantasme, psyché, etc. Cette traduction devrait être désormais l'édition de référence, puisque celle de Meyerson de 1926, révisée par Denise Berger en 1967, n'est plus disponible aux PUF et a été remplacée par la version "freudologique" (OCSF, t. IV). Non seulement les annotations de Lefebvre tiennent compte de l'appareil critique de la Standard, mais le parti pris bibliographique est audacieux. Seuls sont retenus les ouvrages cités par Freud au fil des sept rééditions de ce texte, publié en novembre 1899. Un délice pour les érudits.

Politique freudienne

Tout aussi remarquable est le travail de Bernard Lortholary, qui a choisi pour Das Unbehagen in der Kultur (1930) de traduire kultur par "civilisation" : Le Malaise dans la civilisation. Moins bonne, mais honorable, est la traduction de Totem et tabou (1912-1913) par Dominique Tassel.
Chez Garnier-Flammarion, Dorian Astor, excellent traducteur, a choisi le mot "culture" : Le Malaise dans la culture. Dans sa présentation, presque aussi longue que le texte de Freud, Pierre Pellegin, spécialiste d'Aristote, livre une analyse serrée de ce que devrait être une politique freudienne face au malaise civilisationnel des sociétés postmodernes : ni hédonisme ni réaction conservatrice.
Chez Payot, on trouvera une traduction inédite du cas Dora (Ida Bauer) et deux versions révisées de plusieurs textes. Si l'ensemble est correct, deux des présentations sont extravagantes. Sylvie Pons-Nicolas explique que l'exposé par Freud du cas Dora est une "observation magistrale", alors que tous les spécialistes savent que cette cure fut un échec, reconnu par Freud lui-même. Quant à Jean Maisondieu, il semble convaincu que les oublis et les lapsus seraient le signe avant-coureur, pour chacun d'entre nous, de la présence d'une future maladie Alzheimer.
Plutôt que de frissonner, en opposant les neurones à l'inconscient, mieux vaut lire le texte de Freud. On y découvrira qu'en visitant la cathédrale d'Orvieto, après avoir oublié le nom de Signorelli, il avait su réinventer l'art du voyage romantique en Italie : quel plaisir pour le lecteur d'aujourd'hui !

Aux éditions du Seuil :
L'Interprétation du rêve, traduit, annoté et présenté par Jean-Pierre Lefebvre, 696 p., 25 € ; Totem et tabou, traduit par Dominique Tassel, présenté par Clotilde Leguil, "Points", 302 p., 7 € ; Le Malaise dans la civilisation, traduit par Bernard Lortholary, présenté par Clotilde Leguil, "Points", 176 p., 6,30 €.

Chez Garnier-Flammarion :
Le Malaise dans la culture, traduit par Dorian Astor, présentation, dossier et notes de Pierre Pellegrin, 216 p., 4,80 €, en librairie le 20 janvier.

Dans la "Petite bibliothèque Payot" :
Cinq leçons sur la psychanalyse, suivi de Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, traduction d'Yves Le Lay et Samuel Jankélévitch, révisée par Gisèle Harrus-Révidi, présenté par Frédérique Debout, 204 p., 6 € ;
Dora. Fragment d'une analyse d'hystérie, traduit par Cédric Cohen-Skalli, présenté par Sylvie Pons-Nicolas, 228 p., 8 € ;
Mémoire, souvenirs, oublis, traduction d'Yves Le Lay et Samuel Jankélévitch, révisée par Gisèle Harrus-Révidi, présenté par Jean Maisondieu, 188 p, 7,50 €.

Elisabeth Roudinesco

Article paru dans l'édition du 08.01.10

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Un même extrait, des versions différentes
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57

"Peut-être est-il opportun de remarquer ici que le sentiment de culpabilité n'est au fond rien d'autre qu'une variété topique de l'angoisse ; dans ses phases tardives, il coïncide tout à fait avec l'angoisse devant le sur-moi. Et dans l'angoisse les mêmes extraordinaires variations se rencontrent dans son rapport à la conscience. D'une manière ou d'une autre, l'angoisse se cache derrière tous les symptômes, mais tantôt elle accapare bruyamment la conscience, tantôt elle se dissimule si parfaitement que nous sommes obligés de parler d'angoisse inconsciente, ou - si nous voulons garder plus pure notre conscience morale de psychologue, puisqu'en en effet l'angoisse n'est au premier chef, il est vrai, qu'une sensation - , de possibilités d'angoisse."
"Le Malaise dans la culture", PUF-"Quadrige", traduction de l'équipe éditoriale en charge des Oeuvres complètes, p. 78-79.
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"Peut-être est-il bienvenu de faire remarquer ici que le sentiment de culpabilité n'est au fond qu'une dégénérescence topique de la peur, dans ses phases ultérieures il coïncide tout à fait avec la peur du surmoi. Et dans la peur se révèlent les mêmes extraordinaires variations du rapport à la conscience. D'une certaine façon, la peur se cache derrière tous les symptômes, mais tantôt elle accapare la conscience avec bruit, tantôt elle se cache si parfaitement que nous sommes obligés de parler d'une peur inconsciente, ou - si nous voulons garder plus pure notre conscience de psychologue, car la peur n'est d'abord, il est vrai, qu'une sensation - de possibilités de peur."
"Le Malaise dans la culture", Garnier-Flammarion, traduction de Dorian Astor, p. 163.

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"Peut-être serait-ce ici le bon moment de remarquer que le sentiment de culpabilité, au fond, n'est rien qu'une forme topique d'angoisse, sous ses formes ultimes il coïncide entièrement avec la peur du Surmoi. Et, s'agissant de l'angoisse, les mêmes variations extraordinaires se manifestent par rapport à la conscience claire. D'une certaine façon, l'angoisse est derrière tous les symptômes, mais tantôt elle réquisitionne à grand tapage la conscience entière, tantôt elle se cache si parfaitement que nous sommes forcés de parler d'angoisse inconsciente ou bien - si nous tenons à avoir meilleure conscience vis-à-vis de la psychologie, car enfin l'angoisse n'est d'abord qu'une sensation - de possibilités d'angoisse."
"Le Malaise dans la civilisation", Points "essais", traduction de Bernard Lortholary, p. 155.

Article paru dans l'édition du 08.01.10


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Entretien
"Peur" ou "angoisse" ? Trois traducteurs s'expliquent

LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57

S'agissant d'un auteur comme Freud, tout choix de traduction engage des enjeux non seulement linguisitiques, mais aussi théoriques et conceptuels. Nous avons demandé à trois traducteurs d'expliquer leurs options, en prenant un exemple : le livre de Freud intitulé Das Unbehagen in der Kultur (1930). François Robert appartient au comité éditorial qui supervise la parution des Œuvres complètes de Freud aux Presses universitaires de France, où ce texte a été publié en 1994 sous le titre Le Malaise dans la culture. Deux nouvelles traductions paraissent ces jours-ci  : chez Garnier-Flammarion, Dorian Astor a conservé le même titre ; au Seuil, Bernard Lortholary a préféré, quant à lui, Le Malaise dans la civilisation. Entretiens croisés.

•  Comment envisagez-vous l'avenir du texte freudien, à présent que chacun peut en publier une nouvelle traduction ?
Bernard Lortholary : A chaque fois qu'on publie une nouvelle traduction d'un grand écrivain, cela augmente mécaniquement son audience, et cela offre aussi à ceux qui le connaissent déjà un matériau qui nourrit l'échange, la réflexion. Pour Freud, c'est une chance d'échapper à la pierre tombale jargonnante qui a jusqu'ici dissuadé le grand public de le lire, alors même qu'il écrit un allemand tout à fait fluide, et qu'il mérite d'être traduit de façon limpide. Or il l'a essentiellement été par des gens qui connaissaient mieux la psychanalyse que l'allemand. Il s'y sont attelés avec un incontestable courage, mais sans réelle compréhension de la langue.
Dorian Astor : Cette concurrence des traductions permet un travail critique qui oblige à revenir au texte. En France, l'oeuvre freudienne a longtemps été enfermée dans une forteresse psychanalytique qui prétendait détenir sa vérité. Il y avait l'idée que, si l'on n'était pas psychanalyste, on ne pouvait pas traduire Freud. Or dire qu'une traduction est définitive, c'est un réflexe totalitaire. Pour ma part, je suis germaniste, traducteur littéraire, et je refuse de me battre avec les psychanalystes sur le terrain de l'orthodoxie. Mais je peux les affronter sur le terrain de la langue...
François Robert : Nous attendons la confrontation avec sérénité. Toute nouvelle traduction est la bienvenue. Mais attention, il ne faut pas régresser. Chacun peut proposer une traduction qu'on dira plus "lisible", mais l'important est de ne pas revenir en arrière en nivelant tout, au mépris de la rigueur théorique. Notre équipe travaille sur l'ensemble des oeuvres. Il est plus facile de dire "allez, je vais traduire Malaise dans la culture !", ponctuellement, sans se préoccuper de savoir si tel ou tel terme revient dans un autre livre. On nous a beaucoup reproché de chercher à uniformiser le vocabulaire de Freud. Mais notre but est d'abord de faire apparaître des discontinuités et des continuités dans cette langue qui est faussement simple, car Freud a une manière très spécifique de conceptualiser les mots. Il faut en tenir compte. La diversité, oui ; l'éclectisme, non !

• Pourquoi avoir choisi de traduire Das Unbehagen in der Kultur par Malaise dans la civilisation ou par Malaise dans la culture ?
Bernard Lortholary : La langue allemande dispose des deux termes, "Kultur" et "Zivilization". Quand on traduit, il faut toujours se demander : ce texte, de quoi il parle, à quelle date, et à qui s'adresse-t-il maintenant ? Freud parle du malaise engendré par la civilisation. Mais il écrit à un moment où les idéologues accusent la "Zivilisation" d'être française, voire juive, par opposition à la "Kultur" allemande. Il met les pieds en terrain miné. Nous n'en sommes plus là. Aujourd'hui, si un journal titre "Malaise dans la culture", on se dit : ah, Frédéric Mitterrand doit avoir de gros soucis... Le terme "culture" a été réquisitionné par ce sens institutionnel. Donc, j'ai choisi Malaise dans la civilisation.
Dorian Astor : Il y a ici un jeu de miroirs. En allemand, le mot "Kultur" est mélioratif, il signifie supérieur. En français, c'est plutôt "civilisation" : on ne parle pas de civilisation papoue, mais de culture papoue. Dans L'Avenir d'une illusion, Freud dit : "Je dédaigne de faire la différence entre Kultur et Zivilization." A partir de là, il faut savoir comment les choses s'articulent conceptuellement. Freud est l'héritier d'une philosophie où l'on oppose nature et culture. Pour lui, tout ce qui éloigne l'homme de la nature est un fait culturel. Utiliser le terme "civilisation" pour traduire le titre, ce serait en revenir au vieux sentiment de supériorité français façon années 1930. J'ai opté pour Malaise dans la culture.
François Robert : La distinction Kultur/Zivilization appartient à l'univers de pensée allemand. Pourtant, il est possible d'importer le concept de Kultur dans la traduction, où ce mot va prendre une nouvelle acception, parfaitement cohérente avec celle qu'il a aujourd'hui en français. "La culture est édifiée sur le renoncement pulsionnel", répète Freud. Telle est l'opposition pertinente chez lui. Si on traduit par "civilisation", on perd donc le sens nouveau que Freud a donné au mot "Kultur" : la grande nouveauté freudienne, c'est d'assimiler la nature à la pulsion, et la culture à son refoulement.
• Pourquoi avoir choisi de traduire le mot allemand "Angst" par "angoisse" ou par "peur" ?

Bernard Lortholary : Souvent, en traduction, il n'y a pas de solution idéale, on doit choisir la moins mauvaise. D'abord, il faut éviter ce qu'a fait l'équipe des oeuvres complètes : parce que l'allemand dit "das Kind hat Angst vor dem Pferd", ils traduisent "l'enfant a de l'angoisse devant le cheval". Sous prétexte de cohérence terminologique, on écrit des choses ridicules. Le mot "Angst" recouvre un sens large, depuis la peur de ceci ou cela jusqu'à l'angoisse existentielle. Il faut donc se résoudre à ne pas toujours traduire par le même mot : j'ai choisi tantôt "peur", tantôt "angoisse". Le contexte donne la solution.
Dorian Astor : La distinction que le français opère entre "angoisse" et "peur" n'existe pas en allemand. J'ai donc choisi "peur", afin de garder la généralité du terme. Par ailleurs, l'angoisse se définit comme une peur dont on ignore l'objet. Freud dit que l'"Angst" se cache derrière tous les symptômes. Parler d'une "angoisse inconsciente", comme le font certains traducteurs, n'a pas de sens. Ce qui est inconscient, c'est l'objet de la peur. Un enfant dit "j'ai peur", il ne dit pas "je suis angoissé". Et de quoi mon chéri ?, lui demande-t-on. "Je sais pas"...
François Robert : Chez Freud, la théorie de l'angoisse présuppose qu'on puisse parler d'"angoisse inconsciente", comme on parle de "culpabilité inconsciente". Ce n'est pas le traducteur qui est en cause, c'est Freud lui-même ! Quand on dit "Ich habe Angst vor", on est tenté de traduire par "j'ai peur de". Mais Freud vient toujours compliquer les choses. Il faut prendre le risque d'une périphrase, pour montrer comment le concept se déploie. Lorsque le petit Hans dit "j'ai peur du cheval", Freud explique que c'est de l'angoisse ("Angst") et non de la peur ("Furcht"). Si vous passez indistinctement de l'une à l'autre, vous perdez la richesse de la théorie. Il faut donc dire que Hans "a de l'angoisse devant le cheval". Il y a une grande différence entre le sens courant d'un mot et celui que Freud lui donne. Il est piégeant, vous savez !

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Article paru dans l'édition du 08.01.10

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La guerre des éditeurs au format poche
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57  •  Mis à jour le 07.01.10 | 11h57

La guerre des Freud est déclarée ! Désormais dans le domaine public, l'oeuvre du père de la psychanalyse attise les convoitises éditoriales. C'est pour les sciences humaines "un événement comparable à la fin des droits d'auteur pour Proust en littérature", estime Michel Prigent, patron des Presses universitaires de France (PUF), qui revendiquent la place de premier éditeur de Freud en France. "Il va y avoir une véritable redistribution des cartes, et la question des traductions redevient centrale", poursuit-il. Aux PUF, Freud représente aujourd'hui 10 % du chiffre d'affaires. La maison s'est mise en ordre de marche pour défendre sa part de marché. "Je préfère les traductions de notre équipe dirigée par Jean Laplanche, mais j'attends avec impatience celle de Jean-Pierre Lefebvre au Seuil", précise encore Michel Prigent. A côté de la poursuite des oeuvres complètes qui devrait se terminer en 2014 ou 2015, les PUF ont lancé une offensive en "Quadrige", la collection de poche maison, avec la parution de douze titres en janvier, qui seront suivis d'autres au cours de l'année.

Car c'est au format de poche, et dans un certain désordre, que se joue cette bataille entre éditeurs. "La disponibilité immédiate et le prix sont les deux clés du succès", reconnaît Eric Vigne, qui dirige "Folio Essais" chez Gallimard. Dès janvier, l'éditeur affichera quinze titres en poche, dont cinq nouvelles reprises de l'édition courante. "Freud est un auteur qui tourne très bien", avoue-t-il. Chez Gallimard, le titre phare demeure Sur le rêve, qui, depuis vingt ans, s'est écoulé à 321 000 exemplaires.
"Pas question de se laisser manger la laine sur le dos par les autres éditeurs", avertit de son côté Benoîte Mourot, directrice générale de Payot, qui peut se targuer d'être l'"éditeur historique de Freud". Huit titres sont présents en "Petite bibliothèque Payot", dont deux nouveautés (voir ci-contre) et une réédition actualisée : Cinq leçons sur la psychanalyse, leur texte le plus célèbre et le plus vendu. "Le titre lui-même est une trouvaille de Gustave Payot, qui l'a inventé lors de la première publication, en 1921", précise-t-elle.
Pour ces trois éditeurs, qui se partageaient jusqu'à présent l'oeuvre de Freud, l'impératif est d'occuper le terrain avant l'arrivée des nouveaux entrants. Ceux-ci ne sont pour l'instant qu'au nombre de deux : Le Seuil et Flammarion. Editeur de Lacan, Le Seuil est attendu avec intérêt sur ce terrain. Deux des trois premiers titres sont publiés en "Points". Quant aux éditions Flammarion, elles publient d'ores et déjà un volume en "GF", et l'éditrice Sylvie Fenczak annonce, à partir du mois de mai, "une quinzaine de titres dans la collection "Champs", avec, au centre du projet, le traducteur Fernand Cambon".

Alain Beuve-Méry

Article paru dans l'édition du 08.01.10

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